Investissement professionnel : jusqu’à quel point?

Ma mère est enseignante.

Elle travaille du lundi au vendredi. Elle arrive au travail tous les jours à 7h30. Quand elle arrive le soir à 18 heures, on se félicite qu’elle soit rentrée si tôt.

Toutes les petites vacances, elle passe une semaine dans sa classe. A trier, préparer, adapter les notions en exercices abordables pour chaque niveau.

Parfois pour chaque enfant.

 

Mon père travaillait dans une société d’assurances.

Petite, j’avais la sensation qu’il rentrait entre 21 heures et 23 heures.

Je l’ai vu avoir des insomnies. Réfléchir la nuit à son travail.

Je l’ai vu téléphoner pendant ses vacances pour voir si tout allait bien.

 

Mes parents sont (ou ont été) très investis dans leur travail.

Enfant, j’ai intériorisé cette notion du travail « bien fait », synonyme pour moi d’implication. Autant temporelle qu’intellectuelle.

J’ai vu mes parents aller au travail malades. Ils ne prenaient le temps d’aller chez le médecin que lorsqu’ils ne pouvaient pas quitter le lit.

 

 

Et moi maintenant.

Je reproduis ces schémas. Naturellement.

 

Je fais en moyenne entre 15 et 20 heures supplémentaires par mois.

Je cherche parfois des solutions chez moi : comment aider tel enfant ? Comment trouver des solutions pour telle famille ?

La segmentation n’est pas si évidente.

Jusqu’à très récemment, je répondais au téléphone en soirée. Parfois le week-end.

Je n’hésite pas à travailler le samedi, le dimanche, en soirée.

J’ampute souvent mon temps de récupération : je n’arrive pas à trouver les moments, trop de choses se superposent.

 

Le travail nous rend malade.

Dans le service public, la demande est criante. Les usagers déposent leurs détresses, la misère sociale est exaspérante.

Et nous, moi, chacun, on essaye de combler les trous.

Par envie de bien faire (ou juste correctement), on s’épuise. On se tue.

 

Je n’attends même pas de merci ou de bravo.

Nous n’en sommes plus là.

 

J’ai besoin de repos.

De formation.

De relais.

 

 

A quand une alternative ? Quand déciderons-nous de nous centrer sur le partage des savoirs ? La valorisation de certaines tâches ? Quand pourrons-nous juste dormir, lorsque nous sommes vannés ?

Avons-nous besoin d’aller jusqu’au harassement pour admettre qu’il faille prendre le temps ?

 

Le salaire à vie n’est pas pour demain, malheureusement.

Mais à force de tirer sur la corde, nous succomberons d’épuisement.

 

 

Cessez d’affamer les secteurs vitaux!

Ce samedi avait des airs de dimanche.

Où tous, nous attendions que le jour passe, qu’arrive enfin le suivant.

 

Lundi commencera une période officiellement compliquée.

Lundi à 16h, je me demanderai « Mais que vont dire les minots ? »

Et avant cela, je me demanderai « Mais comment vont réagir les anims ? »

(Et encore avant : Peut-on sortir ? A combien ? Comment ? Quels projets annulés cette année?)

 

Je laisserai arriver enfants, animateurs et parents avec leurs questions. Leurs appréhensions, aussi.

Des phrases surgiront sûrement. Nous les attraperons au vol, et discuterons tous ensemble.

J’accepterai les questions, toutes celles qui viendront.

Même celles auxquelles je ne peux pas répondre. Nous y réfléchirons collectivement.

 

Je chercherai des supports, de la littérature jeunesse. Je proposerai peut-être des moments de lecture aux minots. Ces moments où, mine de rien, on se serre tous les uns contre les autres.

Comme des poussins dans leur nid.

 

J’échangerai avec les animateurs.

Je ne souhaite pas les laisser seuls face aux questions parfois désarmantes des enfants. Je les accompagnerai, s’ils en ont besoin.

 

Avec les collègues et partenaires : aucun inter-espace entre nous tous. Comme l’année passée.

Je proposerai peut-être encore un temps entre pro, pour réfléchir à comment accueillir la parole de l’enfant. Ou un temps autour des ateliers philo.

Un temps de rencontre professionnelle, qui nous rassure. Un moyen détourné pour dénouer la parole.

 

Mais samedi, ce faux-samedi qui ressemblait à un dimanche, mes yeux étaient ternes. Mon corps cristallisé.

Car malgré ces actions si concrètes, je redoute la suite.

 

L’année passée, les habitants étaient beaucoup plus discrets. Plus effacés. Plus anxieux.

Redoutant les amalgames, les mamans qui arrivaient en me tapant la bise opéraient un vrai recul.

Parce que d’un coup, l’amalgame « musulman = arabe » (raccourci qui était dans tous les cerveaux sclérosés) devenait concret.

Mes copains et copines identifiés comme « autrui », c’est-à-dire « pas blanc », ont été amalgamés comme « pas français ». Les amalgames foisonnaient.

Ils s’en sont prit plein la figure.

 

Je redoute l’ultra sécuritarisme. Le déploiement de méga moyens, méga couteux, méga inefficaces pour dire « Regardez les mecs, on s’occupe de votre sécurité ».

En se renseignant un peu, on déplore cette communication à paillettes.

L’État déshabille Pierre pour habiller Paul.

 

Il déshabille surtout peu à peu l’éducation, la santé, la justice. La sécurité utile, réelle, de prévention. Pas les flamand roses ultra armés postés dans la rue pour rassurer le chaland.

(Qui personnellement ne me rassurent pas.)

 

On perd peu à peu le Bien Commun. Ce que tout citoyen doit pouvoir avoir.

 

Nous avons besoin de moyens pour travailler sur le terrain.

La santé, la justice, l’éducation.

Plus vous nous désarmez, ôtez des moyens, moins on peut agir.

On ne peut pas bricoler éternellement.

 

Construire la pensée logique, ça demande du temps. Aider les enfants à s’exprimer, ça demande du temps. Des personnes formées ou à former.

Plus vous nous affamez, à coup de « y’a pas de sous », moins on peut médiater. Plus les discussions s’étiolent, sont rapides, moins construites.

Parce que les collègues se sentent démunis. Ne savent pas répondre. Se sentent au pied du mur.

On manque de temps, on n’arrive plus à le prendre. On manque de temps pour réfléchir collectivement, construire ensemble, élaborer.

On manque de temps pour dénouer la panique.

Individuelle, celle en chacun. Et collective, celle du groupe encadré.

 

Je n’ose pas parler de la santé ou la justice. Je sais que les moyens sont affreusement en berne, comme chez nous.

 

C’est juste un cri, une longue plainte qui me berce depuis vendredi soir :

Cessez d’affamer les secteurs vitaux.