Senta

Maintenant, le temps est suspendu.

Ce n’est plus un fil continu, mais une succession de moments. Et l’attente.

La perte de l’être aimée se fait au compte-goutte, chaque somnifère mène vers un somnifère plus lourd, puis vers la perfusion menant aux apnées, d’abord courtes, puis régulières, jusqu’à ce que le corps abdique.

Je n’ai jamais vécu un deuil. Je pensais cela plus violent : un jour l’être aimé est là, le lendemain non.

Mais ici, le temps est suspendu.

Suspendu aux nouvelles, vissée au téléphone.

Les moments s’alternent : rires tristes aux larmes continues, difficile de dire comment sera le moment suivant.

 

Il y a les hommages silencieux,

Les moments doux où la musique, l’air ou la lumière rééquilibre un peu le monde et le rend moins difficile,

La voix de mon père, qui s’ancre en moi comme une pierre se grave,

Les mains de ma mère, douces et englobantes, dont j’ai toujours touché les ongles comme on s’approprie un trésor,

Le regard de mon frère, qui sous son air assuré a encore ses yeux d’enfants,

Et ma posture qui ressemble de plus en plus à celle de ma grand-mère, l’être aimé. Le dos droit, la démarche douce et décidée, le regard au loin et l’air canaille.

 

Dans le vendredi lumineux, je passe dans le chemin que je lui avais filmé.

Les feuilles ont roussi, elles sont jolies dans la lumière de l’après-midi.

Je m’arrête un instant : tiens, aujourd’hui est un rouge jour. Robe, ongles, écharpe et feuilles, je pourrais me camoufler dans cette vigne.

Je cueille quelques feuilles, prend le temps de les observer et de les choisir.

 

En rentrant, feuilles à la main, sourire aux lèvres, je tente de donner du sens à ce que je maîtrise. A mon poignet trois bracelets : le bracelet fin aux cinq éléments et les deux bracelets rigides qui tintinnabulent dans le soir, hommages silencieux à mes piliers de vie.

Fragilité

L’univers du travail m’aura fait découvrir ma fragilité.

 

Je ne l’avais jamais ressenti avant, mais à présent elle est bien là.

C’est comme si chaque petit coup dur faisait une petite brèche en moi.

Et à chaque nouveau coup dur, elle s’agrandit.

 

A chaque parole sexiste,

chaque parole ou geste déplacé envers un enfant,

chaque acte autoritariste,

chaque ordre hiérarchique idiot et vide de sens,

chaque propos raciste,

chaque injustice,

chaque confrontation qui ne mène à rien,

la brèche grandit un peu plus.

 

Je me suis aussi aperçue que ce positionnement me menait à plusieurs états : tantôt la colère, tantôt l’indignation ou l’extrême fatigue.

Mais que la fragilité me menait de plus en plus souvent à la violence.

 

Parce que chacun de ces petits gestes me met hors de moi. Dans une fureur indicible.

Alors oui, je la contiens. Parce qu’il paraît que la violence des poings est différente de la violence verbale.

Va le dire aux usagers qui entendent les collègues indécents dire « Avec ce qu’on est payés ! », alors qu’eux ne bouffent pas.

Pour de vrai.

 

Dans ce travail, j’aurais définitivement connu tous les états. J’aurais aussi découvert cette fragilité.

Malheureusement, je ne suis pas comédienne pour découvrir une telle palette d’émotions.

 

Le travail nous tue, à feu de moins en moins petit.

 

 

Mon nom n’est pas compliqué : il est juste étranger.

Je me présente souvent par mon prénom : « Mathilde. Mon nom est long et compliqué, appelez-moi juste Mathilde ».

Mon nom est un nom étranger. Un nom russe, avec 12 lettres, dont certaines peu utilisées dans la langue française.

 

Je me suis aperçue que je me présentais uniquement par mon prénom car j’étais lasse qu’on écorche mon nom, et qu’en plus de le massacrer, les gens s’en amusent : « Hinhinhin, oh pardon désolé(e), en même temps c’est compliqué hein ? ».

 

Non.

Mon nom est simple.

Vous ne voulez pas prendre le temps de lire.

Cela vous semble si compliqué parce que ce n’est pas un nom français.

 

Avec le temps, cela m’a rendue furieuse.

Furieuse au point d’abandonner ce joli nom, de n’être qu’un prénom :

« Mathilde ».

 

Sur mes quatre grands-parents, trois sont issus de l’immigration.

Deux ont débarqué en France. Un côté paternel, un côté maternel.

Les racines de mes familles, les langues, les mots sont restés dans le pays que mes grands-parents quittaient.

De mes origine, il reste quelques mots, la cuisine.

Et les noms, dont le mien.

 

 

Alors ce matin, cela m’a frappé.

 

J’ai abandonné mon nom parce que les gens ne prennent pas le temps de le lire.

J’ai abandonné mon nom, parce que les gens le trouvent trop compliqué.

J’ai intériorisé la parole des gens qui me disent que mon nom est complexe. Je l’ai dis moi-même, pendant si longtemps.

Je m’identifie à mon prénom, parce que les gens arrivent à le prononcer.

 

Je finirais par cet ami, qui m’a appelé par mon nom. Cela sonnait presque faux :

« – Pour moi, *le nom seul* ce n’est pas moi.

– Mais non. *Le nom seul*, c’est aussi toi. C’est ton identité, une partie de toi. Autant toi que ton père, ou tout autre personne. C’est ton nom. »

 

 

Vider, donner, se recentrer : Pourquoi et comment ?

Cela a commencé il y a un an et demi. Folle de ce placard qui déborde, de ces vêtements jamais portés, j’ai trié.

Trois gros sacs dans une borne à vêtements.

 

Et cette année, cela a commencé à me gratter à nouveau.

Une situation financière compliquée m’a amené à moins consommer. N’achetant que très peu de choses (vêtements, objets, maquillage, livres ou CDs), j’ai appris à faire sans consommer. Et à vivre bien!

 

C’est grâce à mes proches que le grand déclic s’est produit.

« Viens avec moi, le magasin truc fait -30 % à partir de 50€ d’achats ».

J’ai accompagné.

 

Et je me suis aperçue d’une chose : aller dans ce magasin ne me rendait pas heureuse. Consommer n’amenait pas de sentiment de soulagement, de détente.

Et pire que cela : en rentrant chez moi, j’étais dépitée par tous ces objets/livres/vêtements accumulés. Toutes ces choses que je ne voyais plus et dont je ne profitais plus.

Et j’étais dépitée par mes actions de consommatrice, de ramener encore plus de l’extérieur.

 

J’ai alors mis en place un mode d’action :

 

1) Je trie ce que je possède : qu’est-ce que je garde ? Qu’est-ce qui me plaît vraiment dont je ne peux pas me séparer.

Et surtout : pourquoi ?

 

2) Je me débarrasse de ce qui ne sert pas, ne servira jamais, que je garde « juste au cas où » ou par convention.

Il y a ces escarpins portés une fois à un mariage et qui m’ont fait un mal de chien. Ces DVDs en double, ce livre d’art offert par des potes d’un artiste que je n’aime que modérément. Et qui est encore dans son film transparent.

Toutes ces choses peuvent servir à d’autres personnes que moi. Dans mon placard, elles sont inutiles et encombrantes.

 

3) Je prends le temps de réfléchir.

Si je me sépare d’un objet et le rachète deux ans après, la précipitation et le regret vont peut-être me reconduire vers une consommation déraisonné.

Je prends donc le temps : pour certains vêtement, laisser de côté si je doute. On verra l’année d’après, si je l’ai porté.

 

4) Je jette ce qui est irréparable, je tente de réparer ce qui peut l’être.

Je pense à ces nombreux collants complètement usés : cela coûte très cher, et j’ai parfois du mal à les jeter. Certains font plusieurs cycles de lavage avant de finir à la benne.

On respire un grand coup, on dit merci l’obsolescence programmée, et on jette pour de bon.

Enfin, je me renseigne un peu plus sur comment réparer. Racheter en double, est-ce vraiment judicieux ?

 

5) J’emprunte et je sollicite les proches.

Un livre est vraiment cool ? Passons à la bibli au lieu de l’acheter, sollicitons les potes qui le conseillent.

 

6) Je réfléchis à ce que je consomme.

Et c’est le point le plus important. Avant d’entrer quelque part, je me demande pourquoi j’y vais ? Qu’est-ce que je cherche ? En ais-je besoin ?

Si j’y vais par lassitude ou besoin de réconfort, autant aller faire du vélo. C’est plus dépaysant.

 

Je me suis enfin fixé deux règles :

1) je n’ai pas de limite de temps.

Les défis contre la montre m’amènent souvent à abandonner ou à faire n’importe quoi, si je sens l’échéance inadaptée.

Alors je fonctionne par pièce ou endroit : aujourd’hui, je vais m’intéresser à cette étagère, à ce coin de mon salon.

Ce fonctionnement à long terme m’amène à être plus rationnelle. Je sais que l’objectif n’est pas de tout vider rapidement, mais de repenser ce qui est stocké et de ne plus accumuler beaucoup et inutilement.

 

2) Je m’adapte à ce que je suis.

Cela fait longtemps que je prend plaisir à accumuler. J’aime particulièrement avoir beaucoup de livres.

Ici, mon objectif n’est pas de déconstruire tout d’un seul coup. Je sais que certains sujets sont plus sensibles.

Mon but est de faire au cas par cas, objet par objet, livre par livre.

Il m’est impensable (pour l’instant) de me séparer des livres d’Henri Michaux, des livres d’art de Zao Wou Ki. Par contre ce polar ne me fait ni chaud, ni froid.

Peut-être que quelqu’un aimerait en profiter, non ?

 

Voilà pour la théorie.

Ces décisions prises et appliquées avant Noël ont un impact sur ma manière d’envisager les cadeaux faits aux proches.

Mon objectif est de dépenser le moins possible, de voir dans les ressources existantes ce qui pourrait faire plaisir à d’autres personnes.

 

Cela ne signifie pas que je vais tenter de refourguer à tout prix quelque chose, sans m’intéresser à ce que peut aimer la personne.

Le défi est de voir si, dans ce qui existe, il y a un objet adapté. Qu’on aimerait vraiment donner à quelqu’un.

Savoir que ce bijou, que je ne mets plus, ira parfaitement à cette copine. Qu’il lui plaira vraiment.

 

J’informerai mes proches de ma démarche, afin de voir s’ils n’ont pas de problème avec ma vision de Noël.

Et si oui, je trouverai d’autres stratégies pour mettre le moins possible les pieds dans un magasin.

 

A suivre, donc.. !

Aliénée

J’aime faire du vélo seule dans la nuit.

 

A dix-sept heures, la nuit pointe le bout de son nez. Le canal de l’Ourcq est déjà désert, seuls quelques marcheurs rentrent, les mains serrées dans leurs poches.

J’aime ce calme qui règne dans la ville. Je respire à pleins poumons, mes yeux pleurent à cause du froid. Je sens le vent traverser mes mitaines-moufles. J’écarte un peu les doigts du guidon, petit mouvement propre à ma conduite.

Je me sens bien.

 

Et pourtant.

Et pourtant, ce soir en faisant du vélo, libre dans la ville, la colère est montée.

Ces gestes que j’aime tant. La liberté d’être et de me mouvoir une fois la nuit tombée. De penser, d’observer. D’être à mon rythme.

Combien de fois m’autorise-je à le faire ?

 

Le regard des passants jaugent ma robe courte. Observent.

Les paroles des proches : « tu rentres seule ? Fais attention ». Mais à quoi, à qui ?

Ces paroles qui s’ancrent malgré tout. L’angoisse inexpliquée certains soirs, que mes monologues rationnels n’effacent pas.

 

La nuit est dangereuse pour les femmes. Mieux vaut être escortée, me dit-on.

Alors seule dans la nuit, parfois je fuis. Je roule à en perdre haleine, je dépasse des ennemis imaginaires. Je reviens chez moi palpitante, transpirante.

Enfin en sécurité. A l’intérieur.

 

Je m’arrache au silence de la nuit. J’abandonne la possibilité d’observer seule. Je ne déguste plus ce temps au ralenti.

Je ne pourrais en profiter librement qu’à dix-sept heures, une fois l’hiver venu.

 

Je travaille dans la fonction publique : fainéante et planquée, vous disiez ?

Je connais les grands fantasmes liés au service public. Jamais là, toujours en grève, jamais contents. Et en plus, ils ont un emploi à vie. Ces relous de la fonction publique.

 

Et en vrai ?

Le but du jeu n’est pas ici de vous prouver que nous ne sommes ni fainéants, ni relous (ou du moins pas plus qu’ailleurs).

Simplement de vous témoigner de notre quotidien depuis plusieurs années. A moi, et à la majorité des collègues de la ville.

 

Un emploi à vie ?

Je suis en CDD d’un an renouvelé pour la troisième année. Mon poste est ce qu’on appelle un poste vacant. Cela signifie qu’il restera à terme, que le siège est vide.

Comme toutes les personnes de la fonction publique, ma fonction ne m’appartient pas. Cela signifie couramment que si un fonctionnaire arrive, compétent pour mon poste (et qu’accessoirement, ma direction a envie de me mettre dehors), alors il pourra prendre le poste que j’occupe.

C’est comme ça.

 

Nota bene pour la rigolade, je m’étonnais à mon arrivée du temps démesurément long de période d’essai (3 mois, pour un contrat d’un an). On m’a alors expliqué que c’était pour permettre au fonctionnaire qui occupait précédemment mon poste de revenir, en cas de changement d’avis.

C’est comme ça.

 

Le statut de contractuel de la fonction publique cumule de nombreux désavantages du public et du privé. Je suis très précaire, car à la fin de l’année je me demande ce qu’il va m’arriver. Comme tout CDD.

Toutefois, dans un univers où la majorité des personnes sont fonctionnaires, peu se soucient du sort des contractuels. Beaucoup oublient que je ne suis pas obligatoirement là d’une année sur l’autre.

A commencer la première année par ma hiérarchie (contente de moi, mais qui oublie les modalités du CDD).

Et de la DRH.

 

Le statut de contractuel, enfin, amène deux désavantages majeurs : peu voire aucun avancement de carrière et des primes qui sautent liées au statut.

Pour être plus explicite : dans la fonction publique, les augmentations sont (théoriquement) automatiques. Je dis théoriquement, car le gel du point amène une stagnation des salaires depuis très longtemps maintenant.

Sauf que lorsqu’on est contractuel, il n’y a aucun automatisme. C’est donc la croix et la bannière pour faire revaloriser son salaire.

 

Enfin, certaines primes sont liées au statut de fonctionnaire. Par exemple, sur le quartier, nous sommes en zone méga sécurité.

En tant que contractuelle, cette prime liée à une zone sensible ne m’est pas accordée.

A la question à une élue « Pensez-vous qu’en tant que contractuelle je suis plus en sécurité que mes collègues fonctionnaires ? », celle-ci m’a répondu par cette réponse épique :

« Vous savez, les primes sont faites pour privilégier certains, par leur statut ou autre. Si tout le monde les avait, cela n’aurait pas d’intérêt ».

 

Le cadre est posé : celui de ma précarité liée au contrat.

Passons maintenant à la réalité de travail.

 

Mon poste en vaut au moins deux.

J’entame ma troisième année dans une structure de proximité.

Pendant toute cette durée, la maison a tourné en effectif complet pendant peut-être 7 mois. Pas plus.

Je vous entends déjà grogner « toujours malade, toujours en grève, jamais content ».

Laissez-moi vous peindre le tableau.

 

Nous travaillons en face public 7h30 par jour.

Pendant ces sept heures et demie, nous entendons, pêle-mêle :

 

Des personnes exigeantes. Pointilleuses parce qu’on ne sait pas délivrer l’info exacte, alors qu’on est en train de la chercher. (Et qu’on ne peut pas être compétent sur tous les postes d’une structure).

 

Des râleurs, qui vont du bougonnement à l’insulte. Ils exècrent notre lenteur, nos fermetures, nos manques de moyens. On se fait traiter de salopes, de connasses. De fainéantes.

Quand un est en vacances, il est sous-entendu au moins une fois pendant son absence qu’il est « malade, ou en grève ? Vraiment, les fonctionnaires ».

 

Des personnes méprisantes. Car l’accueil est un métier dévalorisé, synonyme de sous-emploi.

Alors que, sans déconner, les personnes d’accueil sont les personnes les plus dynamiques que j’ai vu dans les structures de proximité.

Je suis une femme, et je suis jeune, ce qui n’aide pas non plus dans ce contexte. Petit panaché des plus beaux moments :

« Mais Madame, je travaille, moi. » (sous-entendu que moi non)

« Mais vous n’avez pas l’information ? Vous ne travaillez pas ici ? » (Si monsieur. Mais ce n’est pas mon rôle, les activités retraités).

« Quoi ? Vous fermez à 17h30 ? Et comment ça se passe pour les gens qui travaillent ? » (Monsieur, je travaille aussi. J’ai la gentillesse de vous écouter alors que je suis sensée animer auprès des enfants. Donc retenez votre envolée lyrique.)

« Écoutez, mademoiselle. On a réservé la salle pour 18h30. Il est 18h15, il faut qu’on installe la salle. Donc si vous pouviez libérer les locaux . » (Non. Vous êtes en avance sur votre horaire de réservation, et les enfants occupent la salle. Je vous prie de me parler autrement, et de patienter devant la porte).

 

Des personnes perdues, égarées, qui ne comprennent rien. Notre pédagogie est mise à rude épreuve, on explique, on redit.

Les gens reviennent parfois plusieurs fois dans la même semaine, pour le même renseignement. Ou insistent pour qu’on effectue une démarche que l’on n’est pas en mesure de faire…Voire qui n’est pas de notre ressort.

C’est un peu comme si je demandais au boucher de réparer mes chaussures, et de m’étonner qu’il ne le fasse pas alors qu’il travaille dans une boutique. Bah oui, boucher et cordonnier, ils travaillent dans des boutiques, non ?

 

Des personnes qui arrivent avec leur histoire. Des histoires catastrophiques, délicates, terribles. Des personnes à adresser au 115, aux assistantes sociales, aux collègues compétents. Des histoires parfois (souvent) à pleurer.

Ces personnes cherchent parfois juste une oreille attentive. Souhaitent juste décharger leur histoire. Se délester un peu.

 

Ainsi, je me souviendrai toujours de cette femme, dans la quarantaine. Elle arrive essoufflée. Elle cherche une assistante sociale.

Le service ferme à 17h30. Il est 16h50.

Elle me racontera son histoire en une traite. Elle dort dans sa voiture, elle ne peut plus payer l’hôtel. Son fils (« Il est là, vient donc Benji, présente-toi à la dame ») doit dormir dans un lit ce soir. Elle ne sait plus à qui s’adresser.

L’heure passe. Je répète comme un disque rayé « Madame, je vous entends, je comprends. Mais je ne suis pas AS. Montez en mairie. Ils pourront vous aider. »

L’heure tourne. Elle partira à 17h20.

Quand elle part, on sait toutes les deux que c’est trop tard. Elle dormira dans sa voiture, avec Benji, qui a 14 ans. Mais son besoin immédiat, c’était de parler à quelqu’un.

Les gens arrivent rarement en Maison de Quartier le cœur léger.

 

Mon poste, c’est celui de référente socio-éducative. Je m’occupe de l’accompagnement à la scolarité. Je suis compétente dans les domaines de l’animation, la pédagogie, les secteurs enfance/ado et famille, le montage de projets.

Mais mes journées sont loin d’une journée d’animation ou d’encadrement pur.

 

Dans une journée, j’accueille, j’oriente, j’écoute, j’anime, je range, je fais beaucoup de manutention (porter les tables/ranger les salles), j’écris des projets, je rencontre les partenaires, je fais des sorties, je forme les anims, construis et élabore avec les enfants, partage avec les familles.

Je vous laisse donc imaginer les journées que nous avons.

 

Maintenant, imaginez la même journée en sous-effectif. Un sous-effectif qui va de « très handicapant » à « complètement ingérable ».

Je n’accuse nullement les collègues de manquer à leur tâche.

Mais quand une journée en Maison de Quartier vous rince, que les effectifs autour de soi se resserrent, qu’on nous en demande insidieusement de plus en plus.. Forcément, on tombe malade. On s’épuise. On sature.

Alors oui, mon poste en vaut au moins deux.

Car pour ne pas laisser les collègues en galère, je les assiste souvent, je les déleste un peu.

 

« Jamais contents, les fonctionnaires »

Allez vous farcir dans une journée :

– 2 insultes (je vous laisse le choix dans les noms d’oiseau),

– 2 personnes qui ne pigent rien,

– 1 exigent mécontent du temps d’attente,

– 2 familles (et je suis volontairement en deçà de la réalité) aux problématiques plus que lourdes,

– un groupe de 15 enfants qui débarquent en courant a apaiser.

(Et des informations répétées en boucle toute la journée).

Maintenant, que je vous ai mis dans notre peau, reprenez vos esprits. Et observez le visage de la personne qui vous accueille.

 

Oui, en fin de journée nos traits sont un peu tirés. Notre patience est probablement à un niveau plus que bas.. mais elle est encore de rigueur. Et notre politesse d’usage ne s’est pas estompée par la journée.

 

Nous sommes polyvalents. Nous faisons ce que nous pouvons.

Voici nos journées.

A nous, fainéants de la fonction publique.

A moi, contractuelle de la fonction publique.

Précaire de la fonction publique.

 

On s’entraide. On aide les usagers du mieux qu’on peut. On pallie aux absences, comme on le peut. On répond aux demandes, du mieux possible.

On garde le sourire, la patience. Le courage, aussi, après des histoires rudes et plombantes.

On fait tout cela parce qu’on a des gens en face de nous.

Des personnes qui comptent parfois sur nous à un point tel que les nerfs vrillent.

(Voire même des copains qui demandent un service, au cas où on pourrait aider. En dehors du cadre horaire. Et on le fait. Parce qu’on ne laisse pas les personnes en galère).

 

Mais surtout, n’oubliez pas.

Quand un service publique est fermé, le personnel en pâtit généralement plus que les usagers.

Nous ne sommes pas tous protégés par notre statut. Il y a de nombreux contractuels d’un an, dans les services publics.

Pour travailler ici, il faut avoir l’espoir d’un idéal, l’envie d’aider les gens. Et accepter de se salir les mains.

 

La fonction publique n’est pas un repaire de planqués.

 

Le service civique : je voulais juste manger, on m’a bassinée avec mon engagement.

J’ai été en service civique, de septembre 2011 à juillet 2012. Le stage et le service civique n’ont pas les mêmes modalités (ni le même traitement humain, donc).

 

Stage et service civique : dans la théorie et l’idéal.

Le stage, dans les textes, est une période de découverte et d’apprentissage du monde professionnel, en relation avec un cursus universitaire. C’est un temps de mise en compétences, entre la méthodologie et la rigueur acquise à l’université et les réalités et exigence d’une entreprise.

Il ne peut durer que 6 mois maximum, et peut se renouveler une fois seulement. Toutefois, on peut être stagiaire pendant plusieurs années : si le temps par stage est défini, le nombre de stages possibles peut être infini.

 

En ce qui me concerne, j’en ai fait 3 :

– Un d’un mois (je suis partie), mais le stage durait 3 mois;

– Un de six mois;

– Un d’un an, en alternance (BPJEPS).

Soit un tout petit peu plus d’un an et demi en tant que stagiaire.

 

L’enjeu (théorique, encore une fois) se situe donc au niveau de la formation du stagiaire, qui effectue des inférences entre ses compétences (universitaires ou professionnelles) et les enjeux de l’entreprise, que lui soumet son tuteur.

(Ces enjeux sont, théoriquement, validés par l’université.)

 

Toujours en théorie, le service civique, quant à lui, n’a pas d’enjeux opérationnels. Cela signifie que l’on n’attend pas d’un jeune engagé en service civique qu’il soit rentable pour l’entreprise d’accueil.

C’est un engagement pour les jeunes, un moyen de découvrir certains secteurs d’activités humanistes (développement durable, éducation populaire, culture pour tous, santé, etc).

 

Le service civique est une implication longue : de 6 mois à un an, reconductible un an. Contrairement au stage, on ne peut faire qu’un service civique dans sa vie (sauf si les textes ont changé depuis). Il est donc essentiel de bien choisir son secteur d’activité.

Le service civique n’implique pas une présence continue dans l’entreprise : la plupart proposent d’y être 26h par semaine, pour, je suppose, éviter d’être pointés comme des emplois déguisés.

À l’époque, il n’était pas obligatoire, il l’est devenu à présent.

 

Dans les textes, il n’y a pas de compétences particulières à avoir pour effectuer un service civique. C’est simplement une volonté pour un jeune de découvrir un secteur, et de s’y engager.

Vous l’aurez remarqué, la notion d’engagement associée au volontariat est dominante, car c’est le seul critère pour entrer en service civique. Par ailleurs, notre petit nom associé à notre statut est celui de « volontaire ». Là où j’étais, nous étions appelés « SCV » (service civique).

Et comme pour tout, ce terme a des implications réelles, concrètes, et très pénibles sur le quotidien d’un volontaire.

 

Le recrutement : vers l’humanisme ou la recherche de rentabilité ?

Le service civique a été une formidable opportunité pour les associations (qu’elles soient de grandes fédérations ou des structures de proximité) d’accueillir des jeunes diplômés, compétents, et à bas coût.

Si les structures ne peuvent pas exiger un niveau universitaire (car l’engagement n’a, en théorie, aucun lien avec le parcours scolaire), la plupart recrutent des jeunes très qualifiés.

Ces jeunes ne se présentent qu’en service civique uniquement pour pouvoir accéder au marché de l’emploi.

 

Sur mes camarades engagé(e)s, comme moi, en service civique, je n’ai croisé que des SCV allant de bac +3 à bac +8. Certain(e)s avaient parfois un double master.

Malheureusement pour nous, si nous étions éduqué(e)s nous n’étions pas encore rentables : pour les employeurs, nous n’avions pas assez d’expérience professionnelle.

Sur les personnes que j’ai rencontré, nous avons toutes et tous utilisé le service civique pour acquérir une expérience longue à valoriser sur le CV.

 

Les entretiens que j’ai passé pour entrer en service civique étaient équivalents à de vrais entretiens d’embauche. Les questions posées étaient relatives à mon parcours, mes expériences professionnelles, mes activités bénévoles, et vérifier mon engagement et l’adéquation entre mes valeurs et celles de la structure.

(J’ai même eu droit aux questions idiotes sur les défauts et qualités. Oui, c’était un réel entretien d’embauche).

 

J’en ai d’ailleurs passé 3, pour entrer en service civique :

– Le premier, avec un interlocuteur seulement, pour définir mes secteurs de compétences et « l’endroit où je serais le mieux »,

– Le second, avec cette même personne, la directrice d’une structure, et le directeur des directeurs de structure.

J’étais en concurrence avec une autre personne. Je n’ai pas eu ce poste, car selon mon interlocuteur, je ne « correspondais pas au public de la structure ».

– Un troisième entretien, composé du même jury que pour l’entretien numéro 2. Pour celui-ci, « le poste est à vous, c’est simplement l’occasion de rencontrer la directrice de structure ». La directrice n’a donc pas eu le choix de mon arrivée.

 

Rentable, pas chère, et en-ga-gée !

Comment peut-on insister sur la notion d’engagement, de volontariat, d’humanisme, quand la pression exercée à l’arrivée est aussi importante ?

Pendant ces entretiens, je me suis vendue, j’ai bataillé ! Car outre l’observation minutieuse de mes recruteurs sur mes compétences (qui ont été amenée à être rentabilisées), j’ai passé plus d’entretiens que pour le poste que j’occupe actuellement.

Les recruteurs savent et voient que les jeunes qui se présentent sont en détresse professionnelle. Ils constatent nos compétences, ils sont conscients que notre impossibilité à accéder au marché de l’emploi est corrélé au manque d’expérience professionnelle exigé par les recruteurs.

 

Mais comment peut-on se gargariser de valeurs humanistes, d’éducation populaire, d’apprendre en faisant, après 3 entretiens, des demandes de compétences et des idées de génie ?!

 

On nous demande donc de coller aux valeurs du service civique tout en étant dans une procédure classique de recrutement, de sélection et de concurrence.

 

L’ironie est à son paroxysme et l’on entre ainsi dans une dynamique assez pénible : l’insistance constante sur mon engagement, mon volontariat, mes valeurs.

Oui, je me suis engagée en service civique dans le domaine de l’éducation populaire par conviction.

Oui, je suis dans l’animation car je pense que c’est un domaine essentiel de l’éducation populaire.

Mais :

Si j’avais pu avoir un vrai poste me permettant de porter toutes ces valeurs, je l’aurais fait

Être payée 540€ par mois n’est pas une passion.

Recruteurs comme volontaires sont conscients de la précarité de ma situation, et que ce statut n’est qu’un tremplin vers l’emploi.

Alors :

Arrêter d’insister sur mon engagement. Mon implication.

Je suis impliquée dans des valeurs. Pas dans un statut.

 

« Ah, c’est bien de s’engager !»

Et la confusion s’effectue pendant toute la durée du service civique.

Car, si les missions sont chouettes, l’apprentissage réel, l’encadrement souvent non négligeable du tuteur, on fait également la petite main.

On occupe des missions que les entreprises ne peuvent pas porter à l’année. Ce sont parfois des projets entiers.

On voit pertinemment que, sans nous, la machine tournerait moins bien (il y avait énormément de SCV là où j’étais. Pendant mon volontariat, j’en ai croisé pas loin de 8).

Mais tous se donnent bonne conscience : le jeune, il est là parce qu’il est engagé au service d’une bonne cause.

 

Et sur les missions ?

Dans l’association où j’ai été, j’ai été une des seules à avoir plusieurs tuteurs. Trois au total, car à cheval sur plusieurs missions et plusieurs structures.

La gestion est très compliquée en tant que service civique, car j’ai été finalement assez seule avec des consignes parfois contradictoires.. Ou la sensation à certains moments de ne pas savoir à qui se référer en cas de problème.

J’ai eu la chance d’avoir une tutrice me permettant de porter des projets, de développer des idées.

La seconde m’a véritablement formée à l’éducation à l’image. Elle était très consciente de notre précarité, et n’a jamais joué avec les « valeurs engagement ». Elle a été très à l’écoute de nos besoins d’apprentissage et de formation.

Le troisième m’a considérée comme une salariée, m’a mis dans des conditions complexes, et m’a insidieusement exigé d’être rentable.

 

Mon recruteur initial m’a également positionnée sur des missions en amont, décidé en collectif de direction. Mon avis a été faussement demandé longtemps après. Ce genre de procédés se rapprochent plus des conditions du salariat (et encore, d’un salariat à vomir) que de l’engagement.

 

Et les perspectives de tout ça ?

A présent, je ne cesse de rappeler aux employeurs d’association qu’en tant que volontaire, on cherche juste à manger.

Que l’on est très conscient de nos compétences, et de pourquoi on nous embauche.

Que l’on connaît notre coût à l’entreprise : 100€/mois. Le reste est payé par l’État.

Que l’on recherche juste à affiner notre CV.

Alors, par pitié, cessez de nous bassiner avec notre engagement. Nous avons des valeurs. Des convictions. Mais celles-ci ne sont pas liées à notre statut.

 

Et surtout : que si vous insistez sur les valeurs de mon engagement, appliquez les valeurs de vous mettez en avant pour les entretiens.

La concurrence entre jeunes, la course pour leurs compétences, la recherche d’un jeune « pas si jeune mais pas si vieux ». Est-ce vraiment en adéquation avec les valeurs d’une entrée en Service Civique ?

Stagiaire, service civique : ces connotations qui fragilisent.

J’ai vingt-huit ans. Avant de trouver un « vrai travail », un travail salarié, rémunéré correctement, j’ai vécu deux ans et demi d’errance. Ou plus que de l’errance, deux années de précarité.

Celles-ci se sont déclinées sous trois formes : la précarité liée aux ressources limitées, la précarité temporelle (que va-t-il se passer pour moi dans six mois?), et enfin, la précarité liée au statut endossé.

 

J’ai vécu différents rôles précaires : vacataire, stagiaire de quelques mois, service civique, stagiaire en professionnalisation (en BPJEPS, diplôme d’animation professionnelle). Ce dernier stage dure un an.

Comme maintenant beaucoup de jeunes de mon âge, je suis très diplômée (comparativement au poste que j’endosse, mais ceci plus par choix et engagement!)

Je travaille depuis que j’ai 17 ans. Étudiante, je travaillais pendant l’année et tous les étés. Il m’est arrivé de cumuler plusieurs emplois. Je suis une jeune au CV plutôt étoffé.

Et ce que criait mon CV, pour parler plus crûment, était que j’étais « non feignante » et « polyvalente ».

 

« Oui, je vois que vous avez beaucoup travaillé, mais… »

Mais à la fin de mes études, malgré mon joli CV, mes expériences professionnelles n’étaient pas significatives (aux yeux des recruteurs). Parce que trop multiples, pas assez longues, dans des domaines trop différents.

Il est vrai qu’à la fin de mes études, j’ai pris du temps pour savoir dans quel domaine me diriger. Les stages s’imposaient d’eux-mêmes : impossible de ne pas passer par cette case.

Tous mes employeurs précaires m’ont (presque) fait une fleur, en me prenant en stage. Pourtant, ces mêmes recruteurs m’ont justement embauchée en stage ou service civique parce que diplômée, débrouillarde, et connaissant plusieurs types d’univers professionnels.

 

C’est ici que j’ai doucement endossé mon rôle de précaire : j’étais dans l’urgence de me professionnaliser, et de l’autre côté, on m’expliquait à renfort de mimiques que « Oui, toutes vos expériences sont bien jolies, mais ce n’est pas suffisant. »

Ici, l’impact psychologique est grand : je savais que j’étais qualifiée, que je comprenais vite et que je bossais efficacement.

Mais l’employeur nous installe dans une posture fragile : on s’arrange de la présence d’un stagiaire, alors que sa présence est au minimum utile (petite main aidante), voire vitale (remplacement d’un vrai poste).

Et cela pose les fondements du regard sur le stagiaire :

  • le stagiaire n’est pas légitime (à avoir/donner son avis, car il ne sera plus là dans quelques temps) ;
  • le stagiaire n’est pas qualifié (ce qui semble normal : le stage est une période d’apprentissage. Or, dans les faits, nombreux sont les stagiaires qualifiés)

Et surtout :

  • Le stagiaire n’est pas compétent (car il ne connaît pas les codes de l’entreprise dans laquelle il se trouve, il est un peu con et va faire beaucoup de photocopies).

 

« Je suis stagiaire, cela signifie également que je ne mange pas. Quand vous riez, vous riez de ma précarité. »

Quand on est stagiaire, on est en bas de la chaîne alimentaire. Il y a un classement insidieux lié à la faible compensation financière: 437,07€ pour un stage, si au delà de 2 mois pleins ; 540€ pour un service civique

(Je vous parle de mon époque de précarité, soit en 2010).

En plus d‘une situation financière plus que compliquée (car essayez de vivre avec moins de 600€ par mois, sous prétexte de qualifications), s’installe une précarité psychologique.

Stagiaire ou service civique, dans les faits, on te demande d’être qualifié. On te demande d’être compétent. Innovant.

La seule demande à laquelle je n’ai pas été confrontée est celle de la rentabilité. Mais techniquement : on produit de la richesse. Quand j’étoffe ou construit un projet d’animation, que je le porte, je l’anime, l’évalue, je ne coûte quasiment rien et je ramène du public, des adhésions, voire même des subventions (mais j’y reviendrais).

 

Il y a une négation de la réalité quotidienne qui nous harasse.

Les employeurs nient notre précarité, les collègues ferment les yeux sur nos conditions de vie. Beaucoup ne se doutent pas (ou ne s’intéressent pas) au montant de la gratification. Pourtant, ces mêmes collègues s’étonnent de crevarder dans les cantines, ou de ne pas suivre dans les restos le midi, en l’absence de tickets resto.

 

« Ah ! C’est toi la nouvelle stagiaire ? »

Les moqueries, les vannes, les méchancetés sont fréquentes.

Sur mon statut, et ma prétendue incapacité : «Non, tu ne peux pas téléphoner aux enseignants, c’est compliqué. »

Sur les confusions de recrutement et les absurdités de petite main : « Vous avez fait des études de lettres modernes, c’est ça ? Du coup, je suppose que vous savez rédiger des courriers ? »

Sur ma non appartenance à l’entreprise « Mais toi, Mathilde, ce n’est pas pareil : tu n’es pas dans l’entreprise. Tu es un peu comme un feu follet »

(Et cela, après une année de projet. Hé oui)

Puis le glissement implicite… Ou complètement explicite.

Sur mes compétences en vaisselle, « puisque je suis stagiaire «  (et femme aussi). Sur ce que je fais, et le fait de nous confier un peu tout et n’importe quoi : « C’est bien, t’as fini ton animation. Tu iras tailler les crayons de papier. »

Un odieux personnage m’a déjà dit sans sourciller qu’il appelait ses stagiaires « des merdes » : « Parce que, quand on est stagiaire, on est une merde ! Bah quoi, fais pas cette tête, j’en ai été un! »

 

Forcément. Bizutons après avoir été bizuté. C’est un cycle naturel, après tout.

Car stagiaire, c’est aussi celui qui fera ce que personne n’a envie de faire. Les tâches ingrates.

Et cela ne m’ennuie pas, d’aider un peu. Mais découvrir des personnes sous leur visage le plus odieux, se gargariser de leur mépris et de leur suffisance, cela m’a dépassé.

(Je tiens à souligner que toutes ces citations sont réelles. On m’a vraiment dit tout cela.)

 

« Arrête de m’appeler stagiaire. Je t’appelle CDD, toi ? »

Alors, très rapidement, j’ai commencé à lutter.

 

Lutter contre les mots : j’ai repris chaque collègue, chaque tuteur, qui me présentait comme « stagiaire ». Parce que mutuellement, on se présente par son rôle, et pas son statut.

Parce qu’on ne se présente pas comme CDD, CDI, ou CUI. Alors, aucune raison que pour moi, ce soit le cas.

 

J’ai refusé les sous-entendus. J’ai systématiquement répondu. Chaque attaque sur mon statut est une attaque sur ma précarité. Sur le fait que, chaque mois, c’est difficile.

 

J’ai refusé les humiliations. A ce collègue qui me demandait de faire la vaisselle, laver les vitres, ou n’importe quoi, je lui ai répondu :

– Bah quoi ? T’es stagiaire, non ?

– Je suis peut-être stagiaire, mais toi tu es un con. Je t’ai expliqué depuis 2 mois que m’attaquer sur mon statut, c’est attaquer ma précarité. Sur le fait que je ne mange pas bien tous les mois.

C’était violent (et vulgaire). Mais cela a cessé.

 

Et maintenant ?

Je raconte. Je défends les collègues précaires qui arrivent sur la structure. Je les présente comme « en formation ». Le regard d’autrui change considérablement.

J’informe les stagiaires sur leurs droits.

Je rappelle aux recruteurs que les services civiques ne sont pas des jeunes motivés et engagés. Ce sont des personnes surdiplomées qui ne trouvent pas un autre moyen de bouffer.

A mon arrivée, les animateurs étaient appelés « les vacataires ». Maintenant, l’équipe les appelle « les animateurs ».

Et surtout, je me rappelle. A quel point c’était dur. A quel point c’était compliqué à gérer. A quel point je me suis sentie seule, parfois.

A quel point certaines injustices sont vives.

 

Et me souvenir me fait lutter encore plus hardiment.

 

Pour aller plus loin, n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil à Génération Précaire, une superbe asso qui milite pour l’information et la défense des précaires.

N’hésitez pas à vérifier sur Légifrance les lois et les textes en vigueur.

Le voyage de Chihiro – Regards d’enfant sur l’adulte roi

Le Voyage de Chihiro (Sen to Chihiro no Kamikakushi) est un film d’animation du grand Monsieur Miyazaki. Il est sorti en 2002 en France, et expose l’histoire de Chihiro, une petite fille d’une petite dizaine d’années qui passe d’une vie d’enfant ordinaire à une quête pour sauver ses parents.

(Et pour illustrer sonorement : Un peu de musique avec votre article?)

Outre la poésie douce amère de ce film d’animation, j’ai été frappée ce soir en le regardant pour la millième fois : Miyazaki expose le regard d’une enfant face à la lourdeur et la bêtise de ses parents… Mais pas seulement.

Revenons sur les premières minutes : vous trouverez ici le début du film

(Désolée d’avance pour la VF qui pique les oreilles)

 

Le film s’ouvre avec Chihiro, allongée sur la banquette arrière d’une voiture. Les personnages sont inconnus du spectateur, mais sont situés très rapidement : Chihiro déménage, arrive dans une nouvelle ville.

Il est intéressant de noter l’abattement de la fillette, avachie sur la banquette arrière, et l’excitation palpable des parents, qui parlent à bâtons rompus.

Son premier contact avec ce nouveau lieu est le rejet de l’école, lieu de socialisation infantile : elle ne se redressera de son siège que pour lui tirer la langue.

 

Cette ouverture, très courte, pose déjà le décor d’un élément qui signe les réussites des films de Miyazaki : la justesse du regard à hauteur d’enfant. Chaque enfant (et donc chaque adulte) a déjà ressenti cette angoisse de la nouveauté, le « c’était mieux là bas », le « je ne veux pas y aller ».

L’angoisse de Chihiro de voir son bouquet de fleurs faner, cadeau d’adieu des copains de l’ancienne école, est une métaphore très claire des amitiés passées.. Et au présent qui n’ouvre pour l’instant aucune perspective, si ce n’est d’observer (et de ruminer) ces amitiés.

 

La magie du lieu opère rapidement, et les parents de Chihiro s’égarent. Ils arrivent face à un tunnel.

Arrivés face à l’entrée du tunnel, la discussion a lieu entre les adultes : Miyazaki montre Chihiro, tenant le coude de son père. On ne voit pas le visage des parents qui parlent : le cadrage montre les bustes des parents et le visage de l’enfant tourné alternativement vers l’un ou l’autre.

Cette situation montre bien l’exclusion de l’enfant dans le processus de prise de décision. Cela révèle également la mise à l’écart de ses sentiments d’angoisse : malgré ses appréhensions et son refus d’entrer dans le tunnel, tous iront à l’intérieur.

 

Je fais une semie-impasse sur les images du tunnel comme lieu de transition, séparation du réel (« l’univers des humains » dont parleront tous les personnages des bains) et de l’univers fantastique au sein duquel les protagonistes vont plonger.

À partir du moment où le tunnel sera franchi jusqu’à la métamorphose en cochons, Chihiro ne cessera de prier ses parents de revenir sur leurs pas. Son inquiétude (légitime), sur l’autorisation à entrer, à être dans les lieux et à s’inviter, note la justesse extrême du regard de l’enfant sur cet univers méconnu.

 

Dans le tunnel, je vous invite à observer les différents rythmes liés à la marche : le père fonce tête baissée, tandis que Chihiro et sa mère progressent au même niveau. Toutefois, la marche de la mère est légèrement plus rapide que celle de l’enfant, l’obligeant à accélérer régulièrement de quelques pas rapides.

Cette inadaptation de la marche des adultes à celle des enfants m’a fait sourire, encore une fois, sur la justesse du regard que porte Miyazaki. Il y a une grande tendresse dans son trait, à suivre les sauts bondissants de l’enfant tentant de suivre sa mère.

Ironiquement également, cela note l’inadaptation au pas de l’enfant (mais également à ses réflexions et mises en garde précédentes), et l’obligation du mineur de suivre le parent, même dans les pistes les plus fausses.

 

A la sortie du tunnel, l’angoisse de Chihiro s’accentue ; elle a peur de cet endroit, ressent des émotions qui lui hurlent de partir du lieu. La confiance du père est déroutante :

« Cela doit être un parc d’attraction désaffecté. »

Cette affirmation, en plus d’être fausse, elle ne rassure pas l’enfant. Cette petite phrase assied l’autorité du père, qui détermine le chemin à prendre.

 

La découverte de la nourriture et la mise à table montre la toute puissance des adultes. A aucun moments ceux-ci ne s’interrogent : à qui la nourriture est destinée? Ont-ils le droit de s’attabler? De manger?

« Allez, ne t’en fais pas, ça n’a pas d’importance : mange! »

Chihiro souligne toutes ces questions par son retrait physique, et son refus de s’attabler. Les questionnements sont balayés d’un revers de la main par le père :

« Ne t’en fais pas, tu es avec ton père, tu ne te feras pas gronder. Et j’ai un portefeuille et une carte de crédits ».

Tout s’achète, avec ou sans autorisation.

 

Chihiro s’éloignera quelques temps, pour rencontrer Haku, personnage principal qui guidera l’enfant dans son périple.

A son retour, ses parents sont transformés en énormes cochons : ils auront été punis par la sorcière Yubaba pour avoir dévoré le festin des invités.

 

J’arrête ici l’analyse linéaire pour souligner quelques éléments (qui seront également conclusifs).

 

Ces quelques minutes de film montrent le souvenir de Miyazaki face aux peurs enfantines : celles de partir, d’être oublié de l’endroit où l’on a toujours vécu, et de perdre les derniers repères existants dans un endroit nouveau (les deux parents).

L’arrivée dans le monde fantastique et la perte simultanée des deux parents confronte le spectateur au choc de l’abandon.

 

Le cadrage effectué par Miyazaki se fait souvent à hauteur d’enfant, pour que le spectateur prenne en considération la justesse du regard de Chihiro. Les paroles et actions des parents manquent de prudence, de délicatesse, et montrent une toute-puissance décisionnelle sans prise en considération d’autrui (que ce soit Chihiro ou Yubaba).

 

L’adulte ici perd ce qui le définit habituellement : être raisonnable, pondéré ou réfléchi. Car le rôle de l’adulte, ce n’est finalement pas de prendre le pouvoir ou l’ascendant sur autrui, mais de prendre les décisions justes qui ne mettront pas en péril la sécurité affective ou morale du mineur.

Et ceci peut (bien évidemment) se faire ensemble. Au même pas que l’enfant, à la même hauteur, et en concertation.

 

 

Pudeur mal placée

Il y a des émotions que je refuse d’exposer, inconsciemment. Parce que cela ne fait pas joli. Parce que cela ne se montre pas. La tristesse fait partie de ces émotions, que je cache au regard de chacun.

 

Très petite, déjà, dans la tristesse où la douleur, je m’isolais dans la petite chambre blanche. Inaccessible.

Seul mon frère pouvait médiater entre la douleur et moi. Il le fait encore, parfois.

 

Extérieur, monde de façade.

« Comment ça va, Mathilde? »

– Oh, moi vous savez, ça va toujours!

Parce que la tristesse exposée amène parfois une compassion doucereuse qui me fait plus de mal que la douleur elle-même.

Par envie de ne pas gêner, aussi, quelquefois.

Et aussi parce qu’il le faut. « Faut que ça va », comme on le dit chez moi.

 

Intérieur, la frontière attendue.

Le sourire se perd, le regard devient un peu plus vague. Les actes perdent un peu plus de leur consistance, deviennent plus vains.

Et les larmes. Qui quand elles commencent ne s’arrêtent plus. Mon sourire, toujours présent, mais chargé de tristesse. Un sourire klezmer, aux émotions entremêlées.

 

Et les proches, qui me connaissent pas cœur. Que je ne leurre plus.

Que je n’ai probablement jamais leurré.

Qui connaissent cette mince frontière entre le dedans et le dehors. Qui, quand j’arrive avec mon œil en berne, manifestent leur présence.

Sont juste là, êtres aimants, dont l’amour semble s’étirer infiniment, sans aucune condition. M’offrent leurs bras, leurs sourires, et m’effleurent parfois avec une délicatesse si douce.

 

Et, dans la douceur de leurs gestes, la bienveillance de leurs regards, préservent ma pudeur mal placée : « Mathilde, promis, on ne te fera pas pleurer. »