Tête bêche 3 – 17 juillet 2017

Petit rappel de la contrainte de l’aventure Tête bêche, imaginé avec la chouette Amélie : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée.  »

Amélie a choisit une phrase issu du pays de l’absence, de Christine Orban : «  Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… « 

Quant à moi, j’ai sélectionné une phrase de Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döplin : « Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. »

Cette phrase était un hommage silencieux au copain récemment disparu. Tous les éléments semblent être réunis : la bière, Berlin, même le petit air narquois et le sourire à fossettes.

*

Le texte d’Amélie

Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. Je le savais que je n’aurais jamais dû dire oui à ce déménagement. La canicule bat son plein, et avec la fête de la musique hier, je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. Et comme aucun des deux n’a le permis, c’est à moi qu’ils ont demandé de conduire la camionnette. Pour traverser la capitale. Merci l’amitié. Camionnette qu’ils n’étaient pas sûrs d’avoir, d’ailleurs. À force de reporter le moment de s’en occuper, ils s’étaient fait avoir comme des bleus, et moi avec : zéro véhicule disponible, ou alors hors de prix. Les cartons n’étaient pas faits, les meubles pas tous démontés, même le frigo était encore plein.

Et moi, pour une raison obscure, j’avais dit oui.

Et maintenant qu’on pouvait enfin se poser avec une bière même pas très fraîche (le frigo était plein, certes, mais si plein qu’il n’y avait pas de place pour les bouteilles), qu’on envisageait respirer un peu après cette journée mouvementée passée à pester contre les immeubles sans ascenseurs, les escaliers trop étroits et les meubles Ikea sans mode d’emploi, bref, maintenant qu’on en avait fini, eh bien en fait, ce n’était pas le cas. Il restait toujours quelque chose à faire. Un carton oublié, la camionnette à rendre, les clés momentanément égarées.

Et moi, pour une raison obscure, je disais oui.

Je réfléchissais à ça, ma bière plus du tout fraîche à la main. Aux limites que je ne savais pas me mettre, ni à moi ni aux autres, aux indicibles dont j’espérais qu’ils étaient compréhensibles malgré tout par les autres – mais visiblement pas. C’était pas très drôle, comme moment. Déjà parce que la bière pas fraîche, ce n’est jamais très drôle, mais aussi parce que… quoi ? C’était bien beau, d’avoir conscience de tout ça, mais qu’est-ce que je pouvais en faire ? Qu’est-ce que je pouvais y faire ? Comment peut-on se changer ?

J’étais là, épuisé par la réflexion autant que par l’action de la journée, vaguement déprimé. Finalement, s’arrêter ne donnait rien de bon, seulement matière à cogiter. Et puis Alex, qui depuis la cuisine, essayait de faire du café, m’a, malgré elle, sauvé en me donnant une occasion de me relever : « Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… ».

Le texte de Mathilde

« Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… »

Je suis complètement stupéfait par ce jeune couple. Tous les deux babillent comme des nourrissons : l’un parle sans écouter, l’autre répond sans entendre. Il n’y a quasiment aucun silence, une mélasse de parole s’étire éternellement. Si l’enfer existe, le mien sera celui-ci : deux zozos qui parlent à longueur de temps pour ne rien dire.

Elle et lui se figent, me fixent. Oups. Je crois que mon visage a parlé de lui-même.

– Alors effectivement, la résidence possède le chauffage central. Pour la bonbonne de gaz, ça doit être une blague des voisins hein. Soit ils veulent faire sauter l’immeuble, soit ils préparent un bon barbecue !

Le silence se fait dans l’appartement.

Ils se concertent dans un coin du salon vide : « je t’avais bien dit que le quartier semblait louche », lui dit-il en murmurant à peine.

Pendant que les deux conciliabulent, je lance un « je vous laisse découvrir l’appartement vous-mêmes, je suis là si besoin », et je vais m’en griller une sur le balcon.

Ciel, que ce travail m’ennuie. Tout m’ennuie. La cravate bleue-triste obligatoire, le gel que je mets dans les cheveux au matin, la sonnerie du téléphone faussement joyeuse à l’agence et les clients à qui l’on doit tout, ou au contraire ceux qui savent leurs dossiers refusés d’avance.

Ceux-là, je les aime bien : on se reconnaît, entre marginaux.

Mais ces deux kékés, là, dans l’appartement, qui démonteraient une plinthe s’ils le pouvaient, voient de l’insalubrité et de la criminalité là où il n’y en a pas, ils me donnent juste envie de me barrer.

« Monsieur !, fait une voix aiguë et traînante à l’autre bout de l’appartement, si le chauffage est central, alors l’électricité, on la paye pas, c’est ça ? »

C’est la question de trop : je pose ma sacoche sur le balcon et je me tire.

Quand elle me voit arriver, la gérante du troquet me regarde d’un air narquois. « 11h30 ? Hé ben mon cousin, tu perds pas ton temps aujourd’hui ».

Sous-bock, bière.

Je me pose au bar sans un mot. Moi qui aie l’habitude d’engloutir mes bières comme le dernier des soiffards, aujourd’hui je décide de prendre mon temps.

Je regarde la bière, observe la mousse se résorber. Je lisse le verre, joue avec la condensation. Puis la première gorgée.

« Il avait pas tort, Delerm, à gloser sur la première gorgée de bière », je me dis.

Tandis que je porte à nouveau le verre à mes lèvres, mon téléphone sonne. Mon regard se pose sur le nom qui s’affiche : « Hé merde, c’est vraiment la journée des cons ».

La patronne sourit derrière le comptoir : « Ah les cons, ils arrivent toujours aux plus mauvais moments. Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. »

*

 

Tête bêche 2 – 6 juillet 2017

Pour ce deuxième texte, j’ai déjà enfreint la consigne. Si nous devions nous offrir l’une à l’autre une phrase, j’ai mordu sur la ligne en en proposant deux. Cela m’a fait sourire malgré moi : le cadre est fait pour être tordu, non?

Petit rappel du concept, et je cite Amélie : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé/lu il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée. »

Pour ce deuxième texte, Amélie m’a offert une phrase de La guerre des mercredis, de Garry D. Schmidt : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

Quant à moi, j’ai choisi  (deux, donc) phrase de Repose-toi sur moi, de Serge Joncour : « Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. »

Ce livre m’a été offert pour combler un creux de lecture : un an sans réussir à trouver un livre à chérir, cela fait long, non?

J’ai alors commencé ce livre sans conviction (comme les autres délaissés de ma bibliothèque), pour l’abandonner lui aussi en chemin. L’eau-de-rose, il faut vraiment que ce soit bien fait pour que ça me capte.

Mais voici nos textes.

 

*

Le texte d’Amélie

Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. Les deux, voire les trois, les quatre ou les cinq. Oui, car on pouvait rajouter à la liste : n’avoir aucun sens éthique (mais peut-être que était-ce déjà compris dans « bel enfoiré » ?), être profiteur et manipulateur. Et aussi : culotté. Bref, un bonimenteur dans toute sa splendeur.

Parfait ! Jérôme pouvait cocher toutes les cases. Il avait tout de l’arnaqueur, y compris le sourire Colgate tout à la fois sournois et encourageant qui mettait tout le monde en confiance, sauf les quelques personnes qui s’étaient déjà fait avoir par d’autres du même acabit plus tôt. Ça laissait des traces, ce genre de choses. Une confiance écorchée.

Jérôme parvenait à soutirer un somme conséquente d’euros aux touristes majoritairement asiatiques qui se pressaient dans les rues de la capitale en leur promettant une visite insolite, hors du commun, splendide, grandiose, mémorable voire inoubliable de monuments inconnus, sans omettre le fait que la fantastique lumière tout au long du parcours leur permettrait indéniablement de réaliser des photographies exceptionnelles et uniques. C’était sa façon de parler : un adjectif pour chaque nom, voire deux, trois, quatre ou cinq. Il tissait des fils de mots autour des gens, sans que ceux-ci ne s’en rendent compte. Une toile bien serrée dans laquelle on pouvait ensuite s’étouffer.

Il montrait là une bête plaque d’égout, là un simple lampadaire, ici une porte cochère, et il inventait des explications toutes plus incroyables les unes que les autres. Toutes remplies de bêtises à égalité, par contre. Ça fichait des paillettes dans les yeux des gens.

Il commençait sa visite comme ça, en désignant un pauvre bout de trottoir : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

 

Le texte de Mathilde

« Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. » La phrase s’ancre dans ma tête comme une chanson entêtante. Mon nez à demi dans le guide du routard, les yeux plissés pour regarder l’architecture étonnante de ce bâtiment, la phrase me revient comme une ritournelle.

C’est toujours gênant, quand j’y pense, de visiter un pays inconnu. On arrive dans un autre part, on s’abreuve d’habitudes qui ne sont pas les siennes, on dévore des yeux le moindre détail. Et on s’imagine le passé du pays : en rentrant dans cette église, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer le parterre plein de monde, dans l’atmosphère poisseuse de l’été. L’église est coupée en deux parties distinctes.

Le peuple s’entasse derrière une barrière en bois. Il est debout, amassé en une foule dense. Les enfants reniflent parfois un peu, regardent les vitraux comme ceux d’aujourd’hui liraient des BDs.

Tous écoutent le prêtre déblatérer sa messe en latin : sait-il vraiment ce qu’il raconte ?

Les nobliaux, quant à eux, sont assis devant, bien à l’aise dans leurs petits fauteuils dorés. Ils s’éventent mollement, écoutant la messe d’une oreille.

L’important, c’est d’être béni, après tout.

Cette vision d’antan me provoque une fureur que je trouve a posteriori comique (car peut-on vraiment être en colère après le passé ?) : pourquoi cette séparation ? Pourquoi scinder les pauvres gens de ceux qui ont tout ? C’est pas suffisant, la vie, comme démonstration de force, pour montrer qui gagne et qui perd ? Mais non, il faut encore mettre une barrière entre les deux. J’imagine le mec qui, à un moment donné, a imposé sa petite barrière en bois entre eux, la belle population, et les gueux et va-nus-pieds. Ah, oui, je l’imagine bien, celui-ci, dans son petit bureau à trouver une idée. Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux.

*

 

Tête bêche 1 – 13 juin 2017

 

Tête-bêche, c’est un projet d’écriture proposé sous le coup de l’impulsion à la chouette Amélie, dont vous pouvez retrouver le blog ici et le twitter ici.  L’idée, c’est que chacune propose à l’autre une phrase issu du livre de son choix.

Son début devient ma fin, et inversement.

Pour ce premier texte, Amélie a choisit une phrase de John Berger, De A à X : « Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. »

Quant à moi, j’ai sélectionné une phrase du Peintre au Couteau, d’Olivier Pourriol  : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

Ce livre, pris au hasard un jour dans une librairie, m’avait attiré par sa couverture rouge sombre. Elle aborde la rencontre entre un vieux peintre, malade et alité et son chirurgien. Les échanges entre le vieil homme, qui parle de ses toiles et du « bleu des yeux de sa femme » et ce chirurgien, confronté aux couleurs organiques, vives, franches, m’avait captivé. Encore maintenant, ce livre reste dans mes livres doudous, de ceux dont je n’imagine pas me séparer.

 

Mais stop aux bavardages, voici nos textes respectifs.

 

 

*

Le texte d’Amélie

J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. C’était écrit sur le bail, le locataire s’engage à remettre l’appartement dans l’état dans lequel il l’a trouvé, quelque chose comme ça.

Je voulais acheter de la peinture blanche, mais j’ai plus une thune. C’est vraiment la dèche, je veux dire. Je mange des coquillettes depuis des semaines – des coquillettes exprès, au moins, ça a un joli nom. Avant, j’achetais des penne, mais Anastasia, à force de prononcer ça « peine » m’en a dégoûté. On bouffe assez de merde comme ça, on ne va pas, en plus, la rendre triste. Les coquillettes, c’est plus… coquet, et puis si on le dit vite, on peut presque entendre côtelette – bon, presque quoi. Ça transforme le tout en repas de fête.

C’est Julien qui m’a dégoté de la peinture rouge dans les coulisses du théâtre. Il me l’a apportée samedi matin, il roulait à vélo sans tenir le guidon, un pot dans chaque main. Je l’ai vu depuis la fenêtre, il zigzaguait entre les voitures, je l’ai engueulé. Parfois, on s’énerve contre les gens qu’on aime, ça nous dépasse, mais c’est la peur qui veut ça. Le rouge, je le préfère sur mes murs.

Dimanche, j’ai rien fait. Le dimanche, c’est sacré.

Hier, je suis descendu à la station de métro, j’ai demandé au gars qui distribuait des journaux si je pouvais en avoir cinq. J’ai déplié les feuilles sur le sol, il faisait froid mais je suis resté torse nu, je voulais pas tacher mon t-shirt.

J’ai peint.

Ça sèche. Samedi, Julien m’a dit : « tiens, regarde, après, tu t’assoiras sur les pots, ça remplacera tes tabourets. » Ça m’a fait marrer. Je fais comme il a dit. On est plus bas, on voit pas les choses pareil.

Je vois quand même qu’il est temps de partir.

Il ne reste pas grand-chose à emballer. Il ne reste pas grand-chose tout court, en vrai. Un jour, j’étais rentré, et puis j’avais d’abord cru qu’on avait été cambriolés. Ça, c’était avant de voir le mot d’Anastasia. J’avais pas fait gaffe, que tant de choses étaient à elle. Que j’étais là même pas à moitié.

Aujourd’hui, je suis allé à la pharmacie. J’arrêtais pas d’éternuer parce que j’avais fait le malin sans t-shirt, mais je n’ai rien pris. Pas de thune, j’ai dit. J’ai demandé s’ils avaient des caisses vides. Depuis l’arrière-boutique, la nana m’a demandé, il vous en faudrait combien ? J’ai haussé les épaules. Une vie même pas à moitié, ça fait quoi en volume ?

Je suis revenu avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur.

 

Le texte de Mathilde

Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. Il lève le nez de son café fumant, une lueur de curiosité brille dans ses yeux.
Je pose délicatement la boîte sur la table de la cuisine. Dans la lumière douce du matin, les petites boîtes colorées ressemblent à des confettis attendant d’être projetés dans les airs.
Il ouvre la première, minuscule et rose brillante. Puis la verte couleur d’eau, et la bleu pétaradant. De chaque boîte, il extrait avec douceur de petits bouts de papier. Son regard se pose sur mes mains peinturlurées, ses sourcils se froncent : « Mais, enfin ? »
Il agence avec soin les petits papiers griffonnés, la phrase se dessine sous nos yeux :

On ouvre !

Mon sourire s’élargit devant son regard doux et prudent, et je l’emporte dans mon enthousiasme torrentiel. Je lui parle des papiers remplis, du local trouvé. De ce lieu de joie et de partage qu’on va enfin pouvoir créer.
Et du panneau, le fameux panneau dont nous avons tant parlé. Cette pancarte que nous devions dessiner à quatre mains, symbole des fêtes et de la danse. Les croquis, les essais de couleurs finalement relégués au fond d’une pochette au triste titre : « Antériorité ».

Je lui prends la main et l’emmène dans le garage. D’un signe du menton, je lui montre le grand panneau de bois : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

*

 

Merci d’avance pour vos retours!

 

Senta

Maintenant, le temps est suspendu.

Ce n’est plus un fil continu, mais une succession de moments. Et l’attente.

La perte de l’être aimée se fait au compte-goutte, chaque somnifère mène vers un somnifère plus lourd, puis vers la perfusion menant aux apnées, d’abord courtes, puis régulières, jusqu’à ce que le corps abdique.

Je n’ai jamais vécu un deuil. Je pensais cela plus violent : un jour l’être aimé est là, le lendemain non.

Mais ici, le temps est suspendu.

Suspendu aux nouvelles, vissée au téléphone.

Les moments s’alternent : rires tristes aux larmes continues, difficile de dire comment sera le moment suivant.

 

Il y a les hommages silencieux,

Les moments doux où la musique, l’air ou la lumière rééquilibre un peu le monde et le rend moins difficile,

La voix de mon père, qui s’ancre en moi comme une pierre se grave,

Les mains de ma mère, douces et englobantes, dont j’ai toujours touché les ongles comme on s’approprie un trésor,

Le regard de mon frère, qui sous son air assuré a encore ses yeux d’enfants,

Et ma posture qui ressemble de plus en plus à celle de ma grand-mère, l’être aimé. Le dos droit, la démarche douce et décidée, le regard au loin et l’air canaille.

 

Dans le vendredi lumineux, je passe dans le chemin que je lui avais filmé.

Les feuilles ont roussi, elles sont jolies dans la lumière de l’après-midi.

Je m’arrête un instant : tiens, aujourd’hui est un rouge jour. Robe, ongles, écharpe et feuilles, je pourrais me camoufler dans cette vigne.

Je cueille quelques feuilles, prend le temps de les observer et de les choisir.

 

En rentrant, feuilles à la main, sourire aux lèvres, je tente de donner du sens à ce que je maîtrise. A mon poignet trois bracelets : le bracelet fin aux cinq éléments et les deux bracelets rigides qui tintinnabulent dans le soir, hommages silencieux à mes piliers de vie.

Oublier demain

Il y a les soirs où je suis un peu trop bien chez moi, douillettement blottie dans ma vie.

Dans ces moments précis, penser au lendemain et à la semaine qui s’annonce est comme une belle gueule de bois.

 

Je travaille auprès du public depuis presque dix ans, et je suis déjà fatiguée.

A vingt ans, un père est venu à la grille de l’école où je travaillais pour me dire « je ne comprends pas cette lettre, tu peux me l’expliquer ? ».

C’était un avis d’expulsion du territoire.

Étudiante et animatrice, ce fut mon premier coup dans la gueule. Mon premier contact avec une réalité que je ne connaissais pas.

 

C’était il y a neuf ans.

Et depuis, chaque année, tant de personnes m’ont confié leurs histoires. Les parcours diffèrent, mais certains détails les rassemblent : l’air à la fois pudique et éreinté présent sur leur visage.

 

Face à la complexité de leurs situations, j’en ai rencontré beaucoup qui ne cherchaient aucune solution, mais simplement une écoute : l’aide arrivera peut-être après, qui sait ?

 

Chaque année, toutes ces histoires.

Toutes ces personnes que je rencontre. Ces situations exposées.

Les détresses, souvent.

Les relais et les solutions que l’on cherche à mettre en place.

L’urgence dans de très nombreux cas. Les situations de vie ou de mort, parfois. Qui s’ancrent dans ma mémoire, sans me lâcher depuis.

 

Et chaque année, toutes ces colères que j’accumule. Ces questionnements qui tourbillonnent : comment peut-on laisser crever tant de personnes ? Comment l’État peut-il s’en foutre à ce point ?

Comment ? Pourquoi ?

 

Et ce n’est pas faute de signaler : dans la fonction publique, on remonte les informations en permanence. Les personnes mal logées, les écoles insalubres, les bâtiments municipaux minables et impraticables.

On signale, on râle, on écrit, on dit. On hurle parfois.

 

Malgré tout, on tracte les projets à bout de bras. Car chaque agent a la volonté de contribuer au bien commun, de faire du collectif, d’impliquer les habitants.

De participer à l’amélioration des conditions de vie.

J’ai toujours conservé cette motivation : on croit en la force des projets, aux perspectives positives.

 

Puis, une nouvelle personne passe la porte de la structure et délivre son histoire.

Une histoire toujours différente, mais où le baromètre de la détresse atteint souvent un seuil insupportable.

 

Alors ce soir, dans mon îlot de sécurité, je ne veux pas être demain.

 

Car j’ai compris que cette boucle éternelle n’a pas pour vocation à s’arrêter.

Que je n’en suis qu’aux premières années de ma vie professionnelle.

Que des histoires, des colères et des injustices, je vais encore en rencontrer beaucoup.

Que les seules solutions seront : « gérons comme on le peut », alors que mon militantisme me hurle des solutions.

 

Alors, ce soir, j’aimerais sincèrement que le temps se fige.

Continuer à cuisiner et pâtisser. Prendre du temps pour jouer. Pour s’aimer et se dire des mots doux.

 

Et oublier demain.

 

Les adieux aux habitants : yeux humides et amertume

Il y a eu les joues rougies et les yeux un peu humides, souvent suivis d’une seule question : « pourquoi ? »

 

Les accolades des mamans. Les mots de celles-ci me resteront toujours, je crois.

Il y a Madame A., qui dans son français hésitant (mais si clair) m’a dit : « Ce que toi a fait pour ici, très grand. Habitants d’ailleurs, la chance ils ont. »

Elle m’a prit dans ses bras, longuement. Et à cet instant, il n’y avait que cette étreinte longue, chaleureuse, parsemée de mots doux, et nos yeux brillants à toutes les deux.

Le bébé, à la bouche chocolatée nous regardait, en suspens. « Mathilde, c’est comme Tata! Tu peux faire bisou à elle! » dit-elle à son grand fils, suivi ici depuis deux ans.

Face à l’émotion des adultes, il ne savait pas trop comment réagir. Comme beaucoup d’enfants.

 

Il y a Madame K., non francophone, qui quand on lui a traduit mon départ a mis la main sur le coeur : « Merci. »

Il y a Madame K., que je connais depuis trois ans maintenant : « Tu sais, ce que tu as fait ici pour eux [ses enfants], pour nous, c’est beaucoup. Tu sais, je les ai vu ici les gens qui travaillent avec les enfants. Hé ! Beaucoup soit ils sont pas droits, soit ils font ça pour l’argent. Toi tu es juste avec eux et tu fais ça avec le cœur. »

Il y a Madame S., qui m’a engueulée, puis m’a ensuite dit : « Toute la famille est choquée. De la toute petite [3 ans] au papa ! Toi, ici, tu connais ma situation, c’est toi qui m’oriente. Maintenant, tout réexpliquer, à quelqu’un qui comprendrait peut-être pas ? Mm. Non, non. »

Il y a Madame M., qui a descendu à manger immédiatement. « Mais Mathilde, pourquoi tu pars ? »

 

Il y a la lycéenne que je suis, en état de choc. Elle a mis quelques jours à s’en remettre.

Il y a cette collégienne, qui est venue me parler pendant trois heures. Et au terme « Mais pourquoi tu pars, aussi ? A qui je vais pouvoir parler, maintenant ? »

 

Il y a aussi les cadeaux, amenés au compte goutte : la nourriture en abondance, de petites fleurs cueillies sur le chemin dans le parc, les parfums, les tissus. Les bijoux, aussi :

 

Toutes ces belles attentions, amenées une par une.. « Ne dis pas non, même si leur situation est précaire, me dit ma collègue. Leur dire non, c’est refuser leur reconnaissance, leurs mercis. »

 

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Il y a tout ceux qui m’ont demandé « Comment va t-on faire, maintenant ? »

Les enfants, les parents, « mais on va te revoir, quand même ? »

 

Il y a cet enfant de 11 ans, qui a couru aux toilettes pour y pleurer et à gueulé à ses potes « Mais tu comprends pas ? Mathilde s’en va, et nous on reste ici comme des merdes ! »

Lui et moi nous connaissons depuis trois ans, déjà. Je l’ai suivi, ainsi que sa grande sœur, ado rebelle et son petit frère, canaille permanente.

Ce même enfant m’a dit droit dans les yeux « qui va s’occuper de nous, maintenant ? » Sa réaction n’est pas de l’ordre de la pleurnicherie : face à la situation familiale extrêmement complexe, désordonnée et fluctuante, la Maison de Quartier et ma présence étaient un repère rassurant et sensé rester.

Mes mots ne sonnaient pas si juste. Je n’ai pas su comment consoler l’inconsolable.

 

Il y a cette enfant de 6 ans en état de choc : les yeux ne s’accrochent plus à rien, elle se jette dans mes bras aléatoirement. Et sa mère qui s’effondre en larmes sous ses yeux : « Mais ici, je n’avais que vous en repère. Comment faire maintenant ? »

 

Et il y a eu tous les autres. Les « dommages », « Oh non ! ». Les enfants qui réalisent par contre-coup, après un joyeux « à l’année prochaine ! ».

 

Parents et enfants, la tristesse teinte la fin d’année.

Et pour beaucoup les « mais où vas-tu, qu’on puisse venir ! » : parce que me suivre, même au bout de l’Île de France semble une solution plus acceptable que de ne plus me croiser, pour l’instant. Pour les enfants comme pour leurs parents.

 

Toutes les réactions de ces dernières semaines, dures à encaisser, sont certes une grande reconnaissance du travail réalisé ici, mais me laissent un goût amer. Parce que ces retours, signe d’abandon, certitude que celui d’après « n’aura pas les mêmes ambitions que toi pour les enfants et les familles », sont des constats d’une grande violence.

 

 

Parce que les quartiers méritent des projets d’excellence.

Les habitants, plus qu’ailleurs, méritent un grand respect, de l’écoute et de l’attention.

Et plus que tout, ils méritent des projets ambitieux et de grande envergure.

 

Ici, j’ai juste pris le soin d’écouter les personnes.

De construire avec eux.

De croire en les compétences et les capacités de chacun.

Et de continuer à faire plus. Avec les gens.

De ne pas juger ces personnes, surtout. Oui, je n’ai pas grandit comme les enfants ici. Les mœurs culturels parfois diffèrent. Mais peu importe. Quand une personne arrive, je l’accueille, puis je l’écoute.

Je me suis enrichie au contact de toutes ces personnes. Elles m’ont bien plus appris en trois ans que bien d’autres en 29.

J’ai appris à les connaître, en tant qu’individu. Sans les assimiler d’autorité en représentant d’une communauté, d’une religion, d’un quartier ou d’une condition sociale.

Je n’ai jamais fait de raccourcis. Et je crois intimement qu’il est normal de ne pas en faire, mais le retour de ces personnes témoigne que c’est rarement le cas.

 

L’émotion, la déception, la détresse parfois des familles est d’une violence sans nom. Finalement, au-delà des projets, des aides pour les enfants, c’est aussi l’accueil et l’écoute qui va leur manquer.

La reconnaissance de ce qu’ils sont, sans préjuger.

 

Je pars parce que je n’arrive plus à travailler comme je le souhaite. Parce que les projets intelligents et ambitieux sont ponctués de « non » aléatoires et injustifiés.

Parce que les priorités ne sont plus au service public, parfois.

 

 

Et ce constat me rend triste : l’implication dans le travail, le respect d’autrui et la défense des usagers sont peut-être, en fin de compte, des atouts exceptionnels.

 

Alors qu’ils devraient être à la base du travail social.

 

 

Ce qui me manquera

C’est de traverser le quartier en étant reconnue.

C’est les enfants qui me tapent sur l’épaule dans la rue, les ados qui me tapent la bise. Voir les sourires des familles, entendre les enfants me héler de loin alors que je circule dans les rues en vélo.

 

Ce sont les anecdotes des enfants :

Cet enfant qui m’explique comment il met sa sœur dans le caddie des courses et joue à la promener dans l’appartement.

Le rire de sa mère me confirmant l’anecdote : « Oh oui, elle aime bien ça, la petite, tu sais ».

 

Ce sont les regards en coin des femmes du quartier « Tu es où demain Mathilde ? A Diderot ou à Vaillant ? J’ai fait quelque chose pour toi ».

C’est le regard de cette maman, qui nous gave régulièrement, surprise le jour où je l’ai appelé pour qu’elle descende : j’avais fait un gâteau que je souhaitais partager avec elle.

 

C’est cette maman qui est enfin sortie de son affreux hôtel social.

C’est ce papa, ému aux larmes parce que je lui ai dit que son fils, traité de délinquant à longueur de journée, était un enfant précieux et intelligent.

C’est cette maman avec qui j’ai longuement parlé au téléphone : « tu sais Mathilde, merci pour tout. Je suis une mère poule, je suis très attentive au confort de mes enfants. Ce que tu fais pour eux, c’est important, ça leur fait du bien, je vois la différence ». Elle terminera sa conversation par « gros bisous et prends soin de toi », dans une période complexe pour moi. J’en ai eu les larmes aux yeux.

C’est le glissement du vouvoiement au tutoiement : lorsque les familles empruntent le « tu », alors la confiance est un peu plus installée.

 

C’est cette ado avec qui j’ai bossé le brevet puis le bac de français.

 

C’est la sagesse exemplaire des enfants quand un intervenant était tout nul : ensemble nous attendions que le temps passe.

C’est aussi les regards complices échangés dans ces moments là.

C’est cet enfant avec qui nous avons passé 10 minutes à jouer. Hors du monde, hors de tout, rien n’existait à part notre jeu.

C’est cette enfant mutique qui s’est mise à parler.

C’est cette enfant aux traits autistique avérés qui aujourd’hui m’a longuement parlé, m’a regardé droit dans les yeux.

C’est les joues rougies et les yeux humides de cet enfant, quand je lui ai dit que sa poésie était sublime.

C’est le regard des enfants quand on les valorise. Quand je leur dit que je suis fière d’eux. Quand ils voient que je le pense.

 

C’est aussi les petits frères, les petites sœurs de maternelles ou encore dans la poussette, qui se détachent, courent dans la salle, s’installent sur une chaise et tentent de s’incruster incognito dans une séance.

C’est ces mêmes petits loups qui viennent me voir régulièrement pour savoir quand, eux aussi, auront le droit de faire des activités et des sorties avec moi.

 

Je me souviendrais de la proximité qui varie entre chaque enfant. De la pudeur de chacun. De leur besoins individuels, de chaque situation unique.

Ce sont toutes les micros situations et les petits nœuds du quotidien détricoté patiemment. Avec toujours le même final : « Merci ».

 

C’est la sensation d’avoir été utile aux gens.

 

C’est les enfants qui me prennent dans leurs bras ou courent me chercher.

 

Ce sont les ateliers cirque, le court-métrage épuisant d’une semaine avec des journées de douze heures, le grand jeu autour des pirates et le mystère de Baldassare Cossa, les ateliers d’écriture avec la Machine à Poèmes.

La semaine d’activités sportives à la Base de Loisirs de Champs sur Marne et ma découverte du canoë.

Ce sont les visites au Centquatre, dans Paris, partout.

 

C’est l’équipe d’animation 2014/2015. Des gens précieux, attentifs et investis. Cette année n’aurait pas pu se faire sans eux.

 

Ce sont les collègues précieux.

Les partenaires bienveillants et reconnaissants. Les longues soirées à construire des projets, les longues plages d’écriture.

C’est les verres en plastique colorés de ma collègues Nathalie, son café filtre si fort et la petite cuisine, lieu des confidences.

Ce sont les expressions de mes collègues : « les gosses de Tata Math ».

C’est ma collègue douce et patiente que j’appelle « Maman Bibi ».

Ce sont les paroles de Maman Bibi : « Tu sais, dans toute ma carrière, ce que tu as fait dans ton secteur, je ne l’ai jamais vu. C’est magnifique ce que tu as fait pour les mômes et les familles. Ça va être un vrai déchirement, pour eux comme pour toi, quand tu vas partir. »

 

 

Trois ans déjà passés avec vous.

La page se tourne.

Les Quatre-Chemins, vous allez me manquer.

 

 

Fragilité

L’univers du travail m’aura fait découvrir ma fragilité.

 

Je ne l’avais jamais ressenti avant, mais à présent elle est bien là.

C’est comme si chaque petit coup dur faisait une petite brèche en moi.

Et à chaque nouveau coup dur, elle s’agrandit.

 

A chaque parole sexiste,

chaque parole ou geste déplacé envers un enfant,

chaque acte autoritariste,

chaque ordre hiérarchique idiot et vide de sens,

chaque propos raciste,

chaque injustice,

chaque confrontation qui ne mène à rien,

la brèche grandit un peu plus.

 

Je me suis aussi aperçue que ce positionnement me menait à plusieurs états : tantôt la colère, tantôt l’indignation ou l’extrême fatigue.

Mais que la fragilité me menait de plus en plus souvent à la violence.

 

Parce que chacun de ces petits gestes me met hors de moi. Dans une fureur indicible.

Alors oui, je la contiens. Parce qu’il paraît que la violence des poings est différente de la violence verbale.

Va le dire aux usagers qui entendent les collègues indécents dire « Avec ce qu’on est payés ! », alors qu’eux ne bouffent pas.

Pour de vrai.

 

Dans ce travail, j’aurais définitivement connu tous les états. J’aurais aussi découvert cette fragilité.

Malheureusement, je ne suis pas comédienne pour découvrir une telle palette d’émotions.

 

Le travail nous tue, à feu de moins en moins petit.

 

 

Entre le marteau et l’enclume

L’histoire de la création des maisons de Quartier est intéressante : ces structures de proximités sont nées dans un contexte particulier.

 

Certains petits quartiers ressemblaient à des villages au sein des villes. Avec la population croissante et les idées folles d’architectes ont été créés de grands immeubles.

Ces grandes tours remplaçaient les petits immeubles ouvriers, parfois insalubres.

Pour faciliter l’accès à l’éducation, aux commerces, certains architectes ont placé les lieux de vie au centre de ces tours.

(Ne m’en voulez pas si l’histoire est imprécise : je me base sur mes acquis de BPJEPS!)

 

Et les maisons de Quartier?

Pour apaiser les tensions, éviter le « huis clos » et « l’enclavement », les structures de proximités ont été créées.

Ces lieux ont été pensés comme des intermédiaires entre les institutions et les habitants. L’objectif sur le papier est assez simple :

 

– Pour les habitants : avoir un moyen d’être entendus, par le biais des acteurs travaillant dans les structures.

Ainsi sont nés les collectifs d’habitants, les conseils de maison, et autres formules participatives pour que la parole des habitants soit entendue par l’institution.

(Soit directement, par la présence d’un élu, soit relayée par un acteur de la maison de quartier)

 

– Pour l’institution : d’apaiser les tensions. La création d’une structure de proximité est un geste politique fort, qui montre la volonté des institutions d’écouter les habitants d’un quartier.

 

Et c’est ainsi que nous, acteurs sociaux de proximité, nous retrouvons souvent entre le marteau et l’enclume.

Coincés entre les témoignages (et urgences) des habitants et l’institution (et les volontés politiques, pas toujours connues).

 

Évidemment, je ne dis pas ici que l’institution ne fait rien. Elle donne un minimum pour que les travailleurs sociaux puissent se dépatouiller. Le minimum pour que les habitants ne gueulent pas (ou ne saignent pas un quartier).

Et cela donne souvent des moments compliqués à gérer, car difficiles à argumenter.

 

 

Je vais vous donner l’exemple de la programmation de l’été :

 

A l’année, je me bats contre ce qu’on appelle les sorties de consommation. Ce sont toutes les sorties dont le simple objectif est « de sortir » ou « de s’amuser ».

(Donc des sorties sans but pédagogique).

Il y en a énormément : les sorties au bowling, à la piscine, ou au parc d’attractions.

Ces sorties, sans construction et recherche de financement de la part des enfants / des jeunes/ des adultes est juste un moyen de donner un ticket et de faire plaisir, sans implication aucune de la part du public.

 

Toute l’année, je propose des projets qui ont du sens, qui permettent aux enfants de grandir, de respecter leurs choix et que leur parole soit entendue. Je fais en sorte que les enfants gèrent leurs propres projets : c’est laborieux, coûteux en temps et en énergie. Mais cela permet véritablement aux enfants de grandir et d’évoluer.

 

L’été, par contre, est un gros moment à paillettes : déjà, on ne vise que les familles. Cela pourrait sembler plus simple : gérer des projets avec des adultes, cela va plus vite, non ?

Que nenni. Voici ce qui est proposé  : sorties à la mer, en base de loisirs. Des sorties de conso à tour de bras, construites par l’équipe de la Maison de Quartier.

Les familles ne recherchent rien, elles se présentent juste au bon moment pour s’inscrire et payer.

La dimension de projet est perdue. On devient vendeurs de tickets.

Et pourquoi ? Parce que cela apaise les tensions, pour un an, dans les quartiers.

 

C’est un exemple parmi tant d’autres.

 

Outre la cohérence pédagogique, il y a aussi la dissonance entre parole politique à diffuser et réalité des habitants.

Ceux-ci viennent avec leur quotidien, leurs soucis sur le quartier, leurs problématiques.

Je tente de résoudre ce que je peux, d’orienter, d’aider.

J’essaye de me rendre utile.

Mais lorsque les soucis des habitants patinent et que les personnes reviennent, excédées et parfois épuisées, le sentiment d’être la tomate au milieu du sandwich est affreux.

 

Nous, acteurs sociaux et de terrain, connaissons les réalités des habitants.

Nous aidons, orientons, insistons.

Nous résolvons parfois.

Nous alertons, surtout, et ce à de multiples et nombreuses reprises.

 

Mais lorsque les moyens se réduisent comme peau de chagrin,

Que les problématiques des habitants stagnent et s’enlisent,

Que nous trouvons des solutions « bout de ficelle »

Et que parfois, comble du comble, les réalités du terrain ne montent même pas de deux strates..

Alors oui, je m’interroge.

 

Je sais que mon implication dans mon travail peut parfois changer d’un nanomètre la réalité de vie de certains habitants. Enfants, collégiens, parents ou autres.

Je sais que mon travail est utile. Que ce que je fais est utile.

 

Mais face à l’immobilisme et la lourdeur administrative, le manque de moyens, l’urgence des réalités quotidiennes,et les quelques grosses actions à paillettes chaque année..

Je me dis que notre travail, finalement, c’est juste d’éponger.

 

Nous sommes un pansement mouillé qui empêche les personnes de râler, hurler et se confronter.

 

Heureusement que je me fixe d’autres perspectives. Que le dialogue avec les personnes est aussi (souvent) de trouver des moyens pour résister, inventer, discuter, s’engager.

De trouver des solutions par le biais du collectif, d’un collectif à inventer par les habitants eux-mêmes.

 

Car sinon, cette question me tarauderait beaucoup plus souvent :

Est-ce vraiment rendre service aux gens que de les apaiser ?

 

 

Mon nom n’est pas compliqué : il est juste étranger.

Je me présente souvent par mon prénom : « Mathilde. Mon nom est long et compliqué, appelez-moi juste Mathilde ».

Mon nom est un nom étranger. Un nom russe, avec 12 lettres, dont certaines peu utilisées dans la langue française.

 

Je me suis aperçue que je me présentais uniquement par mon prénom car j’étais lasse qu’on écorche mon nom, et qu’en plus de le massacrer, les gens s’en amusent : « Hinhinhin, oh pardon désolé(e), en même temps c’est compliqué hein ? ».

 

Non.

Mon nom est simple.

Vous ne voulez pas prendre le temps de lire.

Cela vous semble si compliqué parce que ce n’est pas un nom français.

 

Avec le temps, cela m’a rendue furieuse.

Furieuse au point d’abandonner ce joli nom, de n’être qu’un prénom :

« Mathilde ».

 

Sur mes quatre grands-parents, trois sont issus de l’immigration.

Deux ont débarqué en France. Un côté paternel, un côté maternel.

Les racines de mes familles, les langues, les mots sont restés dans le pays que mes grands-parents quittaient.

De mes origine, il reste quelques mots, la cuisine.

Et les noms, dont le mien.

 

 

Alors ce matin, cela m’a frappé.

 

J’ai abandonné mon nom parce que les gens ne prennent pas le temps de le lire.

J’ai abandonné mon nom, parce que les gens le trouvent trop compliqué.

J’ai intériorisé la parole des gens qui me disent que mon nom est complexe. Je l’ai dis moi-même, pendant si longtemps.

Je m’identifie à mon prénom, parce que les gens arrivent à le prononcer.

 

Je finirais par cet ami, qui m’a appelé par mon nom. Cela sonnait presque faux :

« – Pour moi, *le nom seul* ce n’est pas moi.

– Mais non. *Le nom seul*, c’est aussi toi. C’est ton identité, une partie de toi. Autant toi que ton père, ou tout autre personne. C’est ton nom. »