Auditrice des vies un peu cassées

J’ai appris à reconnaître les détails. Les mains qui se joignent, le regard légèrement différent, le pas trainant ou encore l’assise pesante dans le fauteuil déjà tassé de l’accueil.

Mon travail consiste alors à sourire, sans ironie ou infantilisation.

Juste sourire et attendre.

 

Je respecte les silences qui s’installent, les phrases qui cherchent à se construire, le tortillement des mains ou le regard évasif. Les murmures ou les grandes voix. Les larmes au coin des yeux ou les pleurs qui surprennent l’énonciateur au milieu de sa phrase.

La conversation est guidée par celui qui se confie à moi. Il tient les rennes de son histoire.

 

J’essaie de relancer le moins possible, je me fais légèreté. Chacune de mes interventions est tournée mille fois dans mon cerveau avant d’être oralisée.

« est-ce que ce n’est pas trop intrusif ? »

« est-ce que ça ne force pas l’autre à répondre ? »

« je ne veux pas que l’autre se sente obligé de me répondre jusque parce qu’il m’aime bien. »

 

Quand une personne me quitte, souvent le cœur plus léger et un mot doux glissé au creux de mon oreille, je prends quelques secondes pour accuser réception.

Reprendre mes esprits.

Reprendre des forces : ce type d’écoute est compliqué pour le cerveau, croyez-moi.

 

Les petits et grands drames de la vie s’exposent chaque jour, dans un bureau, entre deux portes ou dans la rue. Les gens m’attrapent et entre deux bises me livrent un bout de leur histoire.

 

Je les écoute alors. Les récits sont parfois jolis, mais le plus souvent teintés de solitude, de tristesse, de peine, de douleur.

Un proche m’a dit récemment : « mais c’est peut-être faux, ce qu’ils te racontent ! »

Oui, peut-être. Mais quelle importance à juger du vrai ou du faux ?

Et qui suis-je pour juger la véracité, les bons ou mauvais choix, les bonnes ou mauvaises réactions ?

 

Personne.

 

Alors j’écoute encore.

 

L’animation sociale est souvent perçue comme un lieu de fête, de joie, d’activités.

Or ma mission principale est d’écouter ces personnes fragilisées. De les accompagner dans leur cheminement, dans leurs douleurs, dans leurs insécurités.

 

Et cette mission primordiale de l’accompagnant est tue en formation. On y parle plutôt projets et dynamique collective.

On omet d’aborder cette charge, cette responsabilité vis à vis des habitants.

 

Or, chaque soir, je rentre avec mes questionnements, mes usures, ma fatigue.

Et le poids des histoires, des parcours, des vies.

Qui s’accumulent au fil du temps.

Dont je ne peux rien faire, si ce n’est tenter de les oublier parfois.

(sans succès pour l’instant)

 

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