Tête bêche 7 – 13 octobre 2017

Déjà le 7e épisode de ce chouette projet avec Amélie!

Pour rappel, nous nous offrons une phrase issue de nos lectures. Sa phrase commence mon texte, la mienne le clôt ; et inversement proportionnelle.

L’écriture prend des tournures particulière en fonction des événement de vie. Cela n’a jamais été autant le cas que ce mois-ci et ceux à venir.

Car dans le chagrin, la tristesse, il y a fort heureusement la mélancolie ou les rires des souvenirs passés qui ressurgissent, et rendent le présent moins sombre.

Amélie m’a offert une jolie phrase d’Une histoire des loups, d’Emily Fridlund : « Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. »

Je lui ai proposé une phrase de Syngué sabour, d’Atiq Rahimi : « La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore ».

Belle lecture!

 

*

Le texte d’Amélie

La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore. C’est une toux rauque, qui prend sa gorge en grand. Ça fait une bonne semaine que je l’entends. Ça ne passe pas. Je bois de l’eau chaude avec du citron, du miel et du gingembre dans mon coin, par procuration.

L’appartement n’est pas très bien insonorisé, on s’en est rendu compte quand les voisins d’à côté ont donné naissance à un bébé qui pleurait beaucoup. On l’entendait fort, souvent la nuit, toujours le matin. Ça brise le cœur et ça casse la tête, au bout d’un moment, mais bien sûr moins qu’aux parents. Un jour, on s’est rendu compte qu’on ne l’entendait plus. On n’a pas su si c’est qu’il avait grandi, ou qu’ils avaient déménagé. On ne connaît pas la vie des gens d’à côté.

Pour en revenir à la vieille voisine, j’entends sa toux et ça me fait mal à la gorge. Simon me dit que je devrais arrêter d’être une éponge. Comme si je choisissais… Comme si ça me faisait plaisir, de ressentir tout des autres, même de ceux que je ne connais pas. J’absorbe. Ça me rentre dedans sans que j’aie décidé, sans que je ne fasse rien pour. Dans la rue, je mets un casque et de la musique très fort. C’est ce qui me permet d’aller à mes rendez-vous sans être prise entre mille vies. Avant, je flânais, et j’attrapais au passage toutes les bribes de conversations téléphoniques, les morceaux de conversation à deux, les regards ; j’avais l’impression d’être les gens à la place des gens.

Je me suis épuisée. Une éponge moche et usée, un côté jaune marronnasse, et un côté vert qui ne gratte plus. Au top. Au moins, le casque, ça permet de me canaliser un peu.

La vieille voisine, elle a beau être malade, ça ne l’empêche pas de faire le ménage. J’ai l’impression qu’elle le fait tout le temps, elle passe sa vie à ça, à donner une bonne odeur aux parquets. Pour rentrer chez nous, je dois prendre l’escalier qui sépare son appartement en deux parties, autant dire que ça n’aide pas à ne pas se sentir impliqué dans d’autres vies. En plus, une fois sur deux, elle est en train de serpiller les marches, j’ai l’impression de détricoter son travail.

Je culpabilise toujours un peu, je m’excuse, je dis, « oh pardon j’arrive au mauvais moment, désolée », elle s’efface sur le côté, elle sourit, elle dit, « pas de problème pas de problème », elle a la voix rauque et je voudrais lui dire de prendre de l’eau chaude, avec du citron, du miel et du gingembre. Je me tais.

Je rentre chez moi, je m’assois sur le canapé, je culpabilise un peu. Moi je ne fais pas beaucoup le ménage, même les vitres ici, je ne les ai jamais lavées. Les vitres sales, c’est un peu comme la musique fort dans le casque : ça me coupe un peu du monde pour ne pas qu’il me bouffe.

Après le bruit des rues, je reste dans le silence un moment. J’entends la vieille voisine, les coups du balai contre les marches de l’escalier, sa toux. Elle chante aussi. Des chansons portugaises, je ne connais pas. Sa voix s’éraille quand ça monte dans les aigus. Ce n’est pas désagréable pour autant.

Le jour d’après, je descends les marches, mon casque autour du cou, pas encore sur mes oreilles. Elle, elle remonte, elle est allée faire des courses. Elle a des sacs plastiques, beaucoup trop à chaque bras. Dans l’un d’eux, transparent, j’aperçois le jaune d’un citron. Je lui souris.

Cela me fait plaisir, quelle qu’en soit la raison.

 

Le texte de Mathilde

Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. La boite en métal jaune était toujours au même endroit, cachée derrière les amandes et les raisins secs.
À ma tentative d’ouverture, je ne pus m’empêcher de sourire : toujours cette résistance bien connue du côté gauche, qui me défonce les ongles à chaque fois. Heureusement pour moi, j’ai plus de force à présent qu’à mes sept ans.
Je dépose le couvercle sur la toile cirée fleurie de la table du salon.
Le papier est délicatement plié, dernier rempart à la gourmandise. L’odeur de cannelle couplée aux parfums du biscuit sec s’échappe de la boite, et je ne peux pas m’empêcher de respirer à pleines narines.
Cette boite à biscuits n’est pas seulement un réceptacle à sucreries. C’est le trésor enfantin de deux générations, d’une grande dizaine de personnes réunies.
Chaque enfant ou ado avait le réflexe de soupeser la petite boite, pour voir si des biscuits étaient à l’intérieur. Et lorsque nous entendions glisser les petits gâteaux contre les parois, ma grand-mère fendait son visage d’un large sourire.
Une fois la boite ouverte et posée au centre de la table, la répartition se faisait dans une atmosphère douce : mon père les aimaient un peu cramé, mon frère ne les supportait pas cassés, quant à moi je les appréciais un peu fin et bien cannelés.
Grand-mère, elle, s’en fichait officiellement. Mais officieusement, elle les aimait bien dorés, croustillants et avec une amande sur le dessus.
Mon père arrive dans l’embrasure de la porte. Il dépose deux cafés serrés sur la table, tandis que je pose la boite en son centre.
Nous ouvrons le trésor à deux : quelques bouts de biscuits cassés sont répartis ça et là dans le fond.
On humecte nos doigts pour les attraper et ne pas les laisser filer, ces petites miettes de rien du tout.

Une demi-heure plus tard, nous éteignons toutes les lumières de l’appartement. Mon père tient à la main le grand sac bleu contenant tout ce qui manque à l’hôpital.
On ferme la porte silencieusement : ce ne sera pas de sitôt qu’on remangera des miettes de biscuits. Dans l’escalier de l’immeuble, ça sent toujours l’encaustique et la cire pour chaussures. La vie suit son rythme : la vieille voisine tousse toujours et chantonne encore.

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