Tête bêche 6 – 23 septembre 2017

Nous continuons notre projet d’écriture à quatre mains, avec Amélie.

Cette semaine, Amélie m’a offerte une phrase issue de La beauté des jours, de Claudie Gallay : « Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier. »

Je suis allée fouiller dans les pièces de théâtre. J’avais envie de piocher dans Oedipe-Roi de Sophocle, mon doudou théâtral (je dois le relire à peu près tous les ans depuis mes 14 ans).

Mais impossible de mettre la main dessus. Ça m’angoisse, ça me mets en boule.

Je suis donc là, à mon bureau, toute contrariée. Quand je trouve ma bouderie un peu étrange : j’ai Antigone au creux de la main, je vais bien trouver une chouette phrase, non?

Donc nous voici parties avec cette phrase, issu d’Antigone de Sophocle : « Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. »

Bonne lecture!

*

Le texte d’Amélie

Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. Je suis pourtant de ceux-là. Proches. C’est un mot qui s’effrite comme les murs qu’on n’a de cesse de construire. C’est trop facile de dire, de se dire, et de ne pas faire. De rester là, chaleur de l’abri, de la tasse de thé noir entre les mains, de la lampe qui éclaire la pièce alors que dehors, c’est plein de buée. « Proche du mouvement », oui, et puis quoi ? En attendant, je suis vissée au canapé. L’ordinateur sur les genoux, les appels relayés sur les réseaux sociaux. La machine ronronne comme un chat. Chez soi.

« On cherche des gens pour héberger ce soir. » On. C’est qui, on ? Des proches qui ne se montrent pas proches en paroles seulement. Des proches lointains de moi – où est-ce qu’ils trouvent l’énergie, eux ?

Ici, il n’est même pas question de manif, de garde à vue, de bombes lacrymos. On s’en fout si je ne sais pas courir vite, si avoir froid et manquer de sommeil sont deux choses qui me font perdre mes moyens.

Il est juste question de. De quoi au fond ? D’ouvrir une porte. Ne pas se barricader. Avoir des draps qui sentent la lessive, une soupe avec le premier potimarron de la saison et un soupçon de muscade, un code wifi à dépanner. Une prise pour un GSM qu’on mettrait à charger.
Non. Ce n’est pas compliqué.

Un alignement de valeurs. Offrir ce qu’on peut. Faire ce qu’on dit. Entrer en action.

Qu’est-ce qui retient, alors ? Ce sont les autres, ceux hors de ça, qui construisent ma peur, qui l’alimentent. Qui disent, « mais quand même, tu ne crois pas que ? ». Et non, je ne crois pas que. Enfin si, je crois que, mais je crois surtout que.

Qu’on pourrait avoir une minute d’audace pour ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que d’oser partir.
Ça ne se compare pas.
Mais comment est-ce qu’on contrôle l’appréhension ? Comment on la fait taire, l’espace d’une nuit ?

Je réponds à la publication – oui, il y a une place ici. Et puis, l’attente.

Tic tac tic tac tic tac.
Sur l’écran de mon GSM, s’affiche, « nous sommes en route ».
Tic tac tic tac tic tac.
Je range un peu. Je repense à Matin brun, qu’on avait lu au lycée. Aux mots de Franck Pavloff dans le CDI. On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenus.

Je descends des draps propres.

Interphone, pas dans les escaliers. Elle est devant lui, elle ouvre le chemin, c’est elle qui l’a conduit jusqu’ici. Lui, derrière, enfoncé dans sa doudoune, son bonnet sur les oreilles. On dirait qu’il a seize ans.

Une douche, un verre d’eau, un canapé. Il est tard. Nous parlerons demain.

Silence de la nuit, troublé par la machine à laver lancée pour ses trois affaires. À peine cinq tic tac tic tac tic avant le réveil.

Faire ça. Que ça prenne tout son sens, enfin, « une maison ouverte ». Un pas minuscule, un main tendue au bout d’un bras plié.

« Proche du mouvement. »
Approche du mouvement.

Matin (brun).
Il m’a dit, ni thé, ni café. Il voudrait du lait chaud. Je n’en ai jamais à la maison. Je fais chauffer du lait de soja. Tout à coup, ce choix-là – pas de produits animaux – me semble bien dérisoire.

On parle un peu.
Dans sa bouche, s’égrènent les noms des pays. Libye, Maroc, Espagne, France, Belgique, Angleterre. Il dit qu’il va y aller. Qu’il va retourner au parc – il dit, « dans notre jardin », là où il y a les autres. Le sèche-linge finit de tourner. J’en sors sa doudoune, son bonnet. Dans un tiroir, je trouve un sac, qu’il puisse y mettre le t-shirt de rechange qu’il a. C’est tout.

Il dit, merci madame.
Je dis, bon courage.
Il s’en va.
Je reste un instant derrière la porte, silencieuse.

Rafles, rassemblements, actions, révoltes.
Ça tambourine dans ma tête, l’indignation en bandoulière.
Est-ce ça, qu’on défend ?

Je quitte l’appartement quelques minutes après lui, la table du petit-déjeuner pas débarrassée. Dans la boîte aux lettres, l’enveloppe annuelle des impôts. L’ironie du sort, c’est ça qu’on dit ? Douleur de savoir que l’argent sert à ça. Aux uniformes.

Je l’ouvrirai plus tard, quand j’aurai repris mon souffle. Je pédale pédale pédale jusqu’au travail.

Je sors l’enveloppe de ma sacoche. Je l’observe. Je n’avais pas remarqué. Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier.

 

Le texte de Mathilde

Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier.
Je lissais l’enveloppe du bout des doigts. L’écriture fine et régulière (sauf sur les « f », quelle étrange habitude) me fit soupirer, malgré moi.
« Petite canaille. Tu reviens toujours quand tu l’as décidé ». Les regard se tournèrent vers moi : décidément, le bus n’était pas un endroit pour les réflexions à haute voix.
Je plaçais l’enveloppe au creux de mon sac brun doux. Un sourire glissa sur mon visage : c’est ce sac, celui-ci, qui avait dévalé mon épaule, le creux de mon coude pour atterrir par terre dans un son amorti, lorsque tu posais tes lèvres sur les miennes pour la première fois.
La vibration du téléphone me tira de mes rêveries : « J’ai fini de le lire. Les niaiseries sentimentales, c’est vraiment pas mon genre. Pas sûr que t’aimes, mais je t’amène le livre demain. »
Pour sûr, pas la peine d’en rajouter avec un roman dégoulinant de romantisme : je crois que pour ce soir, j’allais être servie.

Posée sur le canapé en velours rouge élimé, la tasse de thé fumante sur la table basse, je fixe la lettre. Ou plutôt, la lettre et moi nous observons mutuellement : j’aimerais presque qu’elle me parle, qu’elle me confie son contenu au creux de l’oreille, à voix basse.
J’aimerais qu’elle me le dise et avoir la possibilité d’oublier le contenu, d’oublier l’existence de cette lettre, de ce garçon, de ce baiser dans l’obscurité et de nos doigts entremêlés. Oui, tout ça.
Oublier les promenades au clair de lune, l’estomac affamé mais les lèvres gorgées de nous. Oublier tes yeux gourmands dans le froid hivernal.
Oublier que tu m’as oubliée dès que les arbres ont fleuri.

Je tourne l’enveloppe. La même adresse que jadis.
J’en profite pour la soupeser. Elle ne semble pas lourde, pourtant l’enveloppe est légèrement tendue.
Je me retiens d’ouvrir la lettre. Deux ans après, c’est trop tard pour une déclaration… Quoique, sait-on jamais avec ce zozo-là.
Ou est-ce un adieu ? Si tel est le cas, pourquoi revenir sur une séparation en suspens ?
Je lève les yeux au ciel, mes réactions m’exaspèrent. À bientôt vingt-six ans, les ascenseurs émotionnels adolescents devraient être derrière moi, non ?

Je me lève du canapé pour chercher mon coupe-papier. Tout le monde se moque de ma manie à utiliser cet outil, mais je n’y peux rien : son utilité toute relative rend cet objet attachant.
La bouilloire glougloute, les senteurs fruitées du thé noir embaument l’appartement. Sûre de mes gestes, je saisis ma tasse à bords fins : quitte à vivre un moment douloureux, autant le faire avec une tasse dont le bord sied à mes lèvres.
Alors que je me dirige vers le canapé, mon rire emplit l’appartement silencieux.

Le chat a sauté sur la table basse et a posé son auguste cul sur la lettre.

Il me regarde de son air de chat, mi-étonné mi-narquois, pendant que je ris à m’en décrocher la mâchoire.

« Tu as raison va, un type qui ne donne plus de nouvelles depuis deux ans ne vaut pas la peine qu’on se triture le cerveau. Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. »

*

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