Tête bêche 3 – 17 juillet 2017

Petit rappel de la contrainte de l’aventure Tête bêche, imaginé avec la chouette Amélie : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée.  »

Amélie a choisit une phrase issu du pays de l’absence, de Christine Orban : «  Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… « 

Quant à moi, j’ai sélectionné une phrase de Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döplin : « Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. »

Cette phrase était un hommage silencieux au copain récemment disparu. Tous les éléments semblent être réunis : la bière, Berlin, même le petit air narquois et le sourire à fossettes.

*

Le texte d’Amélie

Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. Je le savais que je n’aurais jamais dû dire oui à ce déménagement. La canicule bat son plein, et avec la fête de la musique hier, je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. Et comme aucun des deux n’a le permis, c’est à moi qu’ils ont demandé de conduire la camionnette. Pour traverser la capitale. Merci l’amitié. Camionnette qu’ils n’étaient pas sûrs d’avoir, d’ailleurs. À force de reporter le moment de s’en occuper, ils s’étaient fait avoir comme des bleus, et moi avec : zéro véhicule disponible, ou alors hors de prix. Les cartons n’étaient pas faits, les meubles pas tous démontés, même le frigo était encore plein.

Et moi, pour une raison obscure, j’avais dit oui.

Et maintenant qu’on pouvait enfin se poser avec une bière même pas très fraîche (le frigo était plein, certes, mais si plein qu’il n’y avait pas de place pour les bouteilles), qu’on envisageait respirer un peu après cette journée mouvementée passée à pester contre les immeubles sans ascenseurs, les escaliers trop étroits et les meubles Ikea sans mode d’emploi, bref, maintenant qu’on en avait fini, eh bien en fait, ce n’était pas le cas. Il restait toujours quelque chose à faire. Un carton oublié, la camionnette à rendre, les clés momentanément égarées.

Et moi, pour une raison obscure, je disais oui.

Je réfléchissais à ça, ma bière plus du tout fraîche à la main. Aux limites que je ne savais pas me mettre, ni à moi ni aux autres, aux indicibles dont j’espérais qu’ils étaient compréhensibles malgré tout par les autres – mais visiblement pas. C’était pas très drôle, comme moment. Déjà parce que la bière pas fraîche, ce n’est jamais très drôle, mais aussi parce que… quoi ? C’était bien beau, d’avoir conscience de tout ça, mais qu’est-ce que je pouvais en faire ? Qu’est-ce que je pouvais y faire ? Comment peut-on se changer ?

J’étais là, épuisé par la réflexion autant que par l’action de la journée, vaguement déprimé. Finalement, s’arrêter ne donnait rien de bon, seulement matière à cogiter. Et puis Alex, qui depuis la cuisine, essayait de faire du café, m’a, malgré elle, sauvé en me donnant une occasion de me relever : « Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… ».

Le texte de Mathilde

« Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… »

Je suis complètement stupéfait par ce jeune couple. Tous les deux babillent comme des nourrissons : l’un parle sans écouter, l’autre répond sans entendre. Il n’y a quasiment aucun silence, une mélasse de parole s’étire éternellement. Si l’enfer existe, le mien sera celui-ci : deux zozos qui parlent à longueur de temps pour ne rien dire.

Elle et lui se figent, me fixent. Oups. Je crois que mon visage a parlé de lui-même.

– Alors effectivement, la résidence possède le chauffage central. Pour la bonbonne de gaz, ça doit être une blague des voisins hein. Soit ils veulent faire sauter l’immeuble, soit ils préparent un bon barbecue !

Le silence se fait dans l’appartement.

Ils se concertent dans un coin du salon vide : « je t’avais bien dit que le quartier semblait louche », lui dit-il en murmurant à peine.

Pendant que les deux conciliabulent, je lance un « je vous laisse découvrir l’appartement vous-mêmes, je suis là si besoin », et je vais m’en griller une sur le balcon.

Ciel, que ce travail m’ennuie. Tout m’ennuie. La cravate bleue-triste obligatoire, le gel que je mets dans les cheveux au matin, la sonnerie du téléphone faussement joyeuse à l’agence et les clients à qui l’on doit tout, ou au contraire ceux qui savent leurs dossiers refusés d’avance.

Ceux-là, je les aime bien : on se reconnaît, entre marginaux.

Mais ces deux kékés, là, dans l’appartement, qui démonteraient une plinthe s’ils le pouvaient, voient de l’insalubrité et de la criminalité là où il n’y en a pas, ils me donnent juste envie de me barrer.

« Monsieur !, fait une voix aiguë et traînante à l’autre bout de l’appartement, si le chauffage est central, alors l’électricité, on la paye pas, c’est ça ? »

C’est la question de trop : je pose ma sacoche sur le balcon et je me tire.

Quand elle me voit arriver, la gérante du troquet me regarde d’un air narquois. « 11h30 ? Hé ben mon cousin, tu perds pas ton temps aujourd’hui ».

Sous-bock, bière.

Je me pose au bar sans un mot. Moi qui aie l’habitude d’engloutir mes bières comme le dernier des soiffards, aujourd’hui je décide de prendre mon temps.

Je regarde la bière, observe la mousse se résorber. Je lisse le verre, joue avec la condensation. Puis la première gorgée.

« Il avait pas tort, Delerm, à gloser sur la première gorgée de bière », je me dis.

Tandis que je porte à nouveau le verre à mes lèvres, mon téléphone sonne. Mon regard se pose sur le nom qui s’affiche : « Hé merde, c’est vraiment la journée des cons ».

La patronne sourit derrière le comptoir : « Ah les cons, ils arrivent toujours aux plus mauvais moments. Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. »

*

 

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