Tête bêche 2 – 6 juillet 2017

Pour ce deuxième texte, j’ai déjà enfreint la consigne. Si nous devions nous offrir l’une à l’autre une phrase, j’ai mordu sur la ligne en en proposant deux. Cela m’a fait sourire malgré moi : le cadre est fait pour être tordu, non?

Petit rappel du concept, et je cite Amélie : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé/lu il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée. »

Pour ce deuxième texte, Amélie m’a offert une phrase de La guerre des mercredis, de Garry D. Schmidt : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

Quant à moi, j’ai choisi  (deux, donc) phrase de Repose-toi sur moi, de Serge Joncour : « Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. »

Ce livre m’a été offert pour combler un creux de lecture : un an sans réussir à trouver un livre à chérir, cela fait long, non?

J’ai alors commencé ce livre sans conviction (comme les autres délaissés de ma bibliothèque), pour l’abandonner lui aussi en chemin. L’eau-de-rose, il faut vraiment que ce soit bien fait pour que ça me capte.

Mais voici nos textes.

 

*

Le texte d’Amélie

Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. Les deux, voire les trois, les quatre ou les cinq. Oui, car on pouvait rajouter à la liste : n’avoir aucun sens éthique (mais peut-être que était-ce déjà compris dans « bel enfoiré » ?), être profiteur et manipulateur. Et aussi : culotté. Bref, un bonimenteur dans toute sa splendeur.

Parfait ! Jérôme pouvait cocher toutes les cases. Il avait tout de l’arnaqueur, y compris le sourire Colgate tout à la fois sournois et encourageant qui mettait tout le monde en confiance, sauf les quelques personnes qui s’étaient déjà fait avoir par d’autres du même acabit plus tôt. Ça laissait des traces, ce genre de choses. Une confiance écorchée.

Jérôme parvenait à soutirer un somme conséquente d’euros aux touristes majoritairement asiatiques qui se pressaient dans les rues de la capitale en leur promettant une visite insolite, hors du commun, splendide, grandiose, mémorable voire inoubliable de monuments inconnus, sans omettre le fait que la fantastique lumière tout au long du parcours leur permettrait indéniablement de réaliser des photographies exceptionnelles et uniques. C’était sa façon de parler : un adjectif pour chaque nom, voire deux, trois, quatre ou cinq. Il tissait des fils de mots autour des gens, sans que ceux-ci ne s’en rendent compte. Une toile bien serrée dans laquelle on pouvait ensuite s’étouffer.

Il montrait là une bête plaque d’égout, là un simple lampadaire, ici une porte cochère, et il inventait des explications toutes plus incroyables les unes que les autres. Toutes remplies de bêtises à égalité, par contre. Ça fichait des paillettes dans les yeux des gens.

Il commençait sa visite comme ça, en désignant un pauvre bout de trottoir : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

 

Le texte de Mathilde

« Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. » La phrase s’ancre dans ma tête comme une chanson entêtante. Mon nez à demi dans le guide du routard, les yeux plissés pour regarder l’architecture étonnante de ce bâtiment, la phrase me revient comme une ritournelle.

C’est toujours gênant, quand j’y pense, de visiter un pays inconnu. On arrive dans un autre part, on s’abreuve d’habitudes qui ne sont pas les siennes, on dévore des yeux le moindre détail. Et on s’imagine le passé du pays : en rentrant dans cette église, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer le parterre plein de monde, dans l’atmosphère poisseuse de l’été. L’église est coupée en deux parties distinctes.

Le peuple s’entasse derrière une barrière en bois. Il est debout, amassé en une foule dense. Les enfants reniflent parfois un peu, regardent les vitraux comme ceux d’aujourd’hui liraient des BDs.

Tous écoutent le prêtre déblatérer sa messe en latin : sait-il vraiment ce qu’il raconte ?

Les nobliaux, quant à eux, sont assis devant, bien à l’aise dans leurs petits fauteuils dorés. Ils s’éventent mollement, écoutant la messe d’une oreille.

L’important, c’est d’être béni, après tout.

Cette vision d’antan me provoque une fureur que je trouve a posteriori comique (car peut-on vraiment être en colère après le passé ?) : pourquoi cette séparation ? Pourquoi scinder les pauvres gens de ceux qui ont tout ? C’est pas suffisant, la vie, comme démonstration de force, pour montrer qui gagne et qui perd ? Mais non, il faut encore mettre une barrière entre les deux. J’imagine le mec qui, à un moment donné, a imposé sa petite barrière en bois entre eux, la belle population, et les gueux et va-nus-pieds. Ah, oui, je l’imagine bien, celui-ci, dans son petit bureau à trouver une idée. Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux.

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