Tête bêche 1 – 13 juin 2017

 

Tête-bêche, c’est un projet d’écriture proposé sous le coup de l’impulsion à la chouette Amélie, dont vous pouvez retrouver le blog ici et le twitter ici.  L’idée, c’est que chacune propose à l’autre une phrase issu du livre de son choix.

Son début devient ma fin, et inversement.

Pour ce premier texte, Amélie a choisit une phrase de John Berger, De A à X : « Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. »

Quant à moi, j’ai sélectionné une phrase du Peintre au Couteau, d’Olivier Pourriol  : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

Ce livre, pris au hasard un jour dans une librairie, m’avait attiré par sa couverture rouge sombre. Elle aborde la rencontre entre un vieux peintre, malade et alité et son chirurgien. Les échanges entre le vieil homme, qui parle de ses toiles et du « bleu des yeux de sa femme » et ce chirurgien, confronté aux couleurs organiques, vives, franches, m’avait captivé. Encore maintenant, ce livre reste dans mes livres doudous, de ceux dont je n’imagine pas me séparer.

 

Mais stop aux bavardages, voici nos textes respectifs.

 

 

*

Le texte d’Amélie

J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. C’était écrit sur le bail, le locataire s’engage à remettre l’appartement dans l’état dans lequel il l’a trouvé, quelque chose comme ça.

Je voulais acheter de la peinture blanche, mais j’ai plus une thune. C’est vraiment la dèche, je veux dire. Je mange des coquillettes depuis des semaines – des coquillettes exprès, au moins, ça a un joli nom. Avant, j’achetais des penne, mais Anastasia, à force de prononcer ça « peine » m’en a dégoûté. On bouffe assez de merde comme ça, on ne va pas, en plus, la rendre triste. Les coquillettes, c’est plus… coquet, et puis si on le dit vite, on peut presque entendre côtelette – bon, presque quoi. Ça transforme le tout en repas de fête.

C’est Julien qui m’a dégoté de la peinture rouge dans les coulisses du théâtre. Il me l’a apportée samedi matin, il roulait à vélo sans tenir le guidon, un pot dans chaque main. Je l’ai vu depuis la fenêtre, il zigzaguait entre les voitures, je l’ai engueulé. Parfois, on s’énerve contre les gens qu’on aime, ça nous dépasse, mais c’est la peur qui veut ça. Le rouge, je le préfère sur mes murs.

Dimanche, j’ai rien fait. Le dimanche, c’est sacré.

Hier, je suis descendu à la station de métro, j’ai demandé au gars qui distribuait des journaux si je pouvais en avoir cinq. J’ai déplié les feuilles sur le sol, il faisait froid mais je suis resté torse nu, je voulais pas tacher mon t-shirt.

J’ai peint.

Ça sèche. Samedi, Julien m’a dit : « tiens, regarde, après, tu t’assoiras sur les pots, ça remplacera tes tabourets. » Ça m’a fait marrer. Je fais comme il a dit. On est plus bas, on voit pas les choses pareil.

Je vois quand même qu’il est temps de partir.

Il ne reste pas grand-chose à emballer. Il ne reste pas grand-chose tout court, en vrai. Un jour, j’étais rentré, et puis j’avais d’abord cru qu’on avait été cambriolés. Ça, c’était avant de voir le mot d’Anastasia. J’avais pas fait gaffe, que tant de choses étaient à elle. Que j’étais là même pas à moitié.

Aujourd’hui, je suis allé à la pharmacie. J’arrêtais pas d’éternuer parce que j’avais fait le malin sans t-shirt, mais je n’ai rien pris. Pas de thune, j’ai dit. J’ai demandé s’ils avaient des caisses vides. Depuis l’arrière-boutique, la nana m’a demandé, il vous en faudrait combien ? J’ai haussé les épaules. Une vie même pas à moitié, ça fait quoi en volume ?

Je suis revenu avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur.

 

Le texte de Mathilde

Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. Il lève le nez de son café fumant, une lueur de curiosité brille dans ses yeux.
Je pose délicatement la boîte sur la table de la cuisine. Dans la lumière douce du matin, les petites boîtes colorées ressemblent à des confettis attendant d’être projetés dans les airs.
Il ouvre la première, minuscule et rose brillante. Puis la verte couleur d’eau, et la bleu pétaradant. De chaque boîte, il extrait avec douceur de petits bouts de papier. Son regard se pose sur mes mains peinturlurées, ses sourcils se froncent : « Mais, enfin ? »
Il agence avec soin les petits papiers griffonnés, la phrase se dessine sous nos yeux :

On ouvre !

Mon sourire s’élargit devant son regard doux et prudent, et je l’emporte dans mon enthousiasme torrentiel. Je lui parle des papiers remplis, du local trouvé. De ce lieu de joie et de partage qu’on va enfin pouvoir créer.
Et du panneau, le fameux panneau dont nous avons tant parlé. Cette pancarte que nous devions dessiner à quatre mains, symbole des fêtes et de la danse. Les croquis, les essais de couleurs finalement relégués au fond d’une pochette au triste titre : « Antériorité ».

Je lui prends la main et l’emmène dans le garage. D’un signe du menton, je lui montre le grand panneau de bois : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

*

 

Merci d’avance pour vos retours!

 

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