Senta

Maintenant, le temps est suspendu.

Ce n’est plus un fil continu, mais une succession de moments. Et l’attente.

La perte de l’être aimée se fait au compte-goutte, chaque somnifère mène vers un somnifère plus lourd, puis vers la perfusion menant aux apnées, d’abord courtes, puis régulières, jusqu’à ce que le corps abdique.

Je n’ai jamais vécu un deuil. Je pensais cela plus violent : un jour l’être aimé est là, le lendemain non.

Mais ici, le temps est suspendu.

Suspendu aux nouvelles, vissée au téléphone.

Les moments s’alternent : rires tristes aux larmes continues, difficile de dire comment sera le moment suivant.

 

Il y a les hommages silencieux,

Les moments doux où la musique, l’air ou la lumière rééquilibre un peu le monde et le rend moins difficile,

La voix de mon père, qui s’ancre en moi comme une pierre se grave,

Les mains de ma mère, douces et englobantes, dont j’ai toujours touché les ongles comme on s’approprie un trésor,

Le regard de mon frère, qui sous son air assuré a encore ses yeux d’enfants,

Et ma posture qui ressemble de plus en plus à celle de ma grand-mère, l’être aimé. Le dos droit, la démarche douce et décidée, le regard au loin et l’air canaille.

 

Dans le vendredi lumineux, je passe dans le chemin que je lui avais filmé.

Les feuilles ont roussi, elles sont jolies dans la lumière de l’après-midi.

Je m’arrête un instant : tiens, aujourd’hui est un rouge jour. Robe, ongles, écharpe et feuilles, je pourrais me camoufler dans cette vigne.

Je cueille quelques feuilles, prend le temps de les observer et de les choisir.

 

En rentrant, feuilles à la main, sourire aux lèvres, je tente de donner du sens à ce que je maîtrise. A mon poignet trois bracelets : le bracelet fin aux cinq éléments et les deux bracelets rigides qui tintinnabulent dans le soir, hommages silencieux à mes piliers de vie.

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