Oublier demain

Il y a les soirs où je suis un peu trop bien chez moi, douillettement blottie dans ma vie.

Dans ces moments précis, penser au lendemain et à la semaine qui s’annonce est comme une belle gueule de bois.

 

Je travaille auprès du public depuis presque dix ans, et je suis déjà fatiguée.

A vingt ans, un père est venu à la grille de l’école où je travaillais pour me dire « je ne comprends pas cette lettre, tu peux me l’expliquer ? ».

C’était un avis d’expulsion du territoire.

Étudiante et animatrice, ce fut mon premier coup dans la gueule. Mon premier contact avec une réalité que je ne connaissais pas.

 

C’était il y a neuf ans.

Et depuis, chaque année, tant de personnes m’ont confié leurs histoires. Les parcours diffèrent, mais certains détails les rassemblent : l’air à la fois pudique et éreinté présent sur leur visage.

 

Face à la complexité de leurs situations, j’en ai rencontré beaucoup qui ne cherchaient aucune solution, mais simplement une écoute : l’aide arrivera peut-être après, qui sait ?

 

Chaque année, toutes ces histoires.

Toutes ces personnes que je rencontre. Ces situations exposées.

Les détresses, souvent.

Les relais et les solutions que l’on cherche à mettre en place.

L’urgence dans de très nombreux cas. Les situations de vie ou de mort, parfois. Qui s’ancrent dans ma mémoire, sans me lâcher depuis.

 

Et chaque année, toutes ces colères que j’accumule. Ces questionnements qui tourbillonnent : comment peut-on laisser crever tant de personnes ? Comment l’État peut-il s’en foutre à ce point ?

Comment ? Pourquoi ?

 

Et ce n’est pas faute de signaler : dans la fonction publique, on remonte les informations en permanence. Les personnes mal logées, les écoles insalubres, les bâtiments municipaux minables et impraticables.

On signale, on râle, on écrit, on dit. On hurle parfois.

 

Malgré tout, on tracte les projets à bout de bras. Car chaque agent a la volonté de contribuer au bien commun, de faire du collectif, d’impliquer les habitants.

De participer à l’amélioration des conditions de vie.

J’ai toujours conservé cette motivation : on croit en la force des projets, aux perspectives positives.

 

Puis, une nouvelle personne passe la porte de la structure et délivre son histoire.

Une histoire toujours différente, mais où le baromètre de la détresse atteint souvent un seuil insupportable.

 

Alors ce soir, dans mon îlot de sécurité, je ne veux pas être demain.

 

Car j’ai compris que cette boucle éternelle n’a pas pour vocation à s’arrêter.

Que je n’en suis qu’aux premières années de ma vie professionnelle.

Que des histoires, des colères et des injustices, je vais encore en rencontrer beaucoup.

Que les seules solutions seront : « gérons comme on le peut », alors que mon militantisme me hurle des solutions.

 

Alors, ce soir, j’aimerais sincèrement que le temps se fige.

Continuer à cuisiner et pâtisser. Prendre du temps pour jouer. Pour s’aimer et se dire des mots doux.

 

Et oublier demain.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *