« Vous êtes-vous rapprochés des acteurs de quartier? »

Cela faisait un petit moment que je n’avais pas fulminé derrière mon clavier. Je renoue donc avec la colère pondérée et les lèvres un peu crispées.

Il y a certains moments où, véritablement, la méconnaissance du métier de l’autre est blessante. Blessante dans la mesure où plusieurs métiers se côtoient tous les jours, depuis des années. Mais sont ignorés ou minimisés par nos partenaires. Ou méconnus, mais par volonté de ne pas savoir.

 

Travaillant en Maison de Quartier / Centre Social, notre rôle est central, qu’on le veuille ou non : les usagers viennent pour leurs démarches, leurs besoins urgents ou immédiats, s’associent ou confient leurs enfants. Les travailleurs au sein du Centre Social ont donc un regard sur la vie du quartier, et des usagers.

Pire que cela, nous avons une connaissance (parfois malgré nous) des conditions de logement, des états de santé, des problèmes financiers. Pas par voyeurisme, personne au sein de la structure ne cherche à savoir tout cela.

Mais proposant au sein de la structure des services sociaux de proximité, et étant des pignons fixes, les usagers ont certaines personnes en repères, auprès de qui elles se confient, cherchent des solutions.

Notre rôle est de les aider et de les orienter vers les personnes compétentes.

 

Je relate assez souvent les anecdotes concernant les enfants, car c’est le public direct que je côtoie. Toutefois, je ne m’occupe pas que d’enfants de l’élémentaire : je travaille avec toutes leurs familles. Cela va des parents, aux grandes sœurs/grands frères, aux petits frères. Car un enfant ne peut pas être décorrélé de son milieu, il s’inscrit dans sa famille.

Et pour comprendre les problématiques de l’enfant, il faut parfois regarder plus amplement, familialement.

Ne nous leurrons pas : les problématiques familiales de quasiment tous les enfants sont de l’ordre de l’urgence. Urgence sociale, financière, de logement (il y a énormément de logements insalubres, d’hôtels sociaux).

Comment avoir une scolarité « exemplaire », si on vit à 6 dans une seule pièce?

Comment pouvoir faire ses devoirs à la maison quand les murs pleurent lorsqu’il pleut?

Comment demander à un enfant de bien travailler son exposé quand à la maison, il n’y a pas de table pour faire ses devoirs?

 

Toutes ces réalités, nous y sommes confrontés tous les jours. On se heurte à l’inégalité criante, alarmante, et insupportable.

On essaie d’orienter, d’accélérer les choses, de trouver les bonnes personnes.

De mon côté, j’essaie de proposer un cadre calme et serein où l’enfant sera bien. On accompagne les parents dans leurs démarches, on les aide. On les écoute. On écoute énormément.

 

Et où la colère nait?

Quand, pleins de bonnes intentions, des personnes arrivent en messie.

« On veut proposer quelque chose de nouveau, d’innovant, pour aider les habitants à réinvestir leur rue »

– Vous êtes-vous rapproché des acteurs de quartier? Il y a pleins d’associations qui ont des projets similaires. A la Maison de Quartier, nous avons proposé…

– Ah, non non. Mais mon projet…

 

Voilà, balayé d’un revers de la main. La vraie réponse étant : « Non, je ne m’en suis pas rapproché, parce que c’est accessoire. Parce que mon projet, en tant que tel, vaut le coup à lui seul. » Sauf que non, un projet s’ancre sur son territoire et se fait avec ses habitants. Et les acteurs de quartier.

Je ne dis pas qu’il ne faut rien proposer. Mais simplement qu’en tant que Maison de Quartier, on connaît les besoins des usagers. Parce qu’ils nous les disent dans un rapport de confiance.

Qu’on ne peut pas ne pas être associés, parce qu’on est un pilier aussi important que l’école. Qu’on le veuille ou non.

 

Et mon coup de gueule initial était lié à l’école. Car j’ai réussi à y rentrer (qui a dit « bravo »?), à rencontrer d’un coup tous les directeurs.

– On ne voit que les mêmes parents, c’est vraiment bizarre… Comment pourrait-on faire pour rencontrer ceux qu’on ne voit pas?

– Hé bien… C’est à dire que moi je les vois. Et je peux relater leur parole, et vous dire pourquoi ces parents sont éloignés de l’école.

– Ah bon? Vous les voyez? Ah… Très bien…

 

L’école s’ancre, qu’elle le veuille ou non, dans un quartier. Les usagers circulent, de l’école (pour poser leurs enfants le matin), à la maison de Quartier (pour payer la cantine ou aller à un cours d’alpha, ou encore prendre un cours de couture), au centre de loisirs, à la bibliothèque.

J’ai enragé ce jour là, de voir certaines personnes découvrir le rôle de la Maison de Quartier.

De découvrir que je pourrais « leur être utile ».

On passe notre vie à enfoncer des portes, à hurler notre légitimité. Elle est maintenant installée de fait. Je sais qu’auprès de ces personnes ma parole sera forcément entendue, puisqu’il n’y a pas d’autres échos.

 

Mais il faut bien l’entendre : nous sommes uniquement des relais. Relais des plus fragiles, et parfois des plus éloignés. Porteurs et transmetteurs de la parole des autres. Nous la recueillons au quotidien.
Un projet sans y associer les acteurs de quartier, un projet sans écouter les mises en garde ou les « ce n’est pas adapté », c’est un peu comme faire une choucroute garnie à des végétariens (qui ne cessent de dire qu’ils sont végétariens). C’est plein de bonnes intentions, mais complètement inadapté, et un peu triste pour l’invité qui vous aura prévenu maintes fois.

 

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