Les grandes tablées de la maison de la Suède

On s’y retrouvait, une fois par mois, parfois plus souvent. C’était nos moments à nous, nos moments d’étudiantes.

Je déambulais d’abord dans ce grand jardin de la Cité Universitaire. En passant devant les différentes maisons, je rêvais leurs intérieurs. J’espérais y voir une porte s’ouvrir en grand, pour pouvoir y capter quelques images.

 

C’est dans une petite allée très calme que je finissais ma rêverie, face à cette petite maison et sa porte bleue. La copine qui y résidait venait toujours ouvrir en chaussons.

Dans l’escalier, les marches tapissées absorbaient les sons de mes pas. Pourtant, la maison n’était pas calme : les rires, les conversations tintaient doucement, comme un doux bruit irrégulier.

 

Nous nous retrouvions toujours pour manger.

De nos repas d’abord intimistes, à trois, sont arrivés progressivement copains et copines. Chacun était invité à amener à manger et à boire.

Nous cherchions toujours un plat que les copains ne connaissaient pas.

Sur les tables, les plats et les boissons côtoyaient les petits dictionnaires électroniques de poche, alliés incontestable face à mon vocabulaire peu académique.

J’ai rarement aussi bien mangé.

J’ai toujours ri à cette table en bois clair, à discuter de tout et de rien, à parler de l’étrangeté de la feta ou du service militaire en Corée.

 

La cuisine était un espace vivant, vibrant. Un espace de confrontation, où se révèlent nos habitudes, nos éducations et nos manies, parfois à l’opposé des us et coutumes de l’autre. J’ai pu y déceler le découragement de mon amie coréenne lorsqu’elle m’a demandé de couper correctement des carottes.

Mes mouvements approximatifs et amples, les légumes joyeusement irréguliers lui décrochaient de furtifs « tt tt tt », signes discrets de sa désapprobation. Reine de l’arrachisme, des plats à l’à-peu-près, j’ai mis sa patience à rude épreuve.

Souvent, nous nous asseyions sur le bas rebord de la fenêtre. En été, le parfum des arbres et de l’herbe fraîchement tondue se mêlait aux odeurs de cuisine. A nos rires, aussi.

 

Et parfois, les grandes tablées.

Ces repas, à quinze ou vingt. Ces moments où je ne connaissais presque personne autour de la table, et où ça n’a jamais été effrayant. J’ai toujours pris ces temps comme des moments de grâce, où chacun souhaite découvrir l’autre, dans un climat bon-enfant et bienveillant.

Les présentations étaient toujours amusantes : prénom, nationalité et ville d’origine, études et niveau d’études.

Quand je me présentais comme « Mathilde, française, de Paris, étudiante en lettres », les camarades de tablée s’arrêtaient. « Tu es née à Paris ? Une vraie parisienne ! Je n’en ai jamais rencontré ». Espèce rare, « le parisien ». Les étudiants étrangers de la Cité U côtoyaient mille nationalités, toutes si intéressantes, que j’étais surprise qu’ils s’arrêtent sur mon pauvre bagage de parisienne.

« Tu sais, mon Paris c’est un paris dégueu *l’ami cherche « dégueu » dans son dico de poche*, sale *hochement de tête*, parfois insalubre. »

Je racontais alors mon 19e arrondissement, mes lieux d’errances et mes repères. Que les parisiens sont assez hautains, « qu’ils font la gueule », et que j’avais du mal à m’identifier à cette ville et ses habitants.

Dans ces soirées, je laissais de côté toutes les références liées à l’enfance, qui font que nos générations se reconnaissent, discutent, échangent. Et en abandonnant quelques référentiels, en acceptant de perdre quelques repères, j’ai retrouvé la joie des questions simples : « Mais ça se passe comment, la scolarité au Japon ? Sérieux, tu écoutais des cassettes de vocabulaire de français dans le métro? »

. Les conversations y étaient riches : les constats des copains étrangers questionnaient toujours mon regard habitué au système français.

Dans ces repas, j’ai retrouvé l’étonnement naïf que j’avais, enfant.

 

Je n’ai jamais réussi à quitter ces soirées tôt. Je courais toujours derrière le dernier RER, pour profiter des derniers instants, me laissant englober par la joie sereine et les discussions chahutées.

Je regrette à présent ce sentiment délectable du lâcher-prise face à l’autre. Je regrette cette période où, le temps d’une soirée, il n’y avait pas d’autre enjeu que celui d’être intensément curieux.

4 réponses sur “Les grandes tablées de la maison de la Suède”

  1. Ces repas devaient être magnifique.. A chaque fois que je passe devant cette cité étudiante, je me dis que l’intérieur doit être vraiment beau, plein de gens tous différents, plein de langues et de mots qui se mélangent.
    Merci pour ce texte, on y sent une douce mélancolie, j’ai eu le sourire tout du long.

    1. Merci 🙂
      C’était de très chouettes moments, que je regrette autant pour les bếtises claironnées, les questionnements naïfs et sincères que pour les personnes rencontrées.

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