Je travaille avec le silence

Dans un Centre Social, il y a constamment du bruit.

Celui de la machine à café qui glougloute, des usagers qui rient, des bébés qui chouinent, des dépliants qui se froissent, des chaises qui s’empilent, des gâteaux que l’on coupe et du bruit de la vaisselle, des chuchotements, des pleurs étouffés et des mouchoirs extirpés des poches, des tap tap des enfants qui courent dans la coursive. Le français se mélange à l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le wolof, le polonais, le turc, le cambodgien : on parle beaucoup avec les mains.

Dans ce brouhaha constant, je travaille avec le silence.

Chaque personne que je rencontre a ses micros-mouvements, ses postures et ses gestes. Pendant qu’elle me parle, j’observe les cillements, les tics nerveux que peuvent provoquer un mot ou un son dans le brouhaha ambiant. Je parle peu, mais j’interagis beaucoup. Parfois un simple geste peut tout déverrouiller : l’éploré se fendra d’un sourire, l’agressif cessera de hurler et daignera s’asseoir.

J’ai conscience de cette capacité, qui sonne comme un don pour certains collègues : observer l’autre, écouter attentivement le langage et le corps, et tenter d’interagir avec justesse : chaque dialogue est comme un arbre de décisions.

Dans ces moments, je ne cherche ni à avoir raison, ni à m’affirmer. Mais bien à me connecter à l’autre : les personnes fragilisées on avant tout besoin d’être écoutées pour être comprises. Le débat d’opinion attendra.

« Merci Mathilde, c’est une respiration de parler avec toi », m’a dit un jour une habitante, avant de replonger dans le bruit guilleret et coutumier du Centre Social.

Respirer, ce geste peu visible mais essentiel au mouvement. Tout comme le silence peut être dense, empli d’émotions et d’intentions difficiles à cacher, avant l’oralisation consciente et maîtrisée.

Alors qu’elle me quittait, j’ai souris.