L’homme qui voulait rester

L’homme attend face à la porte coulissante de l’accueil, je presse le pas pour lui ouvrir. Dans son fauteuil roulant, difficile pour lui d’ouvrir cette lourde porte.

L’homme entre dans le hall d’accueil. Je le salue. Il me rend mon bonjour, et me tend un papier : « C’est cette dame qui m’a dit de venir ici, pour qu’on m’aide »

Le monsieur me déroule son histoire, que j’écoute sans l’interrompre. Il est logé mais dort parfois ailleurs (est-ce dehors?), il connaît tous les lieux où faire les poubelles, quel jour y aller et à quel moment. Mais ça, c’est sa vie quotidienne : l’urgence est d’ordre médical. Il me tendra plusieurs papiers, comme pour appuyer ses dires.

Entre temps, je m’étais assise à ses côtés, et son discours s’était apaisé. Dans le courant de son histoire, il s’arrêtera pour me dire : « Vous êtes gentille, Madame. Vous me souriez, vous m’écoutez. Personne ne fait ça : pour moi, les gens n’ont plus le temps ».

Je profite de son silence : « Monsieur, je pense que vous devez allez à l’action sociale municipale. C’est situé juste en face, ce n’est vraiment pas loin, je peux vous montrer où ».

L’homme se renferme. « Non. Non. Je ne veux pas, je veux rester ici. Tu sais, à force j’ai l’impression d’être comme une balle de foot qu’on envoie n’importe où. Alors, non. Je n’irais pas. »

Il refusera de bouger de l’accueil.

Mes collègues passeront à côté de nous, certains sans nous voir, certains perplexes.

Évidemment, nous avons réalisé une passerelle avec le centre d’action sociale.

Évidemment, le jour de son rendez-vous, il s’est présenté chez nous. Je n’étais pas là.

Il est parti en colère qu’on ne l’aide pas ici.

On ne l’a plus revu depuis.