Tête bêche 9 – 9 décembre 2017

Décembre, le mois de tous les dangers.. Où les projets s’entassent à force d’être nombreux et où j’accumule la fatigue et les petites crèves. Mais ça, tout le monde n’est-ce pas?

Alors dans l’océan de travail, l’écriture et la lecture est finalement une belle échappée.

Avec Amélie, nous continuons le projet Tête-Bêche, ce doux projet qui propose de s’offrir chacune une phrase issue de nos lectures. Sa phrase devient mon début, la mienne ma fin. Ne reste plus qu’à construire un texte au milieu.

 

Ce mois-ci, Amélie m’a offert une phrase issue d’Ici, de Christine Van Acker :  « Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne. »

Quant à moi, j’ai extrait une phrase de ma lecture en cours, La vengeance des mères, de Jim Fergus : « La colère donne des pouvoirs, comprenez-vous? »

Au début, j’admets que j’ai été un peu embêtée avec cette histoire de tas de bois. Parce que j’ai immédiatement imaginé une forêt, et que pour moi cet univers est celui de la contemplation, du calme et aussi de la solitude. Mais finalement, l’inspiration est venue d’un trait.

 

A la découverte de son texte, j’ai eu la sensation qu’Amélie ne s’adressait qu’à moi : la justesse de ses mots sur la colère me rappelle mes propres réactions.

Sans plus attendre, allez donc le découvrir!

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Le texte d’Amélie

« La colère donne des pouvoirs, comprenez-vous ? »

Avec Suzy, nous nous vouvoyons. Nous avons beau nous connaître depuis des années, nous aimer comme des sœurs ou presque, nous avons toujours gardé ce vous sous lequel nous nous sommes connues : elle prof, moi élève. Ce n’est pas un vous gênant ou embarrassé, il traduit le profond respect que nous avons l’une pour l’autre, la relation de confiance qui s’est tissée entre nous au fil des ans, au fil des lettres écrites et des cafés bus toujours à la même table. Sa façon très discrète d’avoir été là, soutien infaillible, dans les doutes qui m’assaillaient pendant mes études universitaires, dans l’excitation de mon premier boulot et la dépression qui a suivi, de m’être cramée trop vite. Suzy, présence chaleureuse le jour de mon mariage, délicatesse dans le lien qu’elle a tissé aussi avec Baptiste, mon fils, à coups de construction de trains et de jeux de dînette.

Suzy se tait tout à coup. Du bras, elle désigne le tas de bois à gauche. Un écureuil s’y promène furtivement. Nous nous arrêtons, faisons stopper le bruit des feuilles sous nos pas pour ne pas l’effrayer. Je suis un peu essoufflée, de la marche ou des mots, je ne sais pas trop.

La colère donne des pouvoirs… Suzy avec ses phrases qui frappent comme des paumes fermées. Je les ai enfoncées dans mes poches, mes paumes, engoncée dans mon manteau d’hiver sur le chemin de forêt sur lequel nous nous sommes engagées. La colère ne me donne rien du tout, RIEN DU TOUT, ai-je envie de lui crier en faisant une pause après chaque mot, mais crier je ne sais pas faire, et c’est bien ce que je dis : la colère ne m’offre rien, elle m’empêche.

Les mots de Suzy infusent en moi, et je hoche la tête, doucement, sans détacher mon regard de l’écureuil. Je voudrais la croire mais je n’y suis pas encore. Pour l’instant, la colère prend tout mon ventre, tous mes membres, même mes ongles crissent et mes doigts se crispent. Elle me paralyse. Je ne dis rien. Il y a des discussions qui se font seule, ce n’est pas que l’autre n’écoute pas, mais qu’il y a besoin de silence pour que les mots trouvent leur place.

À quand, la colère qui permet ? Et qui permet quoi ?

Je n’ai rien dit mais Suzy murmure. « Respirer… »

« Ça fait du bien, de respirer, non ? »

Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne.

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Et je vous invite à découvrir mon texte sur le blog d’Amélie, ici!