Ce qui me manquera

C’est de traverser le quartier en étant reconnue.

C’est les enfants qui me tapent sur l’épaule dans la rue, les ados qui me tapent la bise. Voir les sourires des familles, entendre les enfants me héler de loin alors que je circule dans les rues en vélo.

 

Ce sont les anecdotes des enfants :

Cet enfant qui m’explique comment il met sa sœur dans le caddie des courses et joue à la promener dans l’appartement.

Le rire de sa mère me confirmant l’anecdote : « Oh oui, elle aime bien ça, la petite, tu sais ».

 

Ce sont les regards en coin des femmes du quartier « Tu es où demain Mathilde ? A Diderot ou à Vaillant ? J’ai fait quelque chose pour toi ».

C’est le regard de cette maman, qui nous gave régulièrement, surprise le jour où je l’ai appelé pour qu’elle descende : j’avais fait un gâteau que je souhaitais partager avec elle.

 

C’est cette maman qui est enfin sortie de son affreux hôtel social.

C’est ce papa, ému aux larmes parce que je lui ai dit que son fils, traité de délinquant à longueur de journée, était un enfant précieux et intelligent.

C’est cette maman avec qui j’ai longuement parlé au téléphone : « tu sais Mathilde, merci pour tout. Je suis une mère poule, je suis très attentive au confort de mes enfants. Ce que tu fais pour eux, c’est important, ça leur fait du bien, je vois la différence ». Elle terminera sa conversation par « gros bisous et prends soin de toi », dans une période complexe pour moi. J’en ai eu les larmes aux yeux.

C’est le glissement du vouvoiement au tutoiement : lorsque les familles empruntent le « tu », alors la confiance est un peu plus installée.

 

C’est cette ado avec qui j’ai bossé le brevet puis le bac de français.

 

C’est la sagesse exemplaire des enfants quand un intervenant était tout nul : ensemble nous attendions que le temps passe.

C’est aussi les regards complices échangés dans ces moments là.

C’est cet enfant avec qui nous avons passé 10 minutes à jouer. Hors du monde, hors de tout, rien n’existait à part notre jeu.

C’est cette enfant mutique qui s’est mise à parler.

C’est cette enfant aux traits autistique avérés qui aujourd’hui m’a longuement parlé, m’a regardé droit dans les yeux.

C’est les joues rougies et les yeux humides de cet enfant, quand je lui ai dit que sa poésie était sublime.

C’est le regard des enfants quand on les valorise. Quand je leur dit que je suis fière d’eux. Quand ils voient que je le pense.

 

C’est aussi les petits frères, les petites sœurs de maternelles ou encore dans la poussette, qui se détachent, courent dans la salle, s’installent sur une chaise et tentent de s’incruster incognito dans une séance.

C’est ces mêmes petits loups qui viennent me voir régulièrement pour savoir quand, eux aussi, auront le droit de faire des activités et des sorties avec moi.

 

Je me souviendrais de la proximité qui varie entre chaque enfant. De la pudeur de chacun. De leur besoins individuels, de chaque situation unique.

Ce sont toutes les micros situations et les petits nœuds du quotidien détricoté patiemment. Avec toujours le même final : « Merci ».

 

C’est la sensation d’avoir été utile aux gens.

 

C’est les enfants qui me prennent dans leurs bras ou courent me chercher.

 

Ce sont les ateliers cirque, le court-métrage épuisant d’une semaine avec des journées de douze heures, le grand jeu autour des pirates et le mystère de Baldassare Cossa, les ateliers d’écriture avec la Machine à Poèmes.

La semaine d’activités sportives à la Base de Loisirs de Champs sur Marne et ma découverte du canoë.

Ce sont les visites au Centquatre, dans Paris, partout.

 

C’est l’équipe d’animation 2014/2015. Des gens précieux, attentifs et investis. Cette année n’aurait pas pu se faire sans eux.

 

Ce sont les collègues précieux.

Les partenaires bienveillants et reconnaissants. Les longues soirées à construire des projets, les longues plages d’écriture.

C’est les verres en plastique colorés de ma collègues Nathalie, son café filtre si fort et la petite cuisine, lieu des confidences.

Ce sont les expressions de mes collègues : « les gosses de Tata Math ».

C’est ma collègue douce et patiente que j’appelle « Maman Bibi ».

Ce sont les paroles de Maman Bibi : « Tu sais, dans toute ma carrière, ce que tu as fait dans ton secteur, je ne l’ai jamais vu. C’est magnifique ce que tu as fait pour les mômes et les familles. Ça va être un vrai déchirement, pour eux comme pour toi, quand tu vas partir. »

 

 

Trois ans déjà passés avec vous.

La page se tourne.

Les Quatre-Chemins, vous allez me manquer.