Entre le marteau et l’enclume

L’histoire de la création des maisons de Quartier est intéressante : ces structures de proximités sont nées dans un contexte particulier.

 

Certains petits quartiers ressemblaient à des villages au sein des villes. Avec la population croissante et les idées folles d’architectes ont été créés de grands immeubles.

Ces grandes tours remplaçaient les petits immeubles ouvriers, parfois insalubres.

Pour faciliter l’accès à l’éducation, aux commerces, certains architectes ont placé les lieux de vie au centre de ces tours.

(Ne m’en voulez pas si l’histoire est imprécise : je me base sur mes acquis de BPJEPS!)

 

Et les maisons de Quartier?

Pour apaiser les tensions, éviter le « huis clos » et « l’enclavement », les structures de proximités ont été créées.

Ces lieux ont été pensés comme des intermédiaires entre les institutions et les habitants. L’objectif sur le papier est assez simple :

 

– Pour les habitants : avoir un moyen d’être entendus, par le biais des acteurs travaillant dans les structures.

Ainsi sont nés les collectifs d’habitants, les conseils de maison, et autres formules participatives pour que la parole des habitants soit entendue par l’institution.

(Soit directement, par la présence d’un élu, soit relayée par un acteur de la maison de quartier)

 

– Pour l’institution : d’apaiser les tensions. La création d’une structure de proximité est un geste politique fort, qui montre la volonté des institutions d’écouter les habitants d’un quartier.

 

Et c’est ainsi que nous, acteurs sociaux de proximité, nous retrouvons souvent entre le marteau et l’enclume.

Coincés entre les témoignages (et urgences) des habitants et l’institution (et les volontés politiques, pas toujours connues).

 

Évidemment, je ne dis pas ici que l’institution ne fait rien. Elle donne un minimum pour que les travailleurs sociaux puissent se dépatouiller. Le minimum pour que les habitants ne gueulent pas (ou ne saignent pas un quartier).

Et cela donne souvent des moments compliqués à gérer, car difficiles à argumenter.

 

 

Je vais vous donner l’exemple de la programmation de l’été :

 

A l’année, je me bats contre ce qu’on appelle les sorties de consommation. Ce sont toutes les sorties dont le simple objectif est « de sortir » ou « de s’amuser ».

(Donc des sorties sans but pédagogique).

Il y en a énormément : les sorties au bowling, à la piscine, ou au parc d’attractions.

Ces sorties, sans construction et recherche de financement de la part des enfants / des jeunes/ des adultes est juste un moyen de donner un ticket et de faire plaisir, sans implication aucune de la part du public.

 

Toute l’année, je propose des projets qui ont du sens, qui permettent aux enfants de grandir, de respecter leurs choix et que leur parole soit entendue. Je fais en sorte que les enfants gèrent leurs propres projets : c’est laborieux, coûteux en temps et en énergie. Mais cela permet véritablement aux enfants de grandir et d’évoluer.

 

L’été, par contre, est un gros moment à paillettes : déjà, on ne vise que les familles. Cela pourrait sembler plus simple : gérer des projets avec des adultes, cela va plus vite, non ?

Que nenni. Voici ce qui est proposé  : sorties à la mer, en base de loisirs. Des sorties de conso à tour de bras, construites par l’équipe de la Maison de Quartier.

Les familles ne recherchent rien, elles se présentent juste au bon moment pour s’inscrire et payer.

La dimension de projet est perdue. On devient vendeurs de tickets.

Et pourquoi ? Parce que cela apaise les tensions, pour un an, dans les quartiers.

 

C’est un exemple parmi tant d’autres.

 

Outre la cohérence pédagogique, il y a aussi la dissonance entre parole politique à diffuser et réalité des habitants.

Ceux-ci viennent avec leur quotidien, leurs soucis sur le quartier, leurs problématiques.

Je tente de résoudre ce que je peux, d’orienter, d’aider.

J’essaye de me rendre utile.

Mais lorsque les soucis des habitants patinent et que les personnes reviennent, excédées et parfois épuisées, le sentiment d’être la tomate au milieu du sandwich est affreux.

 

Nous, acteurs sociaux et de terrain, connaissons les réalités des habitants.

Nous aidons, orientons, insistons.

Nous résolvons parfois.

Nous alertons, surtout, et ce à de multiples et nombreuses reprises.

 

Mais lorsque les moyens se réduisent comme peau de chagrin,

Que les problématiques des habitants stagnent et s’enlisent,

Que nous trouvons des solutions « bout de ficelle »

Et que parfois, comble du comble, les réalités du terrain ne montent même pas de deux strates..

Alors oui, je m’interroge.

 

Je sais que mon implication dans mon travail peut parfois changer d’un nanomètre la réalité de vie de certains habitants. Enfants, collégiens, parents ou autres.

Je sais que mon travail est utile. Que ce que je fais est utile.

 

Mais face à l’immobilisme et la lourdeur administrative, le manque de moyens, l’urgence des réalités quotidiennes,et les quelques grosses actions à paillettes chaque année..

Je me dis que notre travail, finalement, c’est juste d’éponger.

 

Nous sommes un pansement mouillé qui empêche les personnes de râler, hurler et se confronter.

 

Heureusement que je me fixe d’autres perspectives. Que le dialogue avec les personnes est aussi (souvent) de trouver des moyens pour résister, inventer, discuter, s’engager.

De trouver des solutions par le biais du collectif, d’un collectif à inventer par les habitants eux-mêmes.

 

Car sinon, cette question me tarauderait beaucoup plus souvent :

Est-ce vraiment rendre service aux gens que de les apaiser ?