« Est-ce que les enfants, ici, peuvent s’en sortir? »

La maman entre, l’air grave. Elle ferme la porte du bureau, ce n’est jamais très bon signe.

« Mathilde, je voulais vous voir. Je voulais vous voir, parce que j’ai peur ici. J’ai peur dans ce quartier. Je ne suis pas à l’aise, j’ai des insomnies.

Je culpabilise.

Je culpabilise de laisser ma fille ici, dans cet environnement.

Parce que j’ai peur de sortir et que je ne supporte pas le quartier.

Oh, mon appartement est très chouette. Vraiment. Mais ici, dehors, les gens.. j’ai peur, je serre mon sac.

Alors je voulais vous demander, à vous, qui est professionnelle de l’éducation : est-ce que les enfants peuvent s’en sortir, ici ? »

 

C’était début novembre.

J’ai bafouillé une réponse mi-institutionnelle, mi-militante, mi-réelle. Je suis partie d’elle, de ses appréhensions, pour lui dire à demi-mots que si elle était peu à l’aise, il fallait qu’elle parte.

J’étais démunie. Parce que cette maman, si douce, si chouette, posait une question juste.

 

Une question qui me serine régulièrement.

 

Et j’étais démunie parce que je ne voulais pas réellement répondre à sa question.

 

Avec le recul, voici ce que j’aurais aimé lui dire. Il y a des propos que je n’ai pas pu dire. Parce que cela me renvoie à mes propres doutes, sûrement.

Même si j’en ai dit une partie, suggéré certaines choses, c’est ceci qui me hante aujourd’hui :

 

« Madame,

Vous habitez dans un quartier où se côtoient des enfants qui vivent dans des taudis, des familles entières qui vivent dans une seule pièce. Les personnes qui vivent ici ont des conditions de vie bien souvent malheureuses.

 

Elles font ce qu’elles peuvent, ces chères familles. Elles ont des gamins que j’admire au plus haut point.

Les minots les plus malins que j’ai jamais vu. Avec un jugement acéré, une vraie intelligence, de la ruse.

Je n’ai jamais été autant étonnée qu’avec ces enfants.

 

Oui, la ville a décidé que ce quartier serait prioritaire. Qu’il sera rénové. Que nos vendeurs de Malboro Bled vont partir et les petits trafics vont cesser.

Mais ça veut juste dire qu’on va faire reculer ces familles. Les faire déménager plus loin par l’augmentation des loyers. Faire venir Paris plus près.

Faire un peu disparaître le quartier, ce « village » comme l’appellent certains habitants.

 

 

Je comprends tant vos craintes, vos doutes. Quand vous m’avez dit « Je ne la laisserai jamais sortir seule », je n’ai pu qu’acquiescer. Parce que j’ai constaté ici trois stratégies familiales.

 

Les familles qui sortent uniquement avec leurs enfants. Les accompagnent partout. Au sport, à l’école, au centre, à la maison de quartier.

Les enfants qui ne sortent pas. S’ils ne sont pas à l’école ou en maison de quartier, ils sont chez eux. Les « enfants d’appartement ».

Et les enfants qui sont dehors. Dans la rue, au parc, ils sont seuls. Le quartier est une grande aire de jeu pour eux. Ils se déplacent en autonomie. Parfois avec les petits frères ou les petites sœurs. Tous sont mutuellement trop petits pour s’occuper les uns des autres.

 

Il y a la parole des enfants, qui me tord le cœur parfois.

A les entendre, j’ai la sensation qu’ils se battent tout le temps. Pour tout. « Mais on joue ! », qu’ils me disent, ces minots qui se foutent des balayettes laser, des gnons, des cocos, et autres joyeusetés.

Ils sont sincères. Ils jouent vraiment à se taper dessus.

« A croire que c’est la seule distraction », disent parfois les habitants ou les collègues. Mais oui, je crois que pour certains c’est une des principales distractions : la bagarre.

Nous, éduc’, on les sépare. Mais nous ne sommes pas constamment dans la rue.

 

Comme m’a dit cet animateur il y a peu « Au début ils ne font rien de mal, ils vont jouer. Mais la rue les appelle : ils se mettent à trainer. Ils suivent les grands ».

 

 

Quant à savoir si les enfants peuvent réussir..

Les écoles ici font ce qu’elles peuvent. Vraiment.

Et je ne peux qu’être amère : les écoles sont en ruine. Les enfants de maternelle sont dans des préfabriqués depuis 15 ans.

Quinze année que la structure de l’école est temporaire.

 

Les profs se succèdent, parce que les conditions sont dures. Les élèves ne sont pas comme ils les imaginent, et les problèmes sociaux explosent souvent au sein de la classe, de l’école.

Les profs ne s’attendent pas à ça. Ne sont pas formés à ça.

Les enseignants tombent donc malades. Et comment leur en vouloir ? Chapeau bas, chers collègues, vous faites un métier si dur. Pour rien au monde je n’aimerais être instit.

Et je sais que quand vous vous arrêtez, vous êtes au bout de votre vie. Cloués au lit.

Parce que pour la petite gastro ou la petite fièvre, vous venez bosser. Pour tel ou tel élève, pour avancer, ne pas les lâcher.

Les remplaçants manquent. Le non remplacement est la norme.

 

L’éducation est en pointillés.

 

Ces quartiers ne sont pas investis à la hauteur des besoins et des urgences réelles.

 

Nous, travailleurs sociaux et de proximité, nous pansons les plaies.

 

Nous faisons en sorte que ça soit « pas trop mal ». Avec une fête par ci, un repas partagé par là.

Des événements à paillettes qui calment et rendent contents.

Je ne dis pas qu’il n’y en a pas besoin. Bien au contraire, on se doit de valoriser la vie et les belles personnes qui sont dans le quartier.

Mais je connais la volonté politique qui se cache derrière ces moments partagés.

Alors programmer les activités et sorties d’été ne peuvent m’empêcher d’être un peu amère.

 

 

Je comprends tant vos inquiétudes, madame.

Tant.

 

On me demande souvent pourquoi je n’ai pas d’enfants.

Je réponds systématiquement que j’en ai 45 par an. Et que je continue à suivre les enfants qui sont passés au collège, voire les grands frères au lycée.

Parce que je me soucie encore d’eux, je me fais du mouron quand je ne les vois plus. Ou quand je les vois trop dehors.

 

Les enfants ici sont extraordinaires. Mais ici, ils sont gâchés.

 

 

On manque d’écoles, de formations d’enseignants.

On manque d’éducateurs de rue et de médiateurs de rue, métiers qu’on classe progressivement avec celui d’allumeur de réverbère.

On manque de travailleurs sociaux, d’acteurs de proximité.

On manque d’accès au soin. L’attente pour une orthophoniste est de plus d’un an.

On manque de logements salubres et adaptés aux familles.

On manque de parcs. De jeux. « D’espaces libres à investir », m’a dit cet enfant.

 

Tous ces manques alliés à votre sentiment d’insécurité, vos angoisses légitimes m’amènent à une conclusion : ici, les enfants ne s’en sortent qu’en combattant de toutes leurs forces.

Et il ne me semble pas normal, pour des enfants, de devoir lutter pour accéder au basique. »