Cessez d’affamer les secteurs vitaux!

Ce samedi avait des airs de dimanche.

Où tous, nous attendions que le jour passe, qu’arrive enfin le suivant.

 

Lundi commencera une période officiellement compliquée.

Lundi à 16h, je me demanderai « Mais que vont dire les minots ? »

Et avant cela, je me demanderai « Mais comment vont réagir les anims ? »

(Et encore avant : Peut-on sortir ? A combien ? Comment ? Quels projets annulés cette année?)

 

Je laisserai arriver enfants, animateurs et parents avec leurs questions. Leurs appréhensions, aussi.

Des phrases surgiront sûrement. Nous les attraperons au vol, et discuterons tous ensemble.

J’accepterai les questions, toutes celles qui viendront.

Même celles auxquelles je ne peux pas répondre. Nous y réfléchirons collectivement.

 

Je chercherai des supports, de la littérature jeunesse. Je proposerai peut-être des moments de lecture aux minots. Ces moments où, mine de rien, on se serre tous les uns contre les autres.

Comme des poussins dans leur nid.

 

J’échangerai avec les animateurs.

Je ne souhaite pas les laisser seuls face aux questions parfois désarmantes des enfants. Je les accompagnerai, s’ils en ont besoin.

 

Avec les collègues et partenaires : aucun inter-espace entre nous tous. Comme l’année passée.

Je proposerai peut-être encore un temps entre pro, pour réfléchir à comment accueillir la parole de l’enfant. Ou un temps autour des ateliers philo.

Un temps de rencontre professionnelle, qui nous rassure. Un moyen détourné pour dénouer la parole.

 

Mais samedi, ce faux-samedi qui ressemblait à un dimanche, mes yeux étaient ternes. Mon corps cristallisé.

Car malgré ces actions si concrètes, je redoute la suite.

 

L’année passée, les habitants étaient beaucoup plus discrets. Plus effacés. Plus anxieux.

Redoutant les amalgames, les mamans qui arrivaient en me tapant la bise opéraient un vrai recul.

Parce que d’un coup, l’amalgame « musulman = arabe » (raccourci qui était dans tous les cerveaux sclérosés) devenait concret.

Mes copains et copines identifiés comme « autrui », c’est-à-dire « pas blanc », ont été amalgamés comme « pas français ». Les amalgames foisonnaient.

Ils s’en sont prit plein la figure.

 

Je redoute l’ultra sécuritarisme. Le déploiement de méga moyens, méga couteux, méga inefficaces pour dire « Regardez les mecs, on s’occupe de votre sécurité ».

En se renseignant un peu, on déplore cette communication à paillettes.

L’État déshabille Pierre pour habiller Paul.

 

Il déshabille surtout peu à peu l’éducation, la santé, la justice. La sécurité utile, réelle, de prévention. Pas les flamand roses ultra armés postés dans la rue pour rassurer le chaland.

(Qui personnellement ne me rassurent pas.)

 

On perd peu à peu le Bien Commun. Ce que tout citoyen doit pouvoir avoir.

 

Nous avons besoin de moyens pour travailler sur le terrain.

La santé, la justice, l’éducation.

Plus vous nous désarmez, ôtez des moyens, moins on peut agir.

On ne peut pas bricoler éternellement.

 

Construire la pensée logique, ça demande du temps. Aider les enfants à s’exprimer, ça demande du temps. Des personnes formées ou à former.

Plus vous nous affamez, à coup de « y’a pas de sous », moins on peut médiater. Plus les discussions s’étiolent, sont rapides, moins construites.

Parce que les collègues se sentent démunis. Ne savent pas répondre. Se sentent au pied du mur.

On manque de temps, on n’arrive plus à le prendre. On manque de temps pour réfléchir collectivement, construire ensemble, élaborer.

On manque de temps pour dénouer la panique.

Individuelle, celle en chacun. Et collective, celle du groupe encadré.

 

Je n’ose pas parler de la santé ou la justice. Je sais que les moyens sont affreusement en berne, comme chez nous.

 

C’est juste un cri, une longue plainte qui me berce depuis vendredi soir :

Cessez d’affamer les secteurs vitaux.

 

Nous ne sommes que mi-novembre

Il y a eu cette petite fille, au cousin tué en pleine rue à coup de marteau.

Sa peine et son chagrin. Son courage tellement palpable.

 

Il y a eu cette maman, venant un soir alarmée.

Elle ferme la porte du bureau, ce n’est pas bon signe.

« Mathilde, je viens vous voir car je me sens en insécurité sur le quartier. Je suis ici depuis un an, je me sens mal. Et je culpabilise de laisser ma fille dans cet environnement.

Vous qui êtes professionnelle, qui travaillez dans le domaine de l’éducation, auprès des enfants, dites-moi : est-ce que les enfants ici peuvent s’en sortir ? »

Ma réponse était alambiquée, alternant conviction, projets politiques et réalité criante.

La mère est ressortie plus détendue.

Je suis ressortie blanche et à fleur de peau.

 

Il y a eu ces sorties à 23 enfants, si réjouissantes mais si fatigantes.

 

Il y a eu cet enfant, qui a eu un comportement dangereux en sortie. La conséquence, de ne pas l’emmener à la sortie du lendemain.

Il y a eu son père, en colère, hurlant au téléphone et me raccrochant au nez.

 

Il y a la planification perpétuelle. L’organisation, la médiation, l’écoute.

 

Il y a eu le défaut de surveillance d’un anim. Il n’était pas là pour surveiller le groupe. Il devait passer très rapidement aux toilettes. Il a prit une pause.

Il y a eu la conséquence, sa mise à pied.

Il y a eu une autre conséquence, un message reçu sur mon téléphone. Pas très gentil, très injurieux, un peu menaçant.

 

Il y a eu la hiérarchie, qui est intervenue.

Il y a eu chaque personne me donnant des conseils.

Il y a eu les proches, en colère, alertés, écœurés.

Et moi au milieu.

 

Il y a eu, au milieu de ce bourbier, des bisous d’enfants, des rires, des conversations. Quelques beaux échanges avec les familles.

Heureusement.

 

Il y a eu cet enfant, qui déménage, qui a pleuré quand j’ai annoncé un probable mini-séjour en avril.

 

Il y a les partenaires, si affairés. On n’arrive plus à bien faire.

On fait, on tire, on s’essouffle. On s’épuise.

 

Il y a moi, au milieu de ça.

Nous ne sommes que mi-novembre.