Essayer juste d’être là.

« – Mathilde ?

– Oui N. ?

– Je peux te parler ?

– Oui bien sûr.

– (murmurant) Mon cousin est mort.

 

Face à mes yeux grands ouverts, N. fond en larmes.

– Mon cousin… Mon cousin ! Il est décédé. Ce samedi devant la poste ! »

 

Dans un quartier, les nouvelles vont très vite.

Et tous, nous savions que ce samedi devant la poste a eu lieu un épisode violent. Un règlement de comptes au couteau et au marteau.

 

J’ai toujours la sensation que ce que je dis est vain, dans ces moments là.

Mais pour l’avoir vécu, quand on vit une perte, les mots sont essentiels.

Alors j’ai demandé à N. ce que je pouvais faire pour elle. Dans le temps et maintenant.

« – Je ne sais pas. Je voulais juste te le dire.

– Si tu en avais envie, tu as eu raison de le faire. »

 

Elle n’osait pas pleurer.

Je lui ai dit qu’elle était très courageuse. Qu’elle avait le droit d’être triste. Qu’elle avait le droit de pleurer.

Que j’imaginais que ça devait être dur, à la maison.

 

J’ai demandé à N. ce qui lui conviendrait, là. Quelque chose qui pourrait lui faire un peu de bien.

« Reste avec moi ».

 

On a dessiné. N. a retrouvé un peu le sourire.

Elle a joué et même ri avec les autres.

 

Puis 18h15.

« C’est l’heure de rentrer ? »

– Oui, N.

 

Le visage s’assombrit. Parce que le retour à la maison, c’est le retour dans la bulle de chagrin. On a tendance à croire que seuls les adultes prennent sur eux.

Mais les enfants aussi. Ils tentent d’oublier et créent des bulles temporaires.

 

On n’est que de passage dans la vie de ces enfants. Un espace délimité.

Mais l’enfant n’éprouve pas une vie segmentée. L’espace délimité s’inscrit dans un fil continu, le fil étant lui-même constitué de pleins d’autres espaces délimités.

Impossible d’omettre ce que je ne vois pas, ce à quoi je n’assiste pas. Impossible de couper l’enfant en tranches.

 

On ne fait que s’adapter.

 

Je suis une femme : merci pour le rappel constant

On m’a apprit à me tenir droite et à m’asseoir convenablement. A ne pas parler trop fort, et surtout à ne pas couper la parole et à écouter les autres.

A être féminine sans faire trop aguicheuse.

 

J’ai appris à mettre des décolletés, à en assumer les conséquences si les yeux de mes interlocuteurs se perdaient dans mes seins. Ne l’avais-je pas un peu cherché, après tout ?

J’ai appris à mettre des talons, ni trop haut ni trop bas. Suffisamment haut pour me faire un joli galbe, pas assez haut pour me casser le dos.

J’ai appris à me maquiller et à prendre soin de moi, pour dissimuler mes imperfections quotidiennes.

 

J’ai appris à combiner ma personnalité et les caractéristiques dites féminines : douceur, patience, calme, joie tranquille, empathie.

Certaines étaient inhérentes à ma personnalité. Pour d’autres, ça n’arrivera malheureusement jamais.

 

Et un jour, j’ai commencé ma contre-éducation.

 

J’ai continué à parler lorsqu’on me coupait la parole. Parole souvent coupée par ces messieurs. Et moi qui m’interrompait auparavant parce que « quand même, ça peut être intéressant, ce qu’il dit. »

J’ai continué à parler. J’ai parlé plus fort. J’ai maintenu les regards.

 

J’ai appris à sortir sans maquillage. J’ai été si stupéfaite que tous me disent « tu as l’air si fatiguée ». Non les amis, je ne suis juste pas maquillée.

 

J’ai appris à me tenir moins droite. A m’étaler dans mes chaises quand mon dos crie famine. A écarter grandement les jambes quand un monsieur en fait de même en face de moi.

 

J’ai commencé à parler un peu plus fort. A parler du harcèlement de rue quasi quotidien.

Les « salopes » susurrés par des inconnus dans la rue, les « t’aimes ça, les jupes courtes ? » au creux de l’oreille.

Les commentaires inappropriés sur mon physique, sur mes seins, mes fesses, mes jambes, mes cheveux.

A sexualiser mon corps en permanence, alors que je n’ai rien demandé.

 

J’ai commencé à répondre. À ce collègue qui a sous-entendu qu’il pouvait me baiser tranquillement entre deux portes, à cet autre qui faisait remarquer que j’avais de gros seins.

 

J’ai commencé à dire non à la drague. Non, je ne suis pas un territoire, ton territoire.

 

J’ai appris à renvoyer la balle. A tous ces mecs qui ne comprennent pas le harcèlement de rue, je leur propose une petite démonstration : je les regarde de bas en haut, insiste sur leurs fesses. Regarde ouvertement leur entrejambe. Et je parle sans m’interrompre : « Alors mon joli, tu sais que tu as un joli petit cul ? T’aimes ça, les pantalons beige ? Et t’as l’air d’avoir une jolie petite paire, tu veux pas me montrer, on va aller dans un recoin là-bas. Mais sois pas timide… DE TOUTES FAÇONS T’ES MOCHE, CONNARD ! »

Piteux qu’ils étaient, ces garçons.

Et ils ont appris à faire un peu attention. Au moins à ce qu’ils répondent aux filles victimes de harcèlement de rue.

A accepter leurs paroles.

 

Mais je continue à être stupéfaite et en colère.

Que voulez-vous dire quand certains mecs m’annoncent sans ciller qu’ils cherchent à me conquérir ? (Oui, il y a un petit côté Napoléon..)

Comment masquer ma colère face à ces gens qui me disent que je ne dois pas « avoir chaud aux yeux … Si tu vois ce que je veux dire.. ! »

Que voulez-vous faire quand, si jeune et suivie dans la rue, mon père et mon frère m’ont dit en même temps « Il t’as pas touchée ? Bah c’est pas grave alors ! »

Si c’est grave. J’avais douze ans. J’ai été suivie jusque chez moi par une personne, qui m’a dit au bout de ma rue (toujours au creux de l’oreille) : « Merci, j’ai pris beaucoup de plaisir Mademoiselle ».

J’ai eu si peur.

 

Que dois-je répondre à ces gens qui, parce que je suis une femme, me disent en ricanant que je suis bonne à faire le ménage ?

Que voulez-vous faire quand ces messieurs semblent étonnés que je sache manier une ponceuse ?

Ces blagues, allusions, ou la négation de mon quotidien épuisant provoque chez moi une rage sourde.

 

Comment faire pour ne pas avoir à se dire chaque jour « j’espère qu’aujourd’hui je n’aurais aucune remarque sexiste » ?

Comment faire pour cesser d’avoir peur des hommes dans la rue ? Pour arrêter d’avoir des stratégies ? Pour cesser de se sentir coupable ?

Comment faire pour que cessent les a priori bidons de compétences féminines et masculines ?

Qu’une égalité de traitement soit réelle ?

 

Les caractères féminins ou masculins bien tranchés, ça n’existe que dans la littérature. Et finalement tant mieux : les personnes sont bien plus complexes que cela!

 

J’ai envie de conclure avec cette discussion, eue il y a quelques années avec un proche :

« – Mais enfin, je ne comprends pas. Le matin, quand tu te réveilles, tu te sens bien femme, non ? Moi je me sens homme.

Le matin, quand je me réveille, je me sens humaine. Je me sens Mathilde, avec toutes ses caractéristiques et ses contradictions. Et c’est déjà pas mal. »

 

Je dis les choses simplement. C’est brut, mais pas violent.

Je travaille avec les enfants de 6 à 12 ans. Parfois des jeunes plus âgés, quand nos ados repassent pour participer à des ateliers ou des activités.

La vie collective implique des partages de moments. Et dans ce panel très riche de situations, nous sommes souvent confrontés à des situations violentes.

 

C’est quoi une situation violente ?

Lorsqu’on aborde la notion de violence, on imagine souvent violence physique (baston, maltraitance). Dans un groupe de minots, on se retrouve plusieurs fois par an à s’interposer au milieu de deux zozos qui se mettent des bourres-pif.

Mais ce n’est pas l’objet véritable de ce billet.

Je souhaite parler ici de violence verbale. Pas des insultes gratinées qui peuvent s’exprimer entre deux êtres, même si cela peut être abordé ici.

On confond souvent, à mon sens à tort, le fait de dire simplement les choses et le fait d’être violent. Pour beaucoup, le fait de dire très simplement à quelqu’un qu’il s’est mal comporté est une parole très violente.

 

Or, travaillant avec des minots, et ayant un mode de vie que j’essaye le plus sain possible, je tente d’appliquer dans ma vie ce simple constat :

Lorsqu’on a quelque chose de violent et de douloureux à dire, le fond restera violent et douloureux. Autant que ce soit :

– Clair (mots les plus proches du ressenti),

– Rapide.

 

Communication non violente : ça ne résout pas tout ?

J’ai rencontré beaucoup de collègues ou amis qui utilisent la communication non violente dans le cadre de leur travail (et de leur vie personnelle).

Pour rappel, la communication non violence a pour objet d’être dans l’empathie, pour favoriser une communication bienveillante et des rapports apaisés.

Elle passe par 4 phases :

1) Observer la situation,

2) Exprimer ses émotions et ressentis,

3) Exprimer ses besoins,

4) Exprimer ce que l’on souhaite.

Je me suis aperçue que je suis assez souvent dans ce type de communication. On observe ce que l’interlocuteur nous dit, on checke son propre ressenti, on exprime ses émotions.

Exprimer ce que l’on ressent est une manière de partager notre intériorité, en étant incontestable. On ne peut pas dire « non » à une personne qui souffre d’une situation, tout comme on ne peut pas dire « non » à quelqu’un qui a mal à la jambe.

La CNV a pour idée d’exprimer simplement et sainement une situation pour qu’autrui, dans son approche d’empathie et de bienveillance, comprenne notre point de vue.

 

Je l’utilise aussi souvent dans ma relation au groupe : pour parler un peu plus concrètement, l’année dernière nous avions une sortie. Tous les enfants étaient là (42 au total). Les parents étaient là également. Les quatre anims.

Et toutes ces personnes venaient à tour de rôle me poser des questions, voire en même temps. Au stress logistique s’ajoutait une grosse surcharge cognitive.

Les sorties, c’est un moment délicat dans son appréhension. On est sur 15 ponts à la fois (autorisations de sorties en règle ? « Il rentre seul, Monsieur ? » « Dites donc les enfants, un peu moins de bruit s’il vous plaît »)

Proche de la saturation, je me suis adressée à l’ensemble du groupe :

«  AAAAH, les enfants, les parents et les animateurs, écoutez-moi bien. Je ne peux pas tout faire en même temps. Vous venez tous avec vos demandes individuelles, et je ne peux pas m’occuper de chacun de vous.

Je suis très fatiguée, très énervée et angoissée.  Je suis pour l’instant dans les autorisations de sorties, je fais un point avec certains enfants et parents. Pour toute autre question, voyez avec l’équipe ».

Ici, j’ai exprimé mon ressenti (je n’en peux plus, allez voir d’autres référents).

 

J’ai été éduquée dans la non-violence. On m’a inculqué l’écoute, le respect de l’autre. Ce qui est assez chouette, mais assez déstabilisant dans la vraie vie.

 

Sauf que.. ?

Je dois l’admettre à contre-coeur, la majorité des gens que je rencontre au quotidien ont des modes de communication torsadés, emberlificotés, parfois sous l’angle de la mauvaise foi, parfois dans le mensonge.

Ces mêmes personnes me mettent dans des situations ambiguës, entre le marteau et l’enclume.

Ce sont des façons d’avoir l’ascendant, des procédés générant une situation basique d’oppresseur et d’opprimé.

Et pour moi, la violence verbale réside dans les moyens de tourner autour du pot, de noyer le poisson, de me faire croire ou de chercher à me faire dire ce que je ne veux pas dire.

Pas à dire « c’est naze » quand une situation est naze.

 

Et avec les minots ?

Je suis dans une optique de dire les choses simplement. Et parfois, les situations violentes nécessitent que l’on s’exprime simplement.

Et qu’on en parle, ensemble.

 

Les enfants subissent déjà de nombreuses violences quotidiennes.

On ne leur parle qu’à l’impératif, et un impératif de groupe : « Assied toi », « Va là bas », « Silence, taisez-vous ! ».

Il n’y a ni négociation, ni argumentation à avoir. L’enfant subit, écoute et obéit. Que ce soit juste ou pas.

J’entends aussi souvent des arguments rhétoriques, ou trop flous pour être mûris par l’enfant. Les arguments « C’est pas joli joli ! », « t’es pas gentil », « ah bah bravo ! ». Sans aucun cadre explicatif, ces arguments sont des moyens de poser son ascendant, voire d’humilier les enfants.

Combien de fois ais-je entendu « Ah, ça y est, il nous refait son [prénom de l’enfant] ».

Imaginez la violence pour l’enfant : on pose sur lui un regard dépréciateur, et en sus on y associe son identité.

 

Du coup, tu fais comment ?

J’ai envie de vous parler d’une situation qui a eu lieu l’année passée.

Je repense à cette pré-ado, assez à l’aise avec les animateurs. Elle leur faisait régulièrement des réflexions déplacées, mais dans le fil conversationnel difficile pour les anims d’expliquer pourquoi les propos étaient inappropriés.

Ces propos étaient de l’ordre du jugement de valeur : « Je trouve que tu t’es trop maquillée, aujourd’hui », « Mais dis-donc O, pourquoi tu mets tant de gel dans tes cheveux ? »

Pris au dépourvu, les animateurs expliquaient toujours, mais très brièvement, que ce n’étaient pas des questions à poser. Que eux ne la commentaient pas.

Le cadre était donc posé, mais pas respecté par cette pré-ado.

 

Un soir, j’entends de mon bureau l’animatrice parler : « Avance, monte l’escalier. Il est là, le bureau de Mathilde. Vas-y, dis-lui ce que tu m’as dit à l’instant. »

Elle avait franchi la limite : ne supportant pas l’attente pour avoir une explication sur son travail, elle a dit sans ciller à l’anim (qui s’occupait d’une autre enfant) : « Nan mais on se demande à quoi tu es payée ! »

Nous sommes typiquement dans une situation violente.

Ici, j’aurais très bien pu dire « Mais qu’est-ce qu’elle ressent, A, quand tu lui dit ça ? Tu penses à elle, etc ? ». Mais à mon sens, dans ce type de situation, il est essentiel de reposer le cadre.

Et de dire très concrètement les agissements et leurs conséquences.

 

Je lui ai demandé de s’asseoir, pour commencer. Ça peut sembler idiot, mais j’étais assise, je ne vois pas pourquoi elle serait restée debout.

Je lui ai demandé si elle comprenait pourquoi elle était dans mon bureau. Elle a hoché la tête. Je lui ai demandé pourquoi. « Parce que j’ai mal parlé à A. »

Je lui ai ensuite dit :

« J’ai eu vent que tu tenais des propos déplacés, depuis quelques temps. Je vais être très claire avec toi : ce que tu as dit ce soir est insupportable parce qu’emprunt de mépris. Je sais que tu es très bonne élève. Mais ici, cela ne suffit pas, tu ne peux pas te reposer uniquement là-dessus.

Peu importe que tu ais de bonnes notes, si tu ne sais pas te comporter avec les autres (adultes ou enfants, c’est pareil!), être au moins aimable et respectueuse, alors tu auras des soucis.

Tu dois apprendre à mettre ton filtre entre ton cerveau et ta bouche. Je suis intraitable autant avec l’équipe d’animation qu’avec vous : on ne peut pas dire tout ce que l’on pense en permanence, sinon tout le monde est malheureux et on finit par se taper dessus.

Ce soir, nous allons faire un point avec tes parents. On va leur expliquer ce qu’il s’est passé. »

Nous avons tous ensemble rencontré et discuté avec la maman. L’enfant s’est excusée très platement, à plusieurs reprises (dont en aparté, lorsque je n’étais pas là).

Les animateurs ont accepté les excuses (et c’était important, ça a permit de reposer les choses à plat). Mais je lui ai dit qu’au-delà de ses excuses, j’espérais que ce type de remarques ne surgiraient plus.

Et ce fut le cas. Parce que la communauté éducative (parents, animateurs, référente et l’enfant) était resserrée. Que nous tous étions d’accords avec ce cadre de vie.

Alors oui, je suis bien consciente que les propos sont violents, parce qu’ils sont bruts. Peu de fioritures, du concret. Pas de ressenti.

Mais la situation de base est violente et brutale.

L’exprimer très concrètement, avec ce que je n’autorise pas (et pourquoi je ne l’autorise pas), c’est éviter des situations de violence sous-jacentes.

C’est dénouer le conflit.

Proposer un cadre en prenant en compte les violences quotidiennes, en expliquant ce qu’il n’est pas possible de faire, c’est désamorcer les situations violentes.

C’est permettre, par contre, de ne pas être d’accord ; on accepte le conflit entre deux êtres, mais pas la violence insidieuse, les propos torsadés, l’humiliation.

 

(Et par la même occasion, je vous conseille ce sublime livre de Miguel Benasayag, Eloge du conflit!)