Je travaille dans la fonction publique : fainéante et planquée, vous disiez ?

Je connais les grands fantasmes liés au service public. Jamais là, toujours en grève, jamais contents. Et en plus, ils ont un emploi à vie. Ces relous de la fonction publique.

 

Et en vrai ?

Le but du jeu n’est pas ici de vous prouver que nous ne sommes ni fainéants, ni relous (ou du moins pas plus qu’ailleurs).

Simplement de vous témoigner de notre quotidien depuis plusieurs années. A moi, et à la majorité des collègues de la ville.

 

Un emploi à vie ?

Je suis en CDD d’un an renouvelé pour la troisième année. Mon poste est ce qu’on appelle un poste vacant. Cela signifie qu’il restera à terme, que le siège est vide.

Comme toutes les personnes de la fonction publique, ma fonction ne m’appartient pas. Cela signifie couramment que si un fonctionnaire arrive, compétent pour mon poste (et qu’accessoirement, ma direction a envie de me mettre dehors), alors il pourra prendre le poste que j’occupe.

C’est comme ça.

 

Nota bene pour la rigolade, je m’étonnais à mon arrivée du temps démesurément long de période d’essai (3 mois, pour un contrat d’un an). On m’a alors expliqué que c’était pour permettre au fonctionnaire qui occupait précédemment mon poste de revenir, en cas de changement d’avis.

C’est comme ça.

 

Le statut de contractuel de la fonction publique cumule de nombreux désavantages du public et du privé. Je suis très précaire, car à la fin de l’année je me demande ce qu’il va m’arriver. Comme tout CDD.

Toutefois, dans un univers où la majorité des personnes sont fonctionnaires, peu se soucient du sort des contractuels. Beaucoup oublient que je ne suis pas obligatoirement là d’une année sur l’autre.

A commencer la première année par ma hiérarchie (contente de moi, mais qui oublie les modalités du CDD).

Et de la DRH.

 

Le statut de contractuel, enfin, amène deux désavantages majeurs : peu voire aucun avancement de carrière et des primes qui sautent liées au statut.

Pour être plus explicite : dans la fonction publique, les augmentations sont (théoriquement) automatiques. Je dis théoriquement, car le gel du point amène une stagnation des salaires depuis très longtemps maintenant.

Sauf que lorsqu’on est contractuel, il n’y a aucun automatisme. C’est donc la croix et la bannière pour faire revaloriser son salaire.

 

Enfin, certaines primes sont liées au statut de fonctionnaire. Par exemple, sur le quartier, nous sommes en zone méga sécurité.

En tant que contractuelle, cette prime liée à une zone sensible ne m’est pas accordée.

A la question à une élue « Pensez-vous qu’en tant que contractuelle je suis plus en sécurité que mes collègues fonctionnaires ? », celle-ci m’a répondu par cette réponse épique :

« Vous savez, les primes sont faites pour privilégier certains, par leur statut ou autre. Si tout le monde les avait, cela n’aurait pas d’intérêt ».

 

Le cadre est posé : celui de ma précarité liée au contrat.

Passons maintenant à la réalité de travail.

 

Mon poste en vaut au moins deux.

J’entame ma troisième année dans une structure de proximité.

Pendant toute cette durée, la maison a tourné en effectif complet pendant peut-être 7 mois. Pas plus.

Je vous entends déjà grogner « toujours malade, toujours en grève, jamais content ».

Laissez-moi vous peindre le tableau.

 

Nous travaillons en face public 7h30 par jour.

Pendant ces sept heures et demie, nous entendons, pêle-mêle :

 

Des personnes exigeantes. Pointilleuses parce qu’on ne sait pas délivrer l’info exacte, alors qu’on est en train de la chercher. (Et qu’on ne peut pas être compétent sur tous les postes d’une structure).

 

Des râleurs, qui vont du bougonnement à l’insulte. Ils exècrent notre lenteur, nos fermetures, nos manques de moyens. On se fait traiter de salopes, de connasses. De fainéantes.

Quand un est en vacances, il est sous-entendu au moins une fois pendant son absence qu’il est « malade, ou en grève ? Vraiment, les fonctionnaires ».

 

Des personnes méprisantes. Car l’accueil est un métier dévalorisé, synonyme de sous-emploi.

Alors que, sans déconner, les personnes d’accueil sont les personnes les plus dynamiques que j’ai vu dans les structures de proximité.

Je suis une femme, et je suis jeune, ce qui n’aide pas non plus dans ce contexte. Petit panaché des plus beaux moments :

« Mais Madame, je travaille, moi. » (sous-entendu que moi non)

« Mais vous n’avez pas l’information ? Vous ne travaillez pas ici ? » (Si monsieur. Mais ce n’est pas mon rôle, les activités retraités).

« Quoi ? Vous fermez à 17h30 ? Et comment ça se passe pour les gens qui travaillent ? » (Monsieur, je travaille aussi. J’ai la gentillesse de vous écouter alors que je suis sensée animer auprès des enfants. Donc retenez votre envolée lyrique.)

« Écoutez, mademoiselle. On a réservé la salle pour 18h30. Il est 18h15, il faut qu’on installe la salle. Donc si vous pouviez libérer les locaux . » (Non. Vous êtes en avance sur votre horaire de réservation, et les enfants occupent la salle. Je vous prie de me parler autrement, et de patienter devant la porte).

 

Des personnes perdues, égarées, qui ne comprennent rien. Notre pédagogie est mise à rude épreuve, on explique, on redit.

Les gens reviennent parfois plusieurs fois dans la même semaine, pour le même renseignement. Ou insistent pour qu’on effectue une démarche que l’on n’est pas en mesure de faire…Voire qui n’est pas de notre ressort.

C’est un peu comme si je demandais au boucher de réparer mes chaussures, et de m’étonner qu’il ne le fasse pas alors qu’il travaille dans une boutique. Bah oui, boucher et cordonnier, ils travaillent dans des boutiques, non ?

 

Des personnes qui arrivent avec leur histoire. Des histoires catastrophiques, délicates, terribles. Des personnes à adresser au 115, aux assistantes sociales, aux collègues compétents. Des histoires parfois (souvent) à pleurer.

Ces personnes cherchent parfois juste une oreille attentive. Souhaitent juste décharger leur histoire. Se délester un peu.

 

Ainsi, je me souviendrai toujours de cette femme, dans la quarantaine. Elle arrive essoufflée. Elle cherche une assistante sociale.

Le service ferme à 17h30. Il est 16h50.

Elle me racontera son histoire en une traite. Elle dort dans sa voiture, elle ne peut plus payer l’hôtel. Son fils (« Il est là, vient donc Benji, présente-toi à la dame ») doit dormir dans un lit ce soir. Elle ne sait plus à qui s’adresser.

L’heure passe. Je répète comme un disque rayé « Madame, je vous entends, je comprends. Mais je ne suis pas AS. Montez en mairie. Ils pourront vous aider. »

L’heure tourne. Elle partira à 17h20.

Quand elle part, on sait toutes les deux que c’est trop tard. Elle dormira dans sa voiture, avec Benji, qui a 14 ans. Mais son besoin immédiat, c’était de parler à quelqu’un.

Les gens arrivent rarement en Maison de Quartier le cœur léger.

 

Mon poste, c’est celui de référente socio-éducative. Je m’occupe de l’accompagnement à la scolarité. Je suis compétente dans les domaines de l’animation, la pédagogie, les secteurs enfance/ado et famille, le montage de projets.

Mais mes journées sont loin d’une journée d’animation ou d’encadrement pur.

 

Dans une journée, j’accueille, j’oriente, j’écoute, j’anime, je range, je fais beaucoup de manutention (porter les tables/ranger les salles), j’écris des projets, je rencontre les partenaires, je fais des sorties, je forme les anims, construis et élabore avec les enfants, partage avec les familles.

Je vous laisse donc imaginer les journées que nous avons.

 

Maintenant, imaginez la même journée en sous-effectif. Un sous-effectif qui va de « très handicapant » à « complètement ingérable ».

Je n’accuse nullement les collègues de manquer à leur tâche.

Mais quand une journée en Maison de Quartier vous rince, que les effectifs autour de soi se resserrent, qu’on nous en demande insidieusement de plus en plus.. Forcément, on tombe malade. On s’épuise. On sature.

Alors oui, mon poste en vaut au moins deux.

Car pour ne pas laisser les collègues en galère, je les assiste souvent, je les déleste un peu.

 

« Jamais contents, les fonctionnaires »

Allez vous farcir dans une journée :

– 2 insultes (je vous laisse le choix dans les noms d’oiseau),

– 2 personnes qui ne pigent rien,

– 1 exigent mécontent du temps d’attente,

– 2 familles (et je suis volontairement en deçà de la réalité) aux problématiques plus que lourdes,

– un groupe de 15 enfants qui débarquent en courant a apaiser.

(Et des informations répétées en boucle toute la journée).

Maintenant, que je vous ai mis dans notre peau, reprenez vos esprits. Et observez le visage de la personne qui vous accueille.

 

Oui, en fin de journée nos traits sont un peu tirés. Notre patience est probablement à un niveau plus que bas.. mais elle est encore de rigueur. Et notre politesse d’usage ne s’est pas estompée par la journée.

 

Nous sommes polyvalents. Nous faisons ce que nous pouvons.

Voici nos journées.

A nous, fainéants de la fonction publique.

A moi, contractuelle de la fonction publique.

Précaire de la fonction publique.

 

On s’entraide. On aide les usagers du mieux qu’on peut. On pallie aux absences, comme on le peut. On répond aux demandes, du mieux possible.

On garde le sourire, la patience. Le courage, aussi, après des histoires rudes et plombantes.

On fait tout cela parce qu’on a des gens en face de nous.

Des personnes qui comptent parfois sur nous à un point tel que les nerfs vrillent.

(Voire même des copains qui demandent un service, au cas où on pourrait aider. En dehors du cadre horaire. Et on le fait. Parce qu’on ne laisse pas les personnes en galère).

 

Mais surtout, n’oubliez pas.

Quand un service publique est fermé, le personnel en pâtit généralement plus que les usagers.

Nous ne sommes pas tous protégés par notre statut. Il y a de nombreux contractuels d’un an, dans les services publics.

Pour travailler ici, il faut avoir l’espoir d’un idéal, l’envie d’aider les gens. Et accepter de se salir les mains.

 

La fonction publique n’est pas un repaire de planqués.