Le voyage de Chihiro – Regards d’enfant sur l’adulte roi

Le Voyage de Chihiro (Sen to Chihiro no Kamikakushi) est un film d’animation du grand Monsieur Miyazaki. Il est sorti en 2002 en France, et expose l’histoire de Chihiro, une petite fille d’une petite dizaine d’années qui passe d’une vie d’enfant ordinaire à une quête pour sauver ses parents.

(Et pour illustrer sonorement : Un peu de musique avec votre article?)

Outre la poésie douce amère de ce film d’animation, j’ai été frappée ce soir en le regardant pour la millième fois : Miyazaki expose le regard d’une enfant face à la lourdeur et la bêtise de ses parents… Mais pas seulement.

Revenons sur les premières minutes : vous trouverez ici le début du film

(Désolée d’avance pour la VF qui pique les oreilles)

 

Le film s’ouvre avec Chihiro, allongée sur la banquette arrière d’une voiture. Les personnages sont inconnus du spectateur, mais sont situés très rapidement : Chihiro déménage, arrive dans une nouvelle ville.

Il est intéressant de noter l’abattement de la fillette, avachie sur la banquette arrière, et l’excitation palpable des parents, qui parlent à bâtons rompus.

Son premier contact avec ce nouveau lieu est le rejet de l’école, lieu de socialisation infantile : elle ne se redressera de son siège que pour lui tirer la langue.

 

Cette ouverture, très courte, pose déjà le décor d’un élément qui signe les réussites des films de Miyazaki : la justesse du regard à hauteur d’enfant. Chaque enfant (et donc chaque adulte) a déjà ressenti cette angoisse de la nouveauté, le « c’était mieux là bas », le « je ne veux pas y aller ».

L’angoisse de Chihiro de voir son bouquet de fleurs faner, cadeau d’adieu des copains de l’ancienne école, est une métaphore très claire des amitiés passées.. Et au présent qui n’ouvre pour l’instant aucune perspective, si ce n’est d’observer (et de ruminer) ces amitiés.

 

La magie du lieu opère rapidement, et les parents de Chihiro s’égarent. Ils arrivent face à un tunnel.

Arrivés face à l’entrée du tunnel, la discussion a lieu entre les adultes : Miyazaki montre Chihiro, tenant le coude de son père. On ne voit pas le visage des parents qui parlent : le cadrage montre les bustes des parents et le visage de l’enfant tourné alternativement vers l’un ou l’autre.

Cette situation montre bien l’exclusion de l’enfant dans le processus de prise de décision. Cela révèle également la mise à l’écart de ses sentiments d’angoisse : malgré ses appréhensions et son refus d’entrer dans le tunnel, tous iront à l’intérieur.

 

Je fais une semie-impasse sur les images du tunnel comme lieu de transition, séparation du réel (« l’univers des humains » dont parleront tous les personnages des bains) et de l’univers fantastique au sein duquel les protagonistes vont plonger.

À partir du moment où le tunnel sera franchi jusqu’à la métamorphose en cochons, Chihiro ne cessera de prier ses parents de revenir sur leurs pas. Son inquiétude (légitime), sur l’autorisation à entrer, à être dans les lieux et à s’inviter, note la justesse extrême du regard de l’enfant sur cet univers méconnu.

 

Dans le tunnel, je vous invite à observer les différents rythmes liés à la marche : le père fonce tête baissée, tandis que Chihiro et sa mère progressent au même niveau. Toutefois, la marche de la mère est légèrement plus rapide que celle de l’enfant, l’obligeant à accélérer régulièrement de quelques pas rapides.

Cette inadaptation de la marche des adultes à celle des enfants m’a fait sourire, encore une fois, sur la justesse du regard que porte Miyazaki. Il y a une grande tendresse dans son trait, à suivre les sauts bondissants de l’enfant tentant de suivre sa mère.

Ironiquement également, cela note l’inadaptation au pas de l’enfant (mais également à ses réflexions et mises en garde précédentes), et l’obligation du mineur de suivre le parent, même dans les pistes les plus fausses.

 

A la sortie du tunnel, l’angoisse de Chihiro s’accentue ; elle a peur de cet endroit, ressent des émotions qui lui hurlent de partir du lieu. La confiance du père est déroutante :

« Cela doit être un parc d’attraction désaffecté. »

Cette affirmation, en plus d’être fausse, elle ne rassure pas l’enfant. Cette petite phrase assied l’autorité du père, qui détermine le chemin à prendre.

 

La découverte de la nourriture et la mise à table montre la toute puissance des adultes. A aucun moments ceux-ci ne s’interrogent : à qui la nourriture est destinée? Ont-ils le droit de s’attabler? De manger?

« Allez, ne t’en fais pas, ça n’a pas d’importance : mange! »

Chihiro souligne toutes ces questions par son retrait physique, et son refus de s’attabler. Les questionnements sont balayés d’un revers de la main par le père :

« Ne t’en fais pas, tu es avec ton père, tu ne te feras pas gronder. Et j’ai un portefeuille et une carte de crédits ».

Tout s’achète, avec ou sans autorisation.

 

Chihiro s’éloignera quelques temps, pour rencontrer Haku, personnage principal qui guidera l’enfant dans son périple.

A son retour, ses parents sont transformés en énormes cochons : ils auront été punis par la sorcière Yubaba pour avoir dévoré le festin des invités.

 

J’arrête ici l’analyse linéaire pour souligner quelques éléments (qui seront également conclusifs).

 

Ces quelques minutes de film montrent le souvenir de Miyazaki face aux peurs enfantines : celles de partir, d’être oublié de l’endroit où l’on a toujours vécu, et de perdre les derniers repères existants dans un endroit nouveau (les deux parents).

L’arrivée dans le monde fantastique et la perte simultanée des deux parents confronte le spectateur au choc de l’abandon.

 

Le cadrage effectué par Miyazaki se fait souvent à hauteur d’enfant, pour que le spectateur prenne en considération la justesse du regard de Chihiro. Les paroles et actions des parents manquent de prudence, de délicatesse, et montrent une toute-puissance décisionnelle sans prise en considération d’autrui (que ce soit Chihiro ou Yubaba).

 

L’adulte ici perd ce qui le définit habituellement : être raisonnable, pondéré ou réfléchi. Car le rôle de l’adulte, ce n’est finalement pas de prendre le pouvoir ou l’ascendant sur autrui, mais de prendre les décisions justes qui ne mettront pas en péril la sécurité affective ou morale du mineur.

Et ceci peut (bien évidemment) se faire ensemble. Au même pas que l’enfant, à la même hauteur, et en concertation.