L’éducation populaire : de l’action ciblée à un mouvement global.

La douceur des fins d’années amène l’époque des bilans.

En deux ans, se sont tissés des liens de confiance avec les parents. Des défis à relever ensemble, avec les minots. Des dynamiques parfois étroites, dont la confiance me chamboule par moment.

Comme cette maman, qui m’appelle « Tata Mathilde ». Initialement une semi-blague avec une collègue, un mot doux entre nous, cette appellation s’est finalement glissée dans le vocabulaire de cette maman.

Avec elle, la conversation est naturelle. On discute de tout, de rien. Parce que parfois, on est juste bien.

Et tous les autres parents, qui arrivaient auparavant avec méfiance, ont majoritairement un large sourire lors de nos rencontres.

 

Il y a l’équipe d’animation, qui a tant tourné l’année passée. Et qui est si stable cette année. Qui se projette, qui construit. Avec qui on avance ensemble.

« Mais toi, t’es pas comme toutes les directrices dans leur bureau, là. T’es du terrain. T’es avec nous. »

 

Il y a les balades dans le quartier, où un trajet si simple prend trente à quarante minutes. Parce qu’on croise un collègue, des parents, des enfants. Parce qu’on prend le temps de saluer chacun. D’écouter les réponses. De prendre des nouvelles.

 

Il y a la reconnaissance des pairs. La valorisation du travail accompli. Les réseaux qui se resserrent, la co-éducation qui fonctionne, qui avance.

 

Et il y a les minots.

Ces loulous, qui arrivent en début d’année dans des conditions parfois si inconfortables. En insécurité. En fragilité.

Qui ont le droit de progresser uniquement par rapport à eux-même. Qui s’ouvrent, s’apaisent, progressivement.

Avec qui les relations se construisent. Sereinement, et dans les rires.

Et en fin d’année : leur motivation, leur envie de rester. Les bouches ébahies lorsqu’ils découvrent le livret de poésie. Les cris de joie de pirate.

Les confidences au creux de l’oreille. Les discussions d’égal à égal.

La séparation, parfois dure, pour les collégiens. « Mais Mathilde, on peut revenir, hein? »

 

Mais si les fins d’années sont belles, elles possèdent leurs lots d’incertitudes.

Comment rassurer ces minots, familles, partenaires, quand mon contrat est précaire?

Comment continuer d’avoir de l’ambition, quand les moyens sont de plus en plus légers?

Comment conserver ma motivation intacte, alors que les problématiques s’alourdissent? Que faire de l’épuisement, moral et physique?

 

Comment ne pas douter de n’être qu’un pansement, éducatif et/ou social? Cette certitude maintenant affirmée a un goût plus qu’amer.

 

Offrir des alternatives me semble toutefois essentiel. Parce que je refuse d’inscrire mes actions dans les grandes machines à broyer. Dans le mépris des réalités sociales et économiques des familles.

Parce que je ne supporte plus les discours distanciés, hautains et méprisants vis à vis des habitants pour lesquels nous travaillons.

Parce qu’on ne peut pas mépriser une personne à laquelle on est censé rendre service.

Je me hérisse du broyage administratif, des restrictions, des consignes contradictoires. Alors que les actions menées ont du sens. Qu’une dynamique émerge.

 

Une remise en question plus systématique me semble nécessaire. Un questionnement global.

L’éducation populaire, la relation d’égal à égal, ne se limite pas qu’au champ éducatif, ou champ social.

Elle s’inscrit dans un modèle social dans lequel l’homme au sein du groupe possède des capacités, des compétences. Toutes importantes. Et que chacun peut transmettre à autrui.

Cette culture de l’horizontalité met au ban toutes les notions de méritocratie, de savoirs plus importants que d’autres. Et où chacun devient essentiel.

J’écris peut-être un peu vite. En omettant de nombreux éléments. J’y reviendrais peut-être plus tard.

 

En attendant, je vous laisse avec cette citation si belle, lue dans un bus emplit de lumière cet après-midi :

« « Éduquer n’est pas emplir un vase, éduquer c’est allumer un feu », disait Montaigne. Éduquer, c’est aussi s’insurger contre les fausses éducations. C’est choisir entre un rôle de transmission, de soumission, de conservation et un projet d’émancipation, d’autonomie et de production des savoirs. Certes, l’un n’exclut jamais absolument l’autre : pour se libérer, se placer en position de rupture, il faut avoir connaissance de ce qui précède. (…)

Mais il existe un point d’équilibre au-delà duquel il n’y a pas de retour possible. Enseigner dans et par l’obéissance et le culte de la tradition, c’est se refuser à construire les outils de l’émancipation.

« Allumer un feu », c’est renoncer à l’adoration stérile du passé et à sa reproduction servile. »

Changer l’école, De la critique aux pratiques, Ouvrage Collectif N’autre École, Libertalia.

 

 

 

 

 

Pudeur mal placée

Il y a des émotions que je refuse d’exposer, inconsciemment. Parce que cela ne fait pas joli. Parce que cela ne se montre pas. La tristesse fait partie de ces émotions, que je cache au regard de chacun.

 

Très petite, déjà, dans la tristesse où la douleur, je m’isolais dans la petite chambre blanche. Inaccessible.

Seul mon frère pouvait médiater entre la douleur et moi. Il le fait encore, parfois.

 

Extérieur, monde de façade.

« Comment ça va, Mathilde? »

– Oh, moi vous savez, ça va toujours!

Parce que la tristesse exposée amène parfois une compassion doucereuse qui me fait plus de mal que la douleur elle-même.

Par envie de ne pas gêner, aussi, quelquefois.

Et aussi parce qu’il le faut. « Faut que ça va », comme on le dit chez moi.

 

Intérieur, la frontière attendue.

Le sourire se perd, le regard devient un peu plus vague. Les actes perdent un peu plus de leur consistance, deviennent plus vains.

Et les larmes. Qui quand elles commencent ne s’arrêtent plus. Mon sourire, toujours présent, mais chargé de tristesse. Un sourire klezmer, aux émotions entremêlées.

 

Et les proches, qui me connaissent pas cœur. Que je ne leurre plus.

Que je n’ai probablement jamais leurré.

Qui connaissent cette mince frontière entre le dedans et le dehors. Qui, quand j’arrive avec mon œil en berne, manifestent leur présence.

Sont juste là, êtres aimants, dont l’amour semble s’étirer infiniment, sans aucune condition. M’offrent leurs bras, leurs sourires, et m’effleurent parfois avec une délicatesse si douce.

 

Et, dans la douceur de leurs gestes, la bienveillance de leurs regards, préservent ma pudeur mal placée : « Mathilde, promis, on ne te fera pas pleurer. »