Les groupes et l’effet aquarium – « Y’avait de la lumière, alors je suis rentré… »

Je vais écrire sous le coup de la colère (un peu) et de la lassitude (beaucoup).

Je m’interroge assez souvent sur le positionnement de l’éducateur au sein du groupe. Ce qu’on dit, comment on le dit, pourquoi on le dit.

Ce qu’on fait, comment on le fait, pourquoi on le fait.

 

J’amène notre joyeuse team d’animation à avoir ces mêmes réflexes, à se questionner encore et toujours.

Vous avez vu que je suis parfois lassée des artistes artistisant (ici), qui viennent avec leur objet artistique sans se soucier du groupe dans lequel ils s’insèrent.

Mais parfois, on arrive à se comprendre, à médiater, à arriver à un milieu pas trop dégueulasse. A rester dans nos domaines, en interagissant joyeusement, comme un peu les vinaigrettes toutes faites (vous apprécierez les métaphores employées, j’en suis certaine).

 

Sauf que.

Sauf que parfois, on a beau avoir balisé de tous les côtés : partenaires, animateurs, enfants, intervenants.

Il y a le Ducon la Joie.

 

Ducon la Joie est cette personne anonyme et lambda. Seul, il ne fait de mal à personne. Il a même l’air parfois sympa.

Et puis, il voit un groupe. Dans une salle, en activité, qui fait un truc.

Et là, Ducon la Joie fait une chose incroyable.. Car la curiosité, c’est vraiment chouette. Voir un groupe de loin, ça ne suffit pas.

Il va aller voir le groupe. Il va aller dans la salle, observer ce que fait le groupe, parfois même poser des questions, voire s’incruster dans la séance.

 

Cela pourrait ne pas être un problème, en soi.

Mais personnellement, êtes-vous déjà entré dans une salle de réunion parce que la porte était entrouverte, juste pour voir ce qu’il s’y passe?

Avez-vous interrompu votre patron pour lui dire « Alors, ça parle de quoi? C’est rigolo, les bilans? », pour finalement prendre place et participer?

Normalement, non. Ici, il se le permet pour une raison toute simple : l’ascendant d’adulte à enfant.

 

Il y a des comportements autorisés avec les enfants : dire ce que l’on pense d’eux à haute voix (« Ouh, la mignonne petite fille! « ), commenter ce qu’ils sont devant eux (« Celui-ci, méfie t-en comme la peste! « ), et plein d’autres gentillesses.

Quand j’étais enfant, ce type de comportement me mettait très mal à l’aise.

Arrivée à l’âge adulte, ces commentaires s’atténuent, parce que le rapport d’adulte à adulte induit de ne pas dire tout ce qui se passe dans notre cerveau.

Évidemment, je ne dis pas que tous les adultes se permettent ce genre de réflexions. Mais laissez-moi tisser mon fil.

 

Reprenons notre Ducon la Joie, qui s’autorise donc à venir dans un groupe et à joyeusement donner son avis.

Le problème n’est ni le commentaire d’encouragement bienveillant, ni la curiosité réelle et l’approche naïve d’un adulte vis à vis d’un groupe.

Le souci arrive lorsqu’il y a (vous vous en douterez) commentaires déplacés, injonctions surprenantes et inadaptées, qui viennent entraver le bon déroulement de l’activité que l’on menait, jusque là, paisiblement.

… Et qui génère baston entre l’éducateur (donc moi), et Ducon la Joie, légitime face à la loi implicite de « l’absence de filtre entre le cerveau et la bouche : quand j’ai envie de dire un truc à un minot, bah j’le dis ».

 

Pour cela, je vais me permettre d’illustrer par une situation, vécue il y a peu.

Il y a quelques temps, nous étions dans les locaux d’une asso avec qui nous avons beaucoup travaillé cette année (dans l’optique d’appropriation des espaces culturels, dont j’ai déjà parlé ici).

Je menais un atelier de fabrication d’un petit théâtre d’ombres, dans une boîte à chaussures. Tout se passait pour le mieux, les enfants étaient concentrés et joyeux.

Une dame arrive, pour découvrir les locaux. Jusque là, c’est chouette.

Elle nous salue, nous lui disons bonjour également

 

Nous en étions à la fabrication de petits animaux en carton, pour faire vivre notre théâtre d’ombres :

Moi (aux enfants) : Alors, moi, j’ai envie de faire l’animal le plus dangereux des fonds marins : le super-requin ! A votre avis, il est comment? On le dessine comment?

Les enfants enrichissent de propositions : avec de grandes dents, des nageoires énormes.

La dame : Ah, excusez-moi, mais je ne suis pas d’accord! L’animal le plus dangereux, ce n’est pas le requin! C’est l’homme !

Moi : Oui, je suis d’accord avec vous, sauf que là, dans notre univers imaginaire, avec nos lartue (lapins tortues), l’animal le plus dangereux, c’est peut-être le super-requin!

La dame : Ah mais, non, non! C’est l’homme le plus dangereux! Vu comment la terre est ruinée blablabla.

Vous vous doutez bien que je me suis fâchée. Ou plutôt, j’ai évacué assez rapidement (et sèchement) cette personne, qui s’est ensuite énervée :

La dame : Mais attendez, j’ai le droit de venir ici, j’ai été invitée à entrer par [médiatrice de l’asso].

 

Pourquoi je me suis fâchée? En voici les motifs :

1) Évidement qu’elle a raison, le plus grand prédateur, c’est l’homme. C’est incontestable.

Maintenant :

– De quel droit je me permets, quand je viens de l’extérieur, de m’incruster dans l’animation?

Même si je trouve que l’anim/l’éduc dit de la merde, mon avis me regarde. Si vous n’êtes pas contents, partez. Ça fait économiser de l’énergie à tout le monde.

– Cette personne n’a aucune idée de l’optique de l’atelier : le fait de parler de super-requin a permis d’accéder à tout un vocabulaire spécifique (nageoires, ailerons, dents, mâchoire). De manière détournée, cela permet aux enfants en décrochage de revoir du vocabulaire très complexe.

Par ailleurs, mixer des animaux ensemble développe l’esprit d’abstraction et l’imagination.

2) Ni les enfants, ni moi, ne vous avons invitée à rentrer dans le groupe. Un groupe d’enfants, ce n’est pas un aquarium. On ne peut pas se permettre de venir observer, commenter, dire ce qu’on pense à haute voix.

Tout comme on entre pas au milieu d’une répèt’ de musique pour dire que le fa est trop bas, sur une scène de théâtre pour dire que l’acteur est quand même un peu chiant.

Quand on arrive au milieu de quelque chose, on observe. Sans bruit.

3) Moi, encadrante du groupe, je milite tous les jours pour que les enfants mettent un filtre entre leur cerveau et leur bouche. Alors, je n’ai pas à accepter qu’une personne tierce se le permette sans que je ne réagisse. Et je n’ai pas à recevoir sa colère ou sa frustration, parce que je lui demande de la retenue.

 

Je pourrais vous citer de nombreux autres exemples : les personnes qui disent n’importe quoi aux enfants, puis quand je réajuste me disent « Mais je ne vous parle pas à vous, Madame ».

Ou d’autres joyeusetés du même genre.

 

J’invite chacun à se référer aux rudiments des interactions entre personnes. Au respect de l’autre, dans son individualité. À l’observation d’un contexte, quel qu’il soit, avant de s’y plonger. À réfléchir avant de parler ou d’agir.

Puis de transposer ce contexte au groupe… En l’envisageant de manière encore plus fragile et délicate.

L’éducateur gère à la fois les interactions entre les enfants, les adultes et les enfants, les enfants et lui-même.

On redresse à la minute une quantité incroyable de situations en phase de déraper. On évite les bastons, les engueulades, les coups, les brouilles, et tous les enquiquinements de la vie.

 

Parce que le groupe, c’est pas naturel, mais c’est un contexte social obligé.

 

Alors quand ce groupe est serein, que tout se passe bien, et qu’il est mis en péril par Ducon la Joie, forcément, ça agace. Parce que Ducon la Joie, lui, il est dans son bon droit! De son point de vue, il ne fait rien de mal.

« Il avait juste vu de la lumière, et il est rentré… »