Le corps de l’éduc’ – contorsions et sandwich

Je parle assez souvent du positionnement de l’éduc’. Et j’entends évidemment le positionnement dans sa manière de parler aux enfants, d’envisager le rapport enfant adulte.

Mais ce positionnement est aussi dans le corps.

 

Souvent à genoux, quasiment toujours assise par terre, je me mets à hauteur des enfants (qui en profitent parfois pour me coiffer, jouer avec mes bouclettes, toucher les boucles d’oreilles). Pour les entendre, mais également parce que malgré ma minitaille, si je ne me baisse pas, je domine les enfants (ou du moins jusque 10 ans).

Et toute parole que je pourrais prononcer semblerait agressive.

 

Accepter les contacts. Les mains dans les miennes, parfois cinq enfants se battant pour donner la main, chacun attrape avec un sourire quelques doigts de ma main. Et à moi de me dépatouiller avec ces poussins, m’encerclant comme un bouclier humain.

Et ne croyez pas que ce soient des contacts toujours doux. Les mains transpirent, collent, mais s’agrippent désespérément. Les minots remontent mes manches, toujours trop longues.

Parfois, être prise en sandwich par les loulous, qui veulent tous me raconter quelque chose. Se faire marcher sur les pieds, par la même occasion.

 

Les sorties collectives sont des moments angoissants : l’attention est au maximum, la vigilance au summum. On compte, on veille. Et cela épuise.

 

Jouer de mon corps, avec des attitudes comprises instantanément : souvent, en sortie, le temps manque pour donner les consignes. Elles sont toujours données en amont (et très connues des enfants), mais ne peuvent pas être forcément dîtes dans le calme.

Alors le doigt pointé, les sourcils froncés font parfois cesser le chef de rang qui veut traverser seul, sans top départ.

On fait traverser, le corps tendu barrant la route aux voitures qui se marrent. Parfois, jeter un regard vilain aux benêts jouant des accélérateurs.

Remonter le rang. Marcher vite, trottiner, courir.

 

Pointer l’endroit d’arrêt. Jouer de la voix.

Ah, la voix de groupe. Celle qui est puissante, et qui porte sans hurler. Légèrement plus aiguë et métallique que ma voix naturelle. Ce ton possède ses propres ponctuations, d’angoisse, d’interpellation ou encore d’arrêt de bêtises.

Ce métier est parfois proche de celui de comédien : on mime la colère, le mécontentement.

 

Accepter de ne pas avoir de pause : la pause de déjeuner est toujours un moment chouette, car tout le monde est pressé et content de pouvoir manger. Mais c’est surtout, pour les éducs, un moment de régulation : l’énervement monte vite chez les enfants, qui une fois leurs sandwichs ingurgités supplient d’aller jouer.

On avale son sandwich en quelques minutes, en circulant entre les groupes. S’interrompre, filer la balle aux footeux, ouvrir moult bouteilles d’eau.

Et participer aux jeux. En proposer, laisser proposer, jouer ensemble.

 

Lors des sorties, le corps est plié à la base : le sac mignon laisse la place au sac du baroudeur : trousse de soin, ballons, quelques jeux, des feuilles par milliers (autorisations de sorties, fiches d’appel) se battent avec les créations du jour, que l’on ramène fièrement à la Maison de Quartier.

 

Les sorties sont également des moments doux : des moments de discussion, plus sereins et sérieux que pendant l’année. Et se contorsionner du côté d’où l’enfant interpelle. Se tordre à droite, à gauche, pour accéder à la confidence du minot.

Accepter d’être sollicitée, d’être disponible, malgré la tension du corps et de l’esprit. Mon prénom, prononcé une bonne trentaine de fois dans la journée, est répété, à l’infini, jusqu’à ce que je daigne me tourner.

 

Mon corps en fin de sortie est comme un origami déplié : toutes les marques de la journée, dans mes mains, mes jambes, mes pieds, mes oreilles, sont marquées insidieusement…

Ce qui ne nous empêche pas de prévoir une sortie le lendemain, le surlendemain, puis peut-être bien le mercredi suivant.

« Quand je serais grand.. » – quand la parole de l’adulte interfère

A. est un enfant qui est avec nous depuis deux ans, maintenant.

Jamais de devoirs. Toujours actif. Un énorme sens de l’humour, autant dans le comique de geste que de situation.

Il possède également une attention perturbante pour un enfant. C’est un des seuls enfants qui nous demande comment on va, et qui attend la réponse à sa question. Qui nous interpelle lorsqu’on est fatigué, ou en colère.

 

Cette année, il est en mi-temps CLIS. C’est une classe aménagée pour les enfants avec des difficultés scolaires lourdes, dont le groupe restreint permet l’apprentissage.

Un jour, A. me dictait des numéros de téléphone, pour appeler les parents. Arrivé au nombre « 62 », blocage.

« Mathilde, je ne sais plus comment se prononce ce nombre ».

Alors je pique les méthodes de l’ami Célestin Freinet : je commence à travailler avec lui sur du concret : faire des photocopies au lieu d’apprendre par cœur des leçons, ça permet de compter, de lire. Écrire à l’ordinateur. Pour que les notions deviennent concrètes.

 

« Mathilde, tu sais quoi? Plus tard, je veux être pilote d’avion. »

Combien d’adultes auraient découragé ce minot? Lui auraient renvoyé son niveau scolaire à la figure?

Je l’ai laissé me raconter ce qu’il avait vu. A la télé, principalement. Dans quelques livres. Le cockpit, les manettes. Les freins. « Mais comment je vais faire si c’est à ma gauche? Je suis droitier. »

Je lui ai proposé de faire des recherches, ensemble. De lire des articles, de chercher à la bibliothèque. De présenter aux autres.

Car en m’expliquant, sa parole est devenue plus sûre. Il trébuchait moins sur les mots. Prenait plus le temps d’organiser sa pensée.

 

En l’écoutant, j’ai douté. N’est-ce pas un peu hypocrite d’écouter, en connaissant le système scolaire, les notes, la méritocratie et tout le bazar? Et savoir que A. allait, avant même de pouvoir se tester lui-même, se confronter au mépris d’une infinité d’adultes?

Et puis je me suis souvenue de tous ces adultes qui ont brisé mes rêves, petite. Qui se sont sentis légitimes de donner leur avis. De me soumettre leurs idées de ce dans quoi ils me voyaient.

Ce qui m’avait toujours un peu gênée. Car même la rêverie ne m’appartenait plus.

 

On n’interfère pas avec les rêves. On ne demande pas l’avis de quiconque, quand on rêve.

Mais si le rêve appartient au rêveur, la conversation résulte de l’interaction :

« – Mathilde, il faut beaucoup travailler pour devenir pilote d’avion?

– Oui, ça demande beaucoup de travail.

– Ohhh… Pfff. »

Et la conversation a reprit.

 

Car mon rêve à moi serait qu’il accède au sien :

« Tu sais, Mathilde, quand je serais à l’école des pilotes, je t’enverrai une carte. Elle dira :

Chère Mathilde,

Je suis bien à l’école des pilotes, où j’apprends mon travail. J’espère que tu vas bien.

Je te fais des bisous.

Signé : A.  »

 

Et même si je ne reçois pas sa carte, de l’école des pilotes, j’espère qu’il résistera à la pression des autres adultes. Et qu’il se souviendra de notre regard bienveillant.

 

Quant à moi, j’espère ne pas le retrouver ébranlé.

 

Et la place du parent?

Il y a beaucoup de mythe qui entourent « le » parent. Parent démissionnaire, absent, méprisant, trop couvant. Le rôle du parent est souvent vu en obstructeur d’une éducation bien pensée par l’éducateur.

« Nan mais ce papa, il n’est jamais là, on le voit jamais », « attention, celle-ci, elle tape des scandales », « Rho, sérieusement, elle peut pas le lâcher un peu, son môme? Comment il va faire au collège? »

Certains positionnements éducatifs possèdent un aspect malsain : l’appropriation de l’enfant, la notion de « bien faire » du professionnel. La notion de « savoir ».

Il y aurait donc une connaissance inhérente au métier, que n’auraient pas les parents?

Entendons-nous bien : les métiers de l’éducatif sont un métier et pas uniquement un instinct. L’éduc’ encadre un groupe et observe le positionnement de l’individu au sein de ce groupe, son évolution personnelle, ses progrès, qui naissent de tâtonnements.

 

En chaque début d’année, je me permets d’énoncer la même phrase, devant un parterre de parents attentifs : « Le premier éducateur de l’enfant, ce n’est ni moi, ni l’enseignant, ni l’animateur du centre. C’est vous. Car qui apprend à un enfant à s’habiller? A lacer ses chaussures? C’est vous. Vous êtes le premier éducateur de l’enfant. Et votre rôle est essentiel. »

Les parents me regardent souvent un peu éberlués. Ce regard me rend toujours un peu triste, et me questionne : à quel moment, dans leur vie de parent, leur a-t-on parlé en égal et non en élève?

Car l’éducatif, ce grand domaine, est toujours instable et en mouvement : la victoire un jour, pour un minot, est temporaire (car elle s’inscrit dans son évolution et son parcours à un instant T) et valable uniquement pour lui.

Il n’existe pas de recette miracle éducative, autant pour les parents que pour les pros (sinon, cela se saurait). Car chaque enfant est différent, et nos interactions avec eux diffèrent d’un instant à un autre (en fonction du « degré de diplomatie », du niveau de patience, de la dose d’humour à cet instant, etc). Nous tâtonnons tous. Nous cherchons les meilleures solutions. En toute bonne foi.

 

Pour accompagner l’enfant dans son parcours, nous devons accompagner les parents. Cela n’implique pas d’intrusion dans la vie familiale. Cela n’implique pas pour moi de prendre la place du parent, en disant à quelle heure un enfant doit se coucher ou ce qu’il doit manger le soir.

Accompagner un parent, ce n’est pas éduquer un parent.

C’est lui proposer une aide, en fonction de ses détresses, de ses urgences. Et cela commence par écouter les parents.

Sans a priori. Sans mauvaise intention. Et donc sans tous les sous-entendus plus ou moins vaseux cités plus haut.

Cela ne signifie pas que je vais trouver la solution. Bien loin de là. Mais cela amorce un travail commun, collectif. Un véritable travail de co-éducation. Nous allons chercher ensemble une solution à un problème présenté, à un événement nouveau dans la vie de l’enfant.

Et cette recherche ne se déroule pas en huis clos d’adultes. L’enfant est associé à cette réflexion, qui le concerne entièrement.

 

Aussi, je suis souvent fatiguée d’entendre ces mythes autour des parents. Les parents sont rarement démissionnaires. Ils sont souvent fragiles face à une institution qui les dépasse. Face à des codes non maîtrisés.

Car lire un bulletin scolaire, entendre parler de « compétences », de « notions », si l’on n’a pas été scolarisé en France, ce sont des concepts.

Et les parents s’en remettent donc aux professionnels. Ce n’est pas de la démission, c’est croire en la compétence d’autrui : « Écoute, je ne sais pas ce que t’as dit le maître, là, mais en tous cas ça ne va pas. Donc tu l’écoutes. »

Le discours tenu aux parents est parfois un discours qui n’est pas bienveillant, qui ne permet pas de construire à plusieurs. Qui met au contraire à distance.

 

La co-éducation est ce qui permet d’atténuer la distance, de prendre la réalité de vie de chacun des acteurs éducatifs et d’entendre la voix de l’enfant, au même titre que la voix de l’adulte. A partir de ces constats, de construire à plusieurs.

Remettre les parents au centre, en égal, au coeur des processus, c’est les replacer comme premier éducateur de l’enfant.

Et comme l’a dit si bien un collègue : « Vous, parent, elle, enfant, et moi, animateur, on est comme les trois pieds du tabouret. S’il y en a un qui laisse tomber, le tabouret se casse la figure. Pour rester debout, on doit se soutenir mutuellement. Et ça passe par la communication, en premier lieu. »