Positionnement sur la punition (ou un titre avec un peu trop de « p »)

« Bah voilà, t’es content? T’es puni. »

Cette jolie phrase, on l’a tous entendue, voire prononcée, voire appliquée.

Mais punir, à quoi ça sert exactement? Pourquoi on punit, et à quelle condition on lève la punition?

 

La punition, c’est l’exclusion temporaire du groupe d’un membre de ce même groupe. Elle peut être physique (le fameux, à l’ancienne, « être puni à la porte ») ou par dissociation d’activités (rester physiquement dans le groupe, mais faire autre chose de moins bien : genre copier des lignes.)

J’insiste ici sur la notion d’instant : l’exclusion ne peut pas être systématique ou régulière. Ce sont des moments précis, pour une raison précise, que l’enfant sort d’un jeu ou du groupe.

Si l’exclusion est régulière, c’est à l’adulte de réfléchir à pourquoi l’enfant est puni continuellement. De son positionnement par rapport à celui de l’enfant.

 

 En tant qu’encadrante, je me suis toujours interrogée sur l’utilité de la punition. Je n’ai personnellement puni qu’une fois, en quasiment dix ans maintenant. Ce moment, je l’ai regretté, je le regrette encore, et j’essaie à présent de toujours faire autrement.

Toutefois, ayant constaté en janvier des vents de punitions, cette question m’est revenue en pleine figure.

 

Pourquoi punit-on?

Et là, soyons honnête : souvent, l’exclusion du groupe par l’encadrant intervient au moment où l’enfant lui casse les pieds, niveau international : refus d’écouter les consignes, agitation, etc.

Je me suis toujours interrogée sur ce moment clé : est-ce suffisant, qu’un enfant soit agité, pour l’exclure du groupe?

J’ai parfois entendu des arguments de l’ordre du « cela ralenti le groupe », pour justifier la punition. Cela me semble toutefois un peu creux. En effet, dans un contexte apaisé, si un enfant n’avait pas compris une consigne, aurait redemandé à plusieurs reprises, l’encadrant aurait pris le temps de réexpliquer.

(Enfin, j’ose espérer.)

 

J’ai pu constater que l’exclusion physique (aller sur une chaise, être en dehors du cercle du groupe) permettait, d’une part, aux animateurs d’éviter de s’acharner sur un enfant, d’autre part, de retrouver le calme nécessaire pour parler à l’ensemble du groupe.

Et c’est ce second facteur qui est à prendre en considération : le rapport du groupe vis à vis de l’enfant qui perturbe.

La punition intervient donc à un autre niveau : celle de la protection du groupe.

J’ai le souvenir, en tant qu’enfant, d’instits, encadrants, qui hurlaient sans cesse. Hurlements pourtant jamais dirigés contre moi, mais ce climat tendu et souvent violent m’a toujours fait prendre conscience que, ce qui arrivait au copain pouvait m’arriver. Et quand un adulte criait, quel que soit le destinataire, j’étais toujours affectée par les cris.

Mettre un enfant en retrait permet de pouvoir parler à nouveau normalement à l’ensemble du groupe. Cela permet aussi de reprendre calmement les activités.

Les animateurs, chez nous, font sortir les enfants des jeux en les plaçant sur une chaise, face au groupe. En dehors du cercle physique du jeu, ils voient le déroulement du jeu. Ils constatent donc une fois en retrait que le jeu se déroule calmement, sans cris ou fracas.

Ils sont rarement punis sur toute la durée du jeu.

 

Et là arrive la partie importante : une fois l’enfant punit, comment lève t-on la punition? Comment est accompagné l’enfant punit?

Mettre un enfant en retrait, c’est juste l’exclure. Sans accompagnement, un enfant peut se dire, surtout si les punitions sont répétitives, que c’est injuste.

La punition s’accompagne donc toujours d’explications avant, après, et encore après.

 

Je m’explique, et pour cela je vais recréer une situation de jeu. Je vous met l’histoire en italique, l’histoire va être ponctuée par les commentaires.

17h45. C’est l’heure du commencement de la partie « jeu ». Les animateurs demandent aux enfants de se mettre en cercle.

Commencement de la déconnade du petit J, qui commence à trottiner, range difficilement ses affaires. Cet enfant a par ailleurs la séance d’avant bien fichu le bazar.

Stop. Premier point : fin de séance, nous sommes tous (enfants ou adultes) fatigués, c’est la fin de journée. Une remise au calme s’impose ici avant toute chose.

Par ailleurs : J a déjà été puni hier. Avant même de commencer le jeu, on pose le cadre du moment.

Exemple :

« – Dis-donc, J, tu te souviens hier, ce qu’il s’est passé pendant le jeu?

– Oui, j’ai été puni sur la chaise.

– Que doit-on faire pour ne pas retourner sur la chaise?

– On ne doit pas couper les animateurs, parler pas trop fort, et écouter les consignes

– Oui, et aussi respecter les copains ».

Ici la base des règles de vie sont posées. On rappelle également à l’enfant que nous n’avons pas envie qu’il soit puni comme hier. On peut commencer à poser les consignes du jeu.

 

Les enfants s’installent en cercle, J continue à s’agiter. Les animateurs n’arrivent pas à mettre deux consignes bout à bout. L’énervement monte. Au bout d’un moment, la phrase est lâchée : « Hé bien voilà, tu vas aller sur la chaise, puisque tu n’arrives pas à rester avec les autres ».

La chaise est, je le rappelle, un peu en retrait des copains et face au groupe. L’enfant voit donc ce qu’il se passe.

Je vais voir le petit J sur sa chaise. Je suis pour ma part arrivée au milieu de la séance, je n’ai pas vu ce qu’il s’est passé.

 

Je lui demande de m’expliquer pourquoi il est puni. Quelles solutions, l’enfant voit, pour ne plus être puni. Que faudrait-il qu’il fasse pour ne plus se retrouver sur la chaise.

A ce moment, J savait très bien pourquoi il était puni. Je me suis permise de lui parler longuement, calmement. De le laisser oraliser.

Je lui ai également expliqué qu’aucun animateur ne lui en voulait personnellement, qu’il était puni pour ses actions et pas pour ce qu’il était.

Ce cadre était un peu particulier, car J est un enfant que toute l’équipe avait beaucoup repris ces derniers temps. Il y avait donc un effet d’acharnement implicite, qui était plus de l’ordre de la cause/conséquence, mais que J interprétait différemment.

 

Dans le cadre de la conversation, je lui ai demandé si parfois, il s’occupait de ses frères et soeurs.

« – Oui, ça m’arrive souvent.

– Est-ce qu’il t’écoutent toujours?

– Oh non, ils n’écoutent rien.

– Et ça te fait quel effet quand ils n’écoutent rien?

– C’est super relou, je m’énerve.

– Tu sais J, quand tu n’écoutes pas et qu’on te répète mille fois les choses, c’est un peu pareil. »

 

Cela ne s’arrête pas ici. Car la punition n’étant pas posée par moi, ce n’est pas moi qui pouvait la lever.

« – J, à ton avis, à quel moment penses-tu que tu pourras retourner dans le jeu?

– Quand je serais calme et attentif.

– Penses-tu que tu es calme à présent, où te faut-il encore 5 minutes?

– Je crois que c’est bon.

– Attention, si tu retournes dans le jeu, il ne faut pas que l’on se fâche à nouveau.

– Oui.

A ce moment là, l’animateur qui a posé la punition est interpellé pour pouvoir la lever. L’enfant explique à l’animateur à quelle condition il peut re-rentrer dans le jeu.

Il re-rentrera dans le jeu, et la séance se concluera bien.

 

L’après après est pourtant essentiel :

En toute fin de séance, j’appelle J : « J, tu vois, tu as réussi à entrer dans le jeu avec les autres. Demain, ce serait bien que tu ne passes pas par l’étape de la chaise. Qu’en penses-tu? Réfléchis à comment faire demain pour rester dans le jeu du début à la fin. »

 

Le rôle de l’adulte est donc de médiater et de faire réfléchir, plutôt que d’exclure pour avoir la paix. La punition demande donc un accompagnement très attentif.

Pour conclure, je voudrais également attirer votre attention sur un fait : un enfant puni à un endroit est assez souvent puni à d’autres : à l’école, à la cantine, au centre, à la Maison de Quartier. Soit parfois toute une journée hors du groupe.

Plus les punitions sont successives, plus l’énervement monte, plus l’enfant risque d’être puni. Le cercle vicieux par excellence.

Montrer de l’attention et de l’intérêt à ces enfants, leur confier des missions, des responsabilités, les faire participer très activement, les valoriser dans ce qu’ils font de bien pour que leurs noms ne soit pas systématiquement associés à du négatif, sont, je le pense, des alternatives pour moins punir.

Et lorsqu’il y a débordement, aller réfléchir sur la chaise. Puis en discuter très longuement.

Nuit

Ici s’éloigne le tumulte. Là commence la nuit.

La route si lisse se mue progressivement en sol inégal et rocailleux.

Le silence s’empare du décor.

 

L’eau du canal est terriblement calme ce soir : les lumières floues s’y reflètent, invitant les métaphores usées.

Je ploie devant le gigantisme des grues, rêve face aux toboggans géants.

 

Le froid m’engourdit l’extrémité des doigts, le bout du nez.

Je surprends les canards en flagrant délit de quotidienneté.

 

Laisser le temps se suspendre.

Laisser la nuit filer.

La projection du dimanche aprem

Le dimanche, c’est un autre espace temps.

La structure endormie se réveille doucement. La rue semble l’accompagner, les bruits sont plutôt lointains.

Ouvrir les stores, allumer les chauffages. Travailler le dimanche, c’est un peu comme un premier jour dans une location : ça semble froid et austère de prime abord, mais on va tout faire pour arranger ça.

La projection commence à 15h, j’ai deux heures pour tout installer. Dans mon temps installation est même prévu le moment de panique : celui du « son qui ne fonctionne pas », du « ciel, pourquoi le projecteur semble surchauffer » voire même du « cool, je n’ai pas le mot de passe de l’ordinateur portable ».

Les branchements sont faits, le projecteur allumé. Le DVD est testé – il fonctionne. Le son est nickel, l’image impeccable. D’expérience de projection, ça marche quasiment trop bien. Heureusement, j’impose ma marque de fabrique : l’image pas si droite que ça (mais dans le noir, ça fait illusion).

 

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Installer les chaises, préparer le goûter.

Enfants et familles arrivent en douceur. C’est dimanche : le quart d’heure de politesse est imposé.

Les enfants s’approchent de l’installation, qui est un peu bancale. On fait des ombres chinoises avec le projecteur : lapins et loups maladroits gobent les icônes projetées sur le mur.

Les parents s’installent sereinement avec leurs minipouces, les plus grands me suivent à la trace « Mathilde, quand est-ce qu’on commence? » « Dis, je peux éteindre les lumières? »

 

Ça démarre. Silence concentré dans l’assemblée.

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Certains enfants ont une mission « d’assistants projectionnistes » : ils sont quelque part un peu impatients que le court-métrage finisse, pour pouvoir rallumer les lumières et ouvrir les stores.

A la fin du générique, c’est la course pour mettre en œuvre leur mission. Les parents me regardent d’un air surpris : « On peut regarder la suite? »

Bien sûr qu’on le peut : car le court-métrage du projet d’enfant s’inscrit dans une série de 5 films.

Progressivement, les enfants se rapprochent de la table de régie. Une louloute de 4 ans se posera tranquillement sur mes genoux. Un second décalera délicatement sa chaise : « Mais comment ça fonctionne, les branchements? »

Deux autres minots s’installent à ma droite : je suis encerclée. Tandis que la petite sur mes genoux se détend progressivement et s’adosse de plus en plus, je commente, j’explique, je re-raconte aux enfants parfois trop petits pour décrypter les rapides images sur l’écran.

 

Ça se finira comme un dimanche : dans un imbroglio de miettes de gâteau au chocolat, de mines réjouies des minots, associée aux mercis à la cool des parents.

La journée se finira ainsi : les familles s’évaporeront tranquillement, tandis que les lumières de la Maison de Quartier s’éteindront en douceur.