Les protecteurs

Depuis mon enfance, se multiplient dans mon entourage des adultes au regard bienveillant. Ces protecteurs n’ont aucune obligation à se lier à moi : ce ne sont ni des parents, ni des personnes pour qui mon confort, ma sécurité ou ma joie importe ou impacte.

Ils arrivent progressivement dans ma vie, sans que j’y prenne gare. Leur bienveillance et leurs regards doux sont des repères pour moi, à chaque lieu de ma vie.

Petite déjà, je copinais avec la gardienne de l’école, les dames de service. Ces personnes dans notre entourage quotidien et pourtant ignorées par la plupart des enfants. J’ai toujours dit « bonjour » ou « merci » à ces femmes, en les regardant vraiment. En les considérant.

Je me souviens des gestes doux d’une Atsem, remettant bien ma capuche ou écartant doucement mes cheveux devant mes yeux. Je me remémore avec tendresse la gardienne de l’école, qui nous gardait mon frère et moi parce que la nounou ne venait pas nous chercher. Et ses sourcils froncés, ses yeux trop bleus lançant des éclairs « c’est pas contre vous, mais laisser des enfants comme ça… ».

J’ai souvent pensé que ces protecteurs étaient présents en raison de mon statut d’enfant. De ma fragilité inhérente à mon âge et à mes bonnes joues toujours roses.

Le temps passe, mes joues sont toujours rosies, et les protecteurs continuent à se manifester. Collègues, commerçants.. Ils sont présents dans mon entourage.

Le médecin de famille qui, à vingt ans passé, m’engueule joyeusement si elle me voit sortir trop tard.

La caissière, avec qui je parlais le temps de dérouler tous les articles du tapis. Et parfois un peu plus, m’octroyant le privilège de me tenir près d’elle. Elle m’en a voulu lorsque j’ai déménagé. M’a faussement boudé lors de mes courses légères à chaque passage chez mes parents.

Le cuisinier d’une entreprise où j’étais embauchée l’été, qui a lâché ustensiles et casseroles lorsqu’il m’a vu tomber dans les pommes, au milieu du self, suite à un don de sang. A mon réveil, la tête dans le coton, il me tenait fermement la main, l’air inquiet. Les personnes auront mangé un peu plus froid, ce midi là.

Cette ancienne collègue de ma mère, qui travaille sur le même quartier que moi. Croisée dans la rue, elle m’écoutera parler longuement, fixant mes yeux, mes cheveux moutonnant, puis me dira avec tendresse : « Tu as les yeux de ta mère ».

Je mets toujours du temps avant de réaliser le rapport tendre qui s’est installé. Et un doux flottement s’installe : à la gratitude s’allie un sentiment de plénitude.

Car à chaque rencontre renaît cette bulle, entre nous deux. Un sas de sécurité, un moment de suspension.

Un temps à part.

Les grandes tablées de la maison de la Suède

On s’y retrouvait, une fois par mois, parfois plus souvent. C’était nos moments à nous, nos moments d’étudiantes.

Je déambulais d’abord dans ce grand jardin de la Cité Universitaire. En passant devant les différentes maisons, je rêvais leurs intérieurs. J’espérais y voir une porte s’ouvrir en grand, pour pouvoir y capter quelques images.

 

C’est dans une petite allée très calme que je finissais ma rêverie, face à cette petite maison et sa porte bleue. La copine qui y résidait venait toujours ouvrir en chaussons.

Dans l’escalier, les marches tapissées absorbaient les sons de mes pas. Pourtant, la maison n’était pas calme : les rires, les conversations tintaient doucement, comme un doux bruit irrégulier.

 

Nous nous retrouvions toujours pour manger.

De nos repas d’abord intimistes, à trois, sont arrivés progressivement copains et copines. Chacun était invité à amener à manger et à boire.

Nous cherchions toujours un plat que les copains ne connaissaient pas.

Sur les tables, les plats et les boissons côtoyaient les petits dictionnaires électroniques de poche, alliés incontestable face à mon vocabulaire peu académique.

J’ai rarement aussi bien mangé.

J’ai toujours ri à cette table en bois clair, à discuter de tout et de rien, à parler de l’étrangeté de la feta ou du service militaire en Corée.

 

La cuisine était un espace vivant, vibrant. Un espace de confrontation, où se révèlent nos habitudes, nos éducations et nos manies, parfois à l’opposé des us et coutumes de l’autre. J’ai pu y déceler le découragement de mon amie coréenne lorsqu’elle m’a demandé de couper correctement des carottes.

Mes mouvements approximatifs et amples, les légumes joyeusement irréguliers lui décrochaient de furtifs « tt tt tt », signes discrets de sa désapprobation. Reine de l’arrachisme, des plats à l’à-peu-près, j’ai mis sa patience à rude épreuve.

Souvent, nous nous asseyions sur le bas rebord de la fenêtre. En été, le parfum des arbres et de l’herbe fraîchement tondue se mêlait aux odeurs de cuisine. A nos rires, aussi.

 

Et parfois, les grandes tablées.

Ces repas, à quinze ou vingt. Ces moments où je ne connaissais presque personne autour de la table, et où ça n’a jamais été effrayant. J’ai toujours pris ces temps comme des moments de grâce, où chacun souhaite découvrir l’autre, dans un climat bon-enfant et bienveillant.

Les présentations étaient toujours amusantes : prénom, nationalité et ville d’origine, études et niveau d’études.

Quand je me présentais comme « Mathilde, française, de Paris, étudiante en lettres », les camarades de tablée s’arrêtaient. « Tu es née à Paris ? Une vraie parisienne ! Je n’en ai jamais rencontré ». Espèce rare, « le parisien ». Les étudiants étrangers de la Cité U côtoyaient mille nationalités, toutes si intéressantes, que j’étais surprise qu’ils s’arrêtent sur mon pauvre bagage de parisienne.

« Tu sais, mon Paris c’est un paris dégueu *l’ami cherche « dégueu » dans son dico de poche*, sale *hochement de tête*, parfois insalubre. »

Je racontais alors mon 19e arrondissement, mes lieux d’errances et mes repères. Que les parisiens sont assez hautains, « qu’ils font la gueule », et que j’avais du mal à m’identifier à cette ville et ses habitants.

Dans ces soirées, je laissais de côté toutes les références liées à l’enfance, qui font que nos générations se reconnaissent, discutent, échangent. Et en abandonnant quelques référentiels, en acceptant de perdre quelques repères, j’ai retrouvé la joie des questions simples : « Mais ça se passe comment, la scolarité au Japon ? Sérieux, tu écoutais des cassettes de vocabulaire de français dans le métro? »

. Les conversations y étaient riches : les constats des copains étrangers questionnaient toujours mon regard habitué au système français.

Dans ces repas, j’ai retrouvé l’étonnement naïf que j’avais, enfant.

 

Je n’ai jamais réussi à quitter ces soirées tôt. Je courais toujours derrière le dernier RER, pour profiter des derniers instants, me laissant englober par la joie sereine et les discussions chahutées.

Je regrette à présent ce sentiment délectable du lâcher-prise face à l’autre. Je regrette cette période où, le temps d’une soirée, il n’y avait pas d’autre enjeu que celui d’être intensément curieux.