« Projet avec » / « projet par » : et dans la vie de la réalité véritable?

On entend beaucoup ici et là les notions de « projet pour le public », « projet avec le public », et « projet par le public ».

C’est un peu le gimick du moment.. Ce qui n’est pas un mal en soi, car poser des mots sur des termes permet souvent de revenir sur des méthodes et des procédés (à mon sens).

 

Donc, et pour faire simple :

Un projet « pour » est un projet conçu de A à Z par l’encadrant, qui a détecté un besoin sur le territoire et vis à vis de son public. L’encadrant recense l’avis de celui-ci, mais la démarche est interne à la structure ou le professionnel.

Exemple :  Le projet de la Machine à Poèmes, mené l’année dernière, est une démarche qui est venu des professionnels (partenariat Maison de Quartier et Bibliothèque). J’ai rencontré le créateur de cette machine, nous avons proposé ce projet aux enfants.

Les enfants ont enrichi le projet avec leurs demandes : demande d’illustrations, affiches géantes. Mais cela reste un projet initié par une structure, en réponse à un besoin identifié (lié aux difficultés de lecture par les enfants, du rapport complexe à la poésie et à la littérature en général, et à l’écriture et l’invention, trop souvent bridé).

Un projet « avec » est un projet en collaboration entre le professionnel et le public. C’est la majorité des projets menés, souvent par manque de temps (et parfois de confiance en la « capacité » du public).

Exemple : L’année dernière, les enfants ont réclamé de faire du théâtre avec un intervenant rencontré plus tôt à l’accompagnement à la scolarité. Une démarche « complète » du projet d’enfants eut été de leur faire écrire leur demande, réfléchir au planning d’intervention, l’objectif, écrire une lettre au Maire pour obtenir une subvention, etc.

Un projet « par » est un projet mené entièrement par les enfants, habitants, familles. Cela demande du temps, un accompagnement très suivi de la part de l’animateur / l’encadrant.

 

J’avais beaucoup de griefs, auparavant, sur le blocus des pros lié aux « projets par ». Et agacé que lorsqu’on parle de « projet par les jeunes » / « projet d’enfants », c’est souvent un projet vitrine, un « projet avec » déguisé.

Mais il m’a fallu un temps avant de comprendre que le projet « par » est avant tout une démarche. Et qu’elle prend du temps à se mettre en place.

Aussi, que la pédagogie mise en place est probablement en adéquation avec le « projet par », mais que la prise en main par le public est progressive, à base de petites victoires. Petites victoires qui, au final, constituent une grande avancée.

 

Et pour illustrer cette notion, je vous livre mon expérience. Nous la menons depuis un an tout juste avec les enfants de la Maison de Quartier.

 

L’année passée, de retour du musée Cluny, les enfants racontent leur journée:

« Mais tu te rends pas compte! Le mec, il parle devant, tout seul, nous on suit, on a juste le droit de se taire »

– Ouais. En plus c’est chiant.

– Et puis c’est pas super beau non plus.

– Franchement on pouvait rien faire. J’attendais juste le pique-nique.

– Et puis qu’est-ce qu’on s’en fout, du Moyen-Âge?!

 

A partir de ces témoignages, il m’importait de demander aux enfants la vision qu’ils avaient du musée. Et surtout, s’ils avaient un « musée rêvé ».

La vision du musée est grosso modo équivalente à ce qui est cité ci-dessus. Avec en plus « on ne peut pas courir », « on ne peut pas parler », « on ne peut pas toucher ».

Un espace de restriction, en somme.

Le musée idée serait donc l’inverse, un endroit où l’on peut courir, aller librement, rêver, regarder, se poser. Où on peut manger au milieu des œuvres.

(Ce qui n’est pas toujours possible, hein, j’entends bien. On va pas coller son Pépito sur les toiles de Rembrandt. Mais on parle de Musée Rêvé. Donc on peut coller des Pépitos où l’on veut.)

 

Et ainsi commença notre projet avec le CentQuatre de Paris, espace ouvert où œuvres, artistes ou amateurs venant s’entraîner, et familles se côtoient en toute aisance. Et investissent les mêmes espaces.

La première visite du CentQuatre, sur une démarche de sortie de groupe, était relativement « classique » : visite de l’espace et d’une expo particulière, goûter et départ.

Le petit plus étant : proposer aux enfants de se guider eux-même à l’aide de plans + plans de métro, de la Maison de Quartier au CentQuatre, écrire ou dessiner leurs impressions dans un carnet (s’ils le souhaitaient).

 

Au fur et à mesure de nos venues au CentQuatre, que ce soit pour des propositions particulières (voir un concert, une expo) ou pour s’y promener, les enfants ont senti une marge de manœuvre dans cet espace.

 

Que ce soit au niveau « pratique et sécurité » de la sortie :

Nous ne nous déplaçons pas en « rang », mais en groupe : les enfants peuvent être à 3 ou seul. On leur demande juste d’être ensemble, ou à 2 groupes proches de l’animateur.

Les enfants connaissent le trajet : à quel arrêt on descend, et sont capables d’anticiper à la station d’avant qu’ils doivent se regrouper vers la sortie. Ils savent également comment on se rend au CentQuatre.

(Ce type de détail est très appréciable, car les déplacements en transports sont souvent l’objet de grandes angoisses et cheveux blancs chez les encadrants!)

Les enfants se comptent eux-même : ils connaissent la composition du groupe et font attention à ce que tout le monde soit là.

« – Est-ce que vous êtes bien 9?

– Un-deux-trois-quatre-cinq-six-sept-huit-neuf! Oui c’est bon! »

 

 

L’espace étant multiple et varié, il est impossible de faire une visite de l’espace du CentQuatre. On attrape des bribes, en fonction de son intérêt. Aussi :

Les enfants se déplacent librement dans la Nef pour aller voir danseurs, théâtreux, jongleurs s’entraîner. Leur seule « obligation » est de nous dire où ils vont.

Nous partons également du principe que « Si tu me vois, alors je te vois. On fait tous en sorte d’être dans le champs de visions de l’autre ».

Et les enfants s’auto-régulent. Ils sont bien conscients qu’on peut les chercher, et qu’ils peuvent être perdus.

Les enfants intéragissent avec les artistes « vivants », qui réagissent avec une grande bienveillance à leur curiosité et leur désir.

Je prendrais pour exemple ces actrices, répétant une tragédie entre deux personnages féminins sur fond d’enfanticide. En plein milieu de la scène, les comédiennes s’arrêtent pour débriefer.

– MAIS ELLE A TUÉ SON FILS?

– Oh non, la suite! Nous laissez pas comme ça !!

Les comédiennes ont pris le temps d’expliquer la scène, le contexte, et pourquoi elles le jouaient ainsi.

 

Puis enfin, sur la notion de « projet fait par » :

Suite à ces sorties où les enfants sont dans l’aisance, ils ont :

– Déterminé à quel rythme ils voulaient aller au CentQuatre (une fois par mois) ;

– Déterminé l’heure du départ (qui était trop tardive) et du retour (qui était trop tôt) ;

– Déterminé ce qu’ils voulaient faire au CentQuatre : du hip hop avec R’Style, profiter des artistes qui répètent dans la Nef, jouer librement dans les espaces (au foot ou à d’autres jeux collectifs), jouer dans le Labyrinthe (cette sculpture en carton qui permet des parties de cache-cache mémorables), et tant d’autres choses…!

 

Nous sommes donc sur des sorties :

– Où les enfants s’auto-régulent collectivement, sur le trajet et sur place ;

– Des sorties construites par les enfants, et sur des modalités qui leurs conviennent ;

Ce qui n’empêche pas d’enrichir ces propositions par d’autres idées soumises par les « encadrants » (aller voir un Fab Lab, par exemple!)

 

 

Le mythe : « Tous les enfants sont mignons »

Il y a quelques contradictions qu’il est nécessaire de gérer lorsqu’on travaille au quotidien avec les minots.

J’insiste toujours sur la relation bienveillante et apaisée qu’un adulte se doit d’entretenir avec un enfant (mais finalement, avec n’importe qui, par extension). Toutefois, ça me m’empêche pas de bondir lorsque j’entends :

« Oh mais tous les enfants sont gentils! »

« C’est un enfant, c’est pas méchant ».

 

Il y a un mythe autour de l’enfant, qui serait totalement pur et d’une gentillesse totale… Et qui vers 15/16 ans (la fameuse période des ados, les fameux « jeunes ») découvrirait d’un coup d’un seul qu’on peut être excécrable.

Et se positionne magiquement en tant qu’adulte à ce moment là.

 

Alors, reprenons.

L’enfant est une personne qui, plus qu’un adulte, se constitue, se positionne et teste. Il évolue et chemine en permanence (mais nous adulte, aussi, ne l’oublions pas).

Mais dès la toute petite enfance, il y a des traits de caractère qui s’affirment, des méthodes de communication testées et privilégiées. Celles-ci peuvent inclure des méthodes de manipulation parfois assez poussées.

En tant qu’adulte encadrant un groupe, c’est à nous de détecter certaines méthodes (parfois malsaines, oui, j’ose le dire!) et de les remettre en question.

 

Un exemple pour la route.

L’année passée, deux enfants particulièrement copains étaient dans le même groupe. Depuis quelques temps, je trouvais certaines interactions étranges. J’observais leur évolution à tous les deux au sein du groupe.

Activité art-plastique :

Enfant 1 : Machin, tu me dessines ça?

Enfant 2 : Mmh. Oui, ok (pas franchement chaud).

L’enfant 2 termine le dessin et lui tend.

Enfant 1 : Mh. C’est pas très beau. Donne-moi le tien plutôt.

L’enfant 2 donne le sien. Il le fait glisser sur la table, et la feuille tombe par terre entre l’interstice des tables.

Enfant 1 : Ah, très bien! C’est pas malin! Ramasse maintenant!

Je m’étais délibérément mise en retrait, pour voir jusqu’où cela pouvait aller.

L’enfant 2 allait évidement ramasser. Je vous passe toute la phase de recadrage qui a suivi.

A partir de là, peut-on vraiment affirmer que tous les enfants sont gentils? Hé bien non, pas plus que les adultes.

Passons sur la notion de gentillesse, qui est définissable puis discutable en soi, car terme usité pour parler des enfants. Ce qui est intéressant d’observer c’est la relation entretenue par les enfants entre eux, pas toujours saine.

 

Et j’en viens à mon deuxième point.

Cette légende autour de la gentillesse sous-entend qu’en tant qu’adulte, on s’entend pareil avec tous les enfants. On les aime tous. On se doit de les aimer, puisqu’ils sont tous mignons.

C’est être dans le postulat qu’un enfant équivaut à un autre enfant, sur tous les points (« ils sont gentils, ils sont mignons »).

En tant qu’encadrant, il arrive parfois qu’avec un enfant « ça ne passe pas ». Les animateurs l’expriment généralement ainsi. Si ce n’est pas identifié, la frustration, l’exaspération peut s’accumuler, et l’on peut s’acharner sur un minot, sans savoir pourquoi.

Et il faut se rendre à l’évidence.

Oui, en tant que professionnel de l’éducation, on est obligé d’aimer un peu tous les enfants. Pour être au minimum cordial et bienveillant avec les enfants. Pour ne pas en enfoncer un et l’exclure juste parce qu’il nous « saoule ».

Mais

En tant qu’individu, on n’aime pas de manière équitable et répartie tous les enfants. Car leur caractère et le notre sont parfois trop différents. Ça ne matche pas, on n’arrive pas à se comprendre.

Tout comme parfois, rarement, avec certains adultes « ça ne passe pas », cela arrive avec certains enfants. Que ce soit de manière épidermique sur une attitude globale ou certains points précis.

 

Et lorsque c’est identifié, que fait-on?

On en discute. On trouve des solutions.

 

Il m’est arrivé une fois de me retrouver face à ce type de situation, lorsque je travaillais en école primaire.

Le petit M., 6 ans. Boucles blondes et regard torpe, une lèvre molle. Il s’approchait toujours trop près, faisait des phrases à rallonge. Dès que j’avais le dos tourné, il mettait des gnons à ses potes et devant moi faisait sa gueule d’ange.

Oui, ce n’est rien en soi. Enfin, c’était du quotidien vécu avec d’autres enfants aussi. Mais cela ne passait pas.

Lorsque j’ai compris qu’il y avait quelque chose de bizarre chez moi (pourquoi je m’énerve plus? pourquoi la colère monte plus vite?), j’ai décidé de prendre sur moi, de me calmer.

(Et pour sa propre sécurité physique, d’essayer qu’il ne me colle pas trop physiquement. Car mon exaspération se manifestait dans mon envie qu’il soit au moins à 50 cm de moi.)

Etant seule face à une classe, c’est la solution que j’ai trouvé. Prendre sur moi, être cordiale et bienveillante. Ne pas plus m’énerver sur ses conneries que celles des autres. Être juste, quoi qu’il arrive.

Et le maintenir à distance pour m’éviter une réaction regrettable.

 

Et maintenant, en encadrant une équipe d’anims, je reprends toujours l’exemple de cet enfant :

« Parfois, il arrive que ça ne passe pas avec un enfant. Tout comme ça pourrait se passer avec un adulte. Un enfant, c’est un adulte qui se construit.

Si vous détectez de l’exaspération, que vous sentez que vous arrivez au bout de votre patience, de vos limites (car ce n’est pas parce que c’est un enfant que vous devez dépassez vos limites), vous passez le relais à votre binôme.

Et on en parle « .

Depuis un an, nous avons régulièrement le cas d’animateurs qui osent parler de rapport conflictuels, distendus, avec certains enfants.

« – Mathilde, je te préviens, je risque de perdre patience.

– Passe le relais. Si ça marche un peu mieux entre l’enfant et ton binôme, permets-toi de prendre de la distance. »

Et dans ce type de situation, l’enfant à en quelque sorte son référent. Et le contact passe beaucoup mieux, car la situation est énoncée, l’abcès est crevé.

 

Et dans certains cas, cela relativise et repositionne les choses dans l’autre sens :

« – Mais enfin enfant3, pourquoi tu lui parles comme ça?

Mais je sais pas… C’est sa tête là, elle m’énerve aussi! « 

 

Car doit-on aussi forcer les enfants à aimer tous les adultes? Et arrivera-t-on à casser le mythe de l’enfant « toujours mignon » à l’adulte qui a « toujours raison » ?