Dans le piège des artistes : « l’objet artistique »

Depuis un an, je suis parfois amenée à travailler avec des artistes.

Quelquefois, cela se passe très bien. Les personnes sont à l’écoute des enfants, à notre écoute également. Les relations sont sereines, détendues, on sait à qui on confie le petit groupe de minots.

Et les autres fois?

Les autres fois, ce sont les instant où ma colère monte très progressivement.

Globalement, ce sont les moments que j’appréhende le plus.

 

« Écoutez mademoiselle, on a un objet artistique, on est ARTISTES, voyez-vous? On veut bien transmettre aux enfants, mais, enfin, on a notre objet« .

 

Non, je ne comprends pas.

 

Pour moi, il y a deux démarches différentes :

La démarche artistique pure et autonome de création. Celle-ci ne concerne ni les groupes d’enfants, ni le public. Elle concerne le public une fois l’œuvre achevée, où l’artiste attend les avis du public.

Il n’y a aucune notion de transmission outre l’oeuvre, et aucune notion de médiation ni de construction commune.

Et il y a …

– La démarche, multiple, si présente, de médiation de l’artiste.

Et cette démarche se multiplie pour des raisons variées : outre les subventionneurs, qui, pour permettre aux publics d’avoir des enseignements culturels de qualité, il y a la volonté de certains artistes de médiater, de partager ses connaissances.

 

Mais de là vient le danger : l’artiste va-t-il demander aux minots/ados/personnes en fragilité de s’adapter à son objet, ou va-t-il partir du groupe pour créer quelque chose de nouveau?

L’artiste se positionne-t-il en tant qu’artiste ou accompagnateur du public?

 

Sachez-le, copains artistes, artistes de tout lieux :

– Ce n’est pas parce que vous avez travaillé avec un groupe d’enfant depuis 10 ans que vous saurez particulièrement aborder celui-ci,

(- Et comme pour les professionnels de l’éducation, ce n’est pas parce que vous travaillez avec un public depuis 10 ans que vous travaillez bien depuis 10 ans… Si le temps était gage de qualité, on le saurait.)

– Le professionnel de l’enfance qui vous accueille a ce rôle, désagréable pour vous, de veiller à ce que les limites ne soient pas dépassées. Que le cadre soit respecté.

 

Et ce n’est pas à vous de déterminer ce cadre.

 

J’ai rencontré un comédien, très maladroit. Une enfant, dans un moment informel, racontait une anecdote un peu humiliante, en tous cas difficile.

Elle l’abordait sous des angles de dérision, mais la fin de l’histoire n’était pas amusante : « Je suis rentrée, mon père m’attendait, il m’a frappée ».

Lors d’une impro, il a ressorti cette anecdote. En grand groupe.

– Tu vois Machine, c’est comme toi quand tu as fait ça!

 

J’étais furieuse.

Et la confidentialité? Et le secret, dans tout ça? Même si cette histoire était racontée devant ses copains (qu’elle avait minutieusement choisi), de quel droit on reprend un épisode privé?

.

« – NAN MAIS ATTENDS, en théâtre on part de soi pour construire un personnage. C’est normal tu vois. »

Cette personne n’a pas compris qu’il n’y avait :

– aucune notion de fictif dans le rapport à cette anecdote (donc la construction du personnage, mon oeil),

– aucun respect de la vie privée de cet enfant,

– et surtout : aucune volonté pour sa part de comprendre ce que je lui expliquais.

 

Je pourrais vous donner mille autres exemples, tellement ce genre d’échanges est fréquents.

Aussi, je vais tenter d’abréger rapidement.

Sachez simplement, que je considère que mon travail est toujours de partir du public pour construire quelque chose.

De laisser émerger les choses, pour voir si ça prend.

De ne jamais arriver avec un objet quelconque, qu’on va pouvoir calquer sur tel ou tel groupe.

De s’adapter à chaque groupe, chaque année. De s’adapter à chaque enfant, à chaque problématique connue.

 

On connaît les enfants. On vous demande juste de nous écouter.

Parce qu’on les connaît, qu’ils n’iront pas vous dire certaines choses.

Vous trouverez peut-être une séance géniale, alors qu’elle aura en fait démoli quelque chose chez l’enfant.

 

Alors, lorsqu’on pose un cadre, qu’il soit temporel, que ce soit des demandes de ne pas dire certaines choses, de ne pas poser certaines questions, de ne pas agir d’une certaine manière, c’est pour protéger les enfants.

 

Et si votre objet artistique est plus fort que tout ce qu’on vous impose (car s’il y a danger, il n’y a rien de négociable), allez travailler ailleurs.

 

 

 

Que fait-on de nos « petits lecteurs » ?

« Moi, je ne sais pas lire. », me dit cet enfant en pleurant.

« Mais MATHILDE, j’ai REDOUBLÉ, parce que je SAVAIS PAS LIRE ! », me dit cet autre.

 

Si le second ne savait effectivement pas lire (il ne décodait pas en fin de CP), le second sait lire, lui.

Avec accrochages, mais il décode et sait lire.

 

Il y a des caps, dans la scolarité, que les enfants n’ont pas à louper.

Et ce cap est très conscient dans la tête des enfants. Car on leur répète à longueur de journée qu’en CP, on apprend à « lire – écrire – compter ».

Et le sous-entendu de cette formule est que cela s’arrête. Après le CP, c’est fini : tu ne sais pas lire, tu es cuit.

Alors que…

Alors que le CE1 peut aider les enfants à consolider les acquis en lecture.

Oui, je sais pertinemment que revenir sur un « petit CP » en CE1 est compliqué… Parce que cela amène une différenciation entre les enfants encadrés. Donner d’autres types de devoirs, adapté à son niveau, d’autres lectures, d’autres choses.

J’ai envie de dire : et alors?

Qu’est-ce que cela fait, de permettre à un enfant de reprendre là où le temps du CP n’a pas été suffisant?

Et surtout, si ce temps n’est pas pris, qu’est-ce que cela provoque?

 

En vrac : de l’angoisse. De l’incertitude. L’impression d’être mauvais(e) en tout, car la lecture conditionne les énoncés, les exercices.

 

Et que faire?

Dans mon travail, je suis tributaire de l’école. De ce que l’école donne comme notions  à revoir après la classe.

Je suis tributaire de l’absence de différenciation entre les élèves. De donner un texte méga long à un enfant allophone ou petit lecteur.

Et je vois le regard de ces enfants. C’est toujours le même.

Ils savent que leurs devoirs vont prendre un temps infini.

Ils connaissent le regard de l’adulte, étonné, de ne pas voir les enfants lire.

Ils entendent, à chaque séance, « tu es en quelle classe, déjà? »

Et ils peinent, ils reprennent des notions brisages de crânes. Tous les soirs. Sans que ça rentre.

 

Je n’ai aucune solution. Car je n’enseigne pas, et je ne suis pas au quotidien avec ces enfants pour leur apprendre à lire.

Mais j’ai vu une chose qui fonctionne : se mettre à leur niveau de lecture.

Et une enfant qui arrive à lire un mot en lecture globale, qui le mémorise en court de lecture, c’est une victoire.

 

(Note : La lecture globale, c’est la mémorisation photographique d’un mot. C’est ce qui fait qu’au début de l’apprentissage, un enfant confondra « aujourd’hui » et « anniversaire », « mamie » et « maman », car ce sont des mots qui commencent pareil, et qui possèdent à la louche le même nombre de lettres)

 

Et je félicite, je l’encourage. Car lorsqu’un enfant a bien lu, c’est par rapport à lui. Par rapport aux progrès effectué dans son parcours. Pas par rapport à la norme du groupe.

 

Les résultats observés?

Sur une courte durée, une pression amoindrie. Un rapport à l’adulte différent.

Sur une durée plus longue, la capacité de dire « je n’y arrive pas ». De dire lorsqu’on est bloqué.

Et finalement, d’y arriver. Parce que petit à petit, de petites victoires en petites victoires, et à force de ne pas lâcher l’enfant seul dans sa lecture, il y arrive.

 

 

 

 

De l’absurdité (et abus) des consignes

« – Mathilde, je peux aller aux toilettes?

– Non. »

Glacé, l’enfant me regarde. Se demande si, je suis sérieuse, et par conséquent, s’il aura juste le droit de se chopper l’infection de sa vie.

« – Mais bien évidemment que tu as le droit d’aller aux toilettes. M’as-tu déjà entendu interdire à un enfant d’y aller?

– Heu… Non! »

Et vient la délivrance (dans tous les sens du terme).

 

Je n’ai jamais compris certaines consignes, autoritaristes, qui ne visent qu’à dresser les enfants.

Petit rappel : l’autoritarisme, ce n’est pas l’autorité. Ce sont les abus de pouvoir liés à une certaine vision de l’autorité, voire de l’obéissance. L’autoritarisme est énormément pratiqué avec les enfants, pour, selon la croyance populaire, « leur apprendre à être sage / bien se tenir / ou entrer correctement dans la vie en étant bien dressés« …

Mais je m’égare, dans une mare de cynisme.

 

Donc, comment détecter l’autoritarisme d’un adulte envers un enfant?

Lorsque ce qui est demandé à un minot n’aurait jamais été exigé à un adulte.

 

Imaginez un peu la scène :

« – Ah, Monsieur Duschmol, vous tombez bien ! Nous allons entrer en réunion à l’instant!

– Certes Monsieur le Directeur. Mais avant cela, puis-je aller caguer?

– Certes non Monsieur Duschmol. Vous attendrez la pause. En plus je remarque qu’il n’y a pas 15 minutes, vous étiez parti pissoyer gaiement. Vous auriez pu prendre vos précautions, vous attendrez. »

 

Vous trouvez ça absurde?

Les enfants subissent ça à l’école, au centre, et partout, en fait.

 

Deuxième situation (avec les même protagonistes)

– Monsieur le Directeur, je rentre chez moi. Bonne soirée, à demain !

– Bonne soirée! MAIS AVANT CELA……. VOUS OUBLIEZ QUELQUE CHOSE !

– Mais… Je vous ai dit au revoir, pourtant..?

MON BISOU ! IL EST OÙ MON BISOU! ON PART PAS SANS FAIRE LE BISOU À SON DIRECTEUR FAVORI !!

 

L’exigeance de bisou. Le dû.

L’enfant, parce qu’il est enfant, doit faire un bisou.

Je suis d’accord avec l’obligation de saluer, de dire merci. Ce sont des bases sociales, des petits mots obligatoires que l’on aime ou pas la personne en face de nous.

Mais obliger les enfants à embrasser un adulte est comme forcer d’embrasser son patron ou son boulanger. C’est totalement hors de propos, c’est dérangeant.

C’est quelque chose dont on n’a pas envie, tout simplement.

 

Je ne vais pas lister tous les types de consignes abusives entendues ou vécues ici ou là.

Je ne vais pas non plus mentionner les consignes mouvantes au fil du temps, qui, en plus de désorienter les enfants discréditent les adultes qui les prononcent.

 

Mais simplement, agissez avec bon sens.

Le bon sens, ce n’est pas d’interdire à un enfant d’aller aux toilettes. De le punir en le laissant macérer dans son urine une matinée, parce qu’il n’a pas pu se retenir.

Réfléchissez à ce que vous exigez des enfants, en vous demandant quelques minutes si l’on pourrait exiger cela de vous.

Demandez-vous, lorsque vous parlez à un enfant, si vous aimeriez que l’on s’adresse ainsi à vous.

 

Si la réponse est, ne serait-ce que très légèrement teintée négativement, alors reprenez-vous. Et interrogez-vous.

Et soyez humain. L’enfant n’est pas un animal savant que l’on dresse à être rangé, à être sage, à parler doucement.

Il apprend.

Et apprendre à être malin, faire de l’humour, à contester, à expliquer pourquoi on n’est pas d’accord, c’est aussi un apprentissage.

Des tâtonnements face auxquels il faut être à l’écoute en tant qu’adulte. Des pas qu’il faut accompagner.

Et des questionnements qui remettent forcément en question nos comportements, attitudes, et tout le reste, en tant qu’adulte.

 

Et si le seul plaisir est de laisser les enfants se retenir de pisser, les voir se ranger bien droit comme des bâtons, sans un mot plus haut que l’autre : changez de métier.

Mais je ne sais pas lequel vous conseiller. Dresseur de trombone en métal, peut-être?