J’ai testé pour vous : le théâtre en solo

Certaines conventions sociales sont dures à effacer. Combien de fois ais-je entendu « Ciel, cette femme est seule au restaurant ! Quelle tristesse ..! »
Ou encore : « aller seul(e) au cinéma, quelle idée ! »

Pour ma part, le théâtre c’était avant tout un moment de découverte partagé.
Depuis presque 5 ou 6 ans, je suis un peu la « référence théâtre » de mon entourage. Celle qu’on appelle en disant « Alors, on va au théâtre bientôt ? »
Dans une visée de découverte culturelle et de partage, je mettais au point un calendrier des pièces que je voulais aller voir, diffusais aux copains, me chargeais des réservations pour tous, des conciliabules pour trouver la bonne date…

Cette année, ma vie culturelle a un peu été mise en stand-by. Pour des raisons multiples.
A l’approche de mon anniversaire, je me suis offert une place pour Cyrano.
Je n’ai prévenu quasiment personne.

Après un périple en vélo digne des plus grands films de Pierre Richard, j’arrive au théâtre.
Les gens mangent, attendent leur amis, téléphonent, discutent.
J’écoute ces personnes parlant de leur journée, de leur quotidien.

Je m’aperçois qu’investir ce lieu seule me permet de rompre avec la journée, avec ce quotidien dans lequel se replongent les gens.
Dans le hall, je renoue avec le sol marbré, la hauteur sous plafond du lieu. J’observe : avais-je vraiment pris le temps de regarder cet endroit ?
Les gens fourmillent, se muent en malpolis J’entre dans la salle.

Dans la salle, le son se tamise. Les gens parlent plus doucement.
Arrivée à mon siège, j’avais oublié que j’étais si bien placée. (Chose qui aurait été impossible à 2 ou 3). Je vois Torreton de profil, assis sur un fauteuil en simili cuir.
J’écoute les personnes autour de moi « Oh regarde Torreton! *clic photo* », puis repartent dans leur conversation.
Je prends le temps d’observer tous les détails de la scène. Torreton a un bandage autour de la tête, pourquoi ? Tiens, ils ont encore foutu des néons, ils aiment bien ça, les néons à l’Odéon..

La pièce commence. Je voyage avec eux.
Je ne surprendrais personne en vous confirmant que cette pièce est exceptionnelle. Cyrano est interprété clownesquement, ainsi que tous ses acolytes.
La mise en scène possède des angles de réflexion, qui, a mon sens, mettent en lumière et en valeur le texte gouleyant et la prose de Rostand.
Puis vient la fin. Poignante, déchirante.

Les comédiens envahissent la scène, brisent les applaudissements pour parler des intermittents.

Se mêlent dans mon esprit, dans mon être, des sentiments confus, de la joie, de la peine. Des sentiments un peu brouillon, un peu confus, qui me donnent le sentiment de planer, de flotter.

La salle se rallume.
Tandis que j’essaye de me comprendre ces sentiments, mon trouble, j’entends les personnes autour de moi.
Sitôt le spectacle fini, la parole des mes voisins se relance, leur analyse commence.
« Rho il est bien Torreton quand même, mais pourquoi tous les autres jouent-ils les fous ? »
« Moui, moui, je comprends l’enthousiasme, mais bon, la mise en scène est spéciale quand même… »

Et tandis qu’un jugement est posé et partagé sur cette pièce, je suis encore dans ma bulle.

Et je ne cesse de me demander : Mais pourquoi diable n’ai-je jamais tenté d’aller au théâtre seule ?
Cette expérience m’a permis de profiter de l’atmosphère théâtrale.D’entendre les personnes s’agiter dans les coulisses.
J’ai pu observer Torreton, d’un calme olympien, seul, sur scène.
J’ai pu lire la plaquette qui finit fourrée dans un sac, lue à la va-vite lorsque je suis en compagnie.

Et je me suis sentie intensément vivante.
J’ai repris possession de certains lieux,
J’ai la capacité de pouvoir m’y rendre seule.
Sans jouer l’associale,
Sans dépendre de qui que ce soit.
Simplement parce que j’en ai envie.

Et cette prise de conscience, les amis, après 27 ans de vie, m’a ôté d’un poids sur l’existence.