Arrêtez de travailler avec les enfants !

Il y a certaines réflexions, certaines allusions qui me rendent particulièrement tendue. Qui me rendent triste, et tristement en colère.

Dans le cadre de l’accompagnement à la scolarité, les enfants viennent tout juste de l’école. Ils en sortent et débrayent de leur journée, un peu comme nous adulte nous prenons quelques minutes pour refaire le point entre notre vie pro et perso.

Et bien ici c’est comme s’il y avait un SAS juste avant.

Et ils racontent leur journée, leur quotidien.

Et parfois, ces petites anecdotes que les enfants racontent avec la banane me plombent en l’espace de deux secondes.

Les anecdotes sur les humiliations collectives en classe, les «  vous êtes tous nuls ». Ces discours que je pensais d’une autre époque, époque où j’étais, et où j’ai eu la sensation d’être avec « la pire classe que j’ai jamais vu » dans toute ma scolarité.

Les enfants qui ont une pression de folie parce qu’ils n’ont pas un dix. Les enfants qui se sentent nuls, alors qu’ils sont bons. « Oui, mais je suis juste bon ». Ces nuances qui m’échappent, où j’ai la sensation que certains attendent plus que leurs enfants qu’une vie d’enfant.

Parce que j’ai le sentiment que les enfants n’ont plus le droit de se divertir. De jouer. De rire. D’imaginer.

Parce que les enfants eux-mêmes pensent que c’est ce que j’attends d’eux. Et lorsque je leur demande leurs vacances, leurs week-ends, ils me disent qu’ils ont travaillé.

Encore et toujours.

Ils le disent parce qu’on leur inculque la valeur travail.

L’effort.

Jouer, oh non, surtout pas.

Et il y a le discours de certains professionnels.

Ce discours est particulièrement dur à avaler. Il reste en travers de la gorge, il raye les entrelacs de l’estomac à n’en plus finir.

« Non mais Bidule est nul, hein. Il ne veut pas se mettre au travail, il n’a aucune volonté. De toutes façons, il ne comprend rien, alors, … »

Cet air. Ces manières. Ce mépris de l’enfant. La mission perdue de l’éducateur, sentencieux, qui exprime son désarrois par le mépris.

Et surtout, l’idée que je partage cette opinion. Que la bienveillance m’a quittée. Il est d’autant plus insupportable, qu’il est dit avec une certaine complicité.

Avec l’oeil qui frise et le coude dans les côtes.

Et il y a ces moments de drame. Les adresses directes à l’enfant. Ces moments où l’on a beau servir de paravent, l’enfant est heurté. Désabusé. Il ne comprends pas. Et ainsi,toutes les valeurs que l’on défend sont réduites comme peau de chagrin.

Le mal est fait. Et nous ne pouvons qu’y assister, impuissant sur le moment.

« Non mais c’est bon, c’est bon. Arrête de faire ça. MAIS ARRÊTE ENFIN. Allez, va-t-en, fais ce que tu veux, je m’en fiche ».

Et cela me mets en colère. Pourquoi, sous prétexte qu’un enfant est un enfant, quelle est la raison valable pour s’adresser n’importe comment à un enfant ?

D’où, tu t’en fiches ?

En quel honneur tu interrompt un enfant qui crée, qui parle, qui s’explique ?

De quel droit abuser à ce point de l’autorité sur un enfant ?

Je ne supporte pas.

Je supporte d’autant moins que les enfants qui sont avec nous sont des enfants fragiles.

Pas de caractère, mais dans leur rapport aux autres. Dans la construction avec l’adulte.

Ils ont besoin de repères bienveillants, qui ne seront pas dans l’injonction ou dans l’impératif.

Ils ont besoin d’un rapport normal.

Oui, le même que l’on réclame en tant qu’adulte.

Être écouté, respecté, entendu. Pris en considération.

Ceci est donc un appel solennel.

Si votre quotidien, votre repas de la veille ou votre conversation animée avec un collègue se répercute sur le groupe que vous encadrez,

Si vous ne supportez pas les hésitations, les phrases à rallonges, les réflexions parfois décousues,

Si vous avez un enfant ou un jeune dans le pif, au point de ne plus faire la part des choses et l’engueuler quel que soit ses agissements,

Si chaque sortie à l’extérieure n’est que hurlements, cris, rappels,

Si vous ne supportez pas le regard de défis, les tests perpétuels, la remise en question,

Si vous attendez juste que le temps se passe,

Si vous ne savez que réclamer le silence,

Si vous ne supporter pas les rires, les phrases prononcées trop fortes,

Si l’idée de vous faire tacher de jus, de chocolat ou de peinture vous effraie,

Alors cessez de travailler avec les enfants.

Personne ne vous y oblige. Personne ne vous force à être là. Travailler avec les enfants est une volonté.

Oui, c’est usant. Oui, parfois c’est dur. Si ça devient trop dur au point d’en devenir insupportable, alors arrêtez de travailler avec eux. Allez faire un travail dans un bureau, loin des interactions.

Personne ne vous retient

Et surtout, si c’est votre vision de l’éducation, allez dans une école de dressage. Et laissez les enfants s’exprimer et donner leur avis.

Laissez les enfants apprendre à réfléchir, à se construire.

Et allez souffler dans les bronches de personnes qui sauront et seront aptes à vous répondre.

 

« Mais il a fini ses devoirs, au moins ? »

Je travaille dans un centre social, où j’encadre l’accompagnement à la scolarité. Mon travail consiste en grande partie à monter des projets pour que les enfants s’épanouissent, s’émancipent. Apprennent différemment.
Parce que je considère qu’un enfant qui a déjà la tête dans le sac, des notions lui sortant par les oreilles, n’apprendra pas plus avec deux heures avec nous le soir.

Parce que j’ai expérimenté les apprentissages différents : par le jeu théâtral, de plateau, d’expression. Par l’écoute des enfants, prendre le temps de comprendre ce qu’ils sont avant d’essayer de leur bourrer le crâne de notions.

Mon travail, c’est de construire des projets qui permettront parfois juste aux enfants de sortir. Quitter la cité, quitter l’univers de la maison, ne plus être le petit frère ou la grande sœur. Casser des dynamiques parfois douloureuses, parfois juste pesantes. Proposer un SAS.
C’est aussi proposer juste d’être dans une relation d’équité avec les copains. Avoir un autre rapport à l’adulte.
C’est viser à devenir autonome, apprendre à réfléchir.

Parfois, certains projets sont très laborieux à monter : chercher des financements, du soutien, des partenaires, des personnes fiables. Des personnes qui ne mettront pas en difficulté les enfants ou l’équipe. Briefer les animateurs qui encadrent les groupes pour que le projet soit soutenu de toute part.

Souvent, les projets sont des demandes directes des enfants. Ils ne résultent plus d’un besoin identifié par l’adulte, mais d’une volonté exprimée par l’enfant.
Et dans ce cas, le cœur à l’ouvrage est triplé : on se tue pour trouver des solutions. On trouve les personnes facilitantes. On cherche à ce que ça marche.
Et on voit les enfants trépigner. On imagine ce que ce projet va leur apporter, on est en attente de leur épanouissement. On les voit grandir dans les projets, s’affirmer.
Et c’est ça qui est chouette. C’est une des uniques valorisation dans ce type de travail : savoir pour qui et pour quoi on travaille.

« Oui, vous êtes bien gentille avec vos projet, vos machins. Mais moi, je ne veux pas que mon fils joue. Je veux qu’il travaille. Je veux qu’il soit bon. »

Et ces mots me mettent en rogne, dans une colère sourde qui devient difficile à apaiser.

Je vais vous répondre, Madame, Monsieur les parents.
Parfois, s’éloigner du problème, prendre du recul permet de mieux l’appréhender.
Oui, jouer fait partie du temps d’accompagnement à la scolarité. Fait partie de la construction de l’enfant. Tous les projets s’inscrivent dans ce sens.
Nous ne sortons pas du cadre, ce sont vos désirs qui tentent de tirer l’accompagnement à la scolarité vers une « école bis ». Et il est hors de question que les enfants quittent l’école le soir pour retrouver un dispositif similaire.

Non, dans l’apprentissage, ça n’existe pas le « travailler plus pour gagner plus (de bonnes notes) ».
Cumuler des heures de soutien, d’accompagnement et que sais-je provoquera de la fatigue, de l’épuisement, voire du dégoût. (Certains parents en début d’année avaient cumulé certains dispositifs. Ces enfants faisaient parfois 5h de soutien et d’accompagnement à la scolarité en plus de l’école!)

Non, Madame, Monsieur, nous ne sommes pas garants de bonnes notes.
Non, nous ne sommes pas enseignants. Nous distinguons bien nos fonctions et notre rôle du leur.
Nous prenons le temps de voir autrement, de proposer d’autres types d’actions. D’appeler un enfant un « enfant », et non pas un élève. De comprendre et de prendre la personnalité et le caractère de chaque enfant en considération. De valoriser des compétences, des qualités : la finesse d’esprit, la ruse, l’humour.
Sortir du cadre de l’évaluation et chercher la compréhension. Rechercher un peu de plaisir et de sens dans certaines leçons vues parfois trop rapidement.

Non, et mille fois non : de ma vie jamais je ne rajouterai du travail à un enfant. Parce que ce serait comme demander au boulanger de faire la plomberie, sous prétexte que les deux sont des métiers manuels.

Alors, Madame et Monsieur les parents, songez-y : non, il n’a peut-être pas fait ses devoirs ce soir.
Mais il a fait tout plein d’autres choses qui vont lui apporter mille fois plus. Qui lui permettront d’appréhender peut-être autrement son rapport à l’école, aux consignes.
Et qui le sortiront peut-être à terme de sensation d’enlisement.
Qui changeront peut-être son rapport à l’adulte.
Qui le valoriseront.
Et tout cela, ne sont pas des point de détail, des options. Ce sont de grandes victoires.