Rétro-pédago-test : la place de l’enfant dans les études scolaires.

J’ai beaucoup travaillé avec les enfants en milieu scolaire, dans les lymbes de l’animation : les études du soir.

Ce travail laborieux et pénible l’était pour de multiples raisons :
– Ce n’était pas de l’animation, l’objectif ultime des études est que chaque enfant fasse ses devoirs. (Et comprennent ce qu’ils font, idéalement)
– Le temps était terriblement chronométré : une heure pour tout.
– Les enfants étaient mélangés par niveaux et par classes. Les écarts étaient notables entre enfants.
Le petit bonus :
– Les instituteurs n’étaient pas forcément bienveillants avec nous, les étudiants qui arrivions par poignées à 16h20
– Les parents nous ignoraient royalement, car nous n’étions pas enseignant.

Les premières études furent un baptême du feu : comment gère t-on un groupe ? Comment se fait-on « respecter » ?
A 20 ans à peine, je n’avais pas forcément foi en l’image que je renvoyais : les enfants voyaient bien que j’étais jeune, que je n’étais pas instit, et s’amusaient parfois à me déstabiliser.

 Très rapidement, il fallu adopter des stratégies. Deux optiques se présentaient à moi :
1) Faire de l’autorité bête et méchante, soit beugler pendant une heure en réclamant un silence d’or. Et faire régner la terreur.
Autant vous dire tout de suite que je n’ai jamais envisagé une seule seconde ce schéma, pour mon confort personnel (pas question de se tuer la voix pour une heure de job étudiant, hein?).
La véritable raison, plus profonde, est relative à mon propre rapport à l’école : je n’ai quasiment eu que des enseignants de la terreur. Il était inenvisageable de faire subir cela à mon tour à des enfants.

2) Admettre que les enfants, comme tout être humain, sont capables de compréhension. De bienveillance…et parfois de malveillance. Trouver des alternatives pour remplir le contrat de l’étude énoncé plus haut, dans une atmosphère la plus agréable possible.

Je vous entends penser. Je vous entends murmurer « utopie, elle n’y est jamais arrivée ».

Je me suis tout d’abord questionnée :
– Qu’est-ce qui m’a manqué à l’école ?
Le calme, la sérénité.
Le fait que chacun puisse aller à son rythme, sans culpabilité. Que les bons ne soient pas dans l’attente, que les moins bons ne soient pas culpabilisés de « faire ralentir tout le monde ».
– Comment je voyais les instits ?
Comme des titans. J’avais une peur bleue de mes instits, qui hurlaient, tapaient, et surtout humiliaient régulièrement.
Et surtout, aucun adulte auquel j’avais eu affaire n’a jamais employé l’humour. L’école, l’apprentissage, ç’a a toujours été sérieux, important.
– Quel était mon rapport à l’adulte ?
Il fallait respecter l’autorité. « Baissez-les-yeux-les-mains-dans-le-dos ».

(Je vous entends encore penser, vous vous demandez quel âge j’ai ? Je suis jeune, mais j’ai été dans une école avec des instits aux méthodes éculées et douteuses pour l’époque).

Les bases sont posées.
Il y a d’un côté mon vécu, et le schéma que je ne souhaite reproduire pour rien au monde. Il y a l’idéal.
Il va maintenant falloir concilier idéal et réalité.

Pour permettre une bonne écoute des besoins des enfants, plusieurs choses étaient nécessaires :
la compréhension du groupe : qui peut travailler en binôme ? qui n’arrive pas à travailler à plusieurs ? Etc.
Repérer les enfants qui savent gérer leur temps de travail, mais qui vont entrer dans des phases (concentration/énervement/agitation/remise au calme). Repérer ces phases et savoir soit les court-circuiter, soit savoir en jouer vont permettre de construire une atmosphère sereine, favorable au travail.
Repérer les enfants autonomes. Ces enfants, qui connaissent les consignes, les exercices, vont nous aider. Ils vont devenir tuteurs (et là commence la relation horizontale).
Repérer les enfants « noyés » : c’est-à-dire repérer les enfants cristallisés face à certains apprentissages, mais qui n’oseront pas s’en remettre à l’adulte.
Ces enfants sont les plus fragiles, car ne sont pas forcément en situation de décrochage ou en difficulté. Toutefois, ils se mettront peut-être eux-même en difficulté en n’osant pas dire ce qui les bloque.

Il fallait également fixer des objectifs :
– Tenter au fil du temps d’avoir le plus d’enfants autonomes possibles
– Favoriser le tutorat : les nouveaux enfants autonomes peuvent aller aider les copains.
– Conserver une atmosphère sereine et joyeuse.
– Proposer aux enfants un autre rapport à l’adulte.

Vous allez me dire :
« Tout ça c’est bien joli, mais concrètement, comment ça se passait ? »

Tout commence dans le rang.
Le moment où les enfants se rangent est un moment transitoire très dur pour eux, et important à observer en tant qu’adulte.
La constitution du rang m’a permis d’observer avant même d’entrer dans la salle les dynamiques, les enfants qui étaient énervés, ceux qui avaient eu du chagrin. Cela permet aussi de voir les copinages, parfois intéressants : un CM2 et un CP qui jouent ensemble, qui se « protègent ». Si ce binôme fonctionne bien, il peut être judicieux de proposer un tutorat entre ces deux enfants.

Il m’est arrivé assez régulièrement d’arrêter le rang, voyant les enfants trop excités. Ce temps leur permettait de se calmer, de se remettre en situation « Ah oui, j’ai étude, je vais dans la salle faire mes devoirs, il faut que je parle moins fort ».

L’importance des rituels.
L’étude m’a permis de prendre conscience de l’importance de redire toujours le schéma temporel d’une séance. On a tendance à se dire « Rho mais quand même, en mai ils savent qu’ils doivent ouvrir leur cartable ! »
Certes, toutefois oraliser permet aux enfants de ne pas être perdus dans la temporalité de la séance.
Cela permet également aux enfants « noyés » d’être à égalité avec les autres, et de ne pas les stigmatiser :
« Bah alors Machin, COMME D’HABITUDE tu n’ouvres pas ton cartable ! ».

Gérer son temps / Gérer ses priorités.
Il est très compliqué, lorsqu’on a une étude multi-niveaux (j’avais tous les niveaux dans mon étude), de vouloir s’occuper de chaque enfant de la même manière.
Et c’est absurde en soi. Car les enfants qui sont en face de nous :
– Ne sont pas les mêmes,
– N’ont pas les mêmes difficultés ni les mêmes appréhensions
– Un enfant qui bloquera à un endroit aura des facilités à d’autres.

Il est donc essentiel de repérer les enfants noyés, ceux qui n’oseront pas dire qu’ils n’ont pas compris, qui ont besoin de la parole de l’adulte.
Je me souviens de cet enfant, qui vient me voir avec ses grands yeux brillants.
– Alors, où en es-tu dans tes devoirs ?
– …..
– Si tu veux, je peux te réexpliquer la leçon. Tu veux ?
– oui.
– *réexplication* Est-ce que ça va ?
-oui… ?
Il se mit à pleurer de rage, de ne pas comprendre. Il se sentait bête. La maîtresse avait du lui expliquer pendant toute une journée ladîte leçon, et il n’osait plus demander à quiconque.
La situation s’est désamorcée rapidement :
« Écoute,je te réexplique autant de fois qu’il le faut. Toute l’heure si tu veux. Ça ne me pose pas de problème, c’est normal de ne pas tout comprendre. Moi-même, il y a pleins de choses que je ne comprends pas. Tu vois par exemple, quand j’étais petite, mon père a mit plusieurs heures à me faire comprendre certains exercices de maths. »
Et là, l’enfant s’est rendu compte que les adultes parfois ne comprennent pas. Et surtout, qu’un adulte qui comprend certaines choses a pu être un enfant qui ne comprenait pas.

Dans cette étude, la priorité était de ne pas laisser cet enfant en situation de détresse. De faire en sorte, une fois l’étude achevée, qu’il relativise son rapport à la notion à apprendre, qu’il reprenne confiance en lui.

Tenter de consacrer un peu de temps à chacun.
Il était essentiel pour moi de voir chaque enfant pendant l’étude. Même si certains n’avaient aucune difficulté, il me semblait étrange de prendre comme parti pris « Ok, pour toi ça va. Donc ça ira toujours ».

Il m’est souvent arrivé de réfléchir avec des enfants à des leçons, de divaguer, de m’autoriser à m’éloigner du contenu donné par les instituteurs pour le rendre vivant et intéressant. De narrer une leçon, de raconter une histoire autour d’une notion. (La leçon sur les fractions n’a jamais été aussi drôle que racontée sous la forme d’une histoire..!)
Ce job d’animateur n’est pas d’évaluer la marge de progression d’un enfant par rapport à des notions. Mais de faire en sorte que ces notions, apprises souvent d’une autre manière que celle que je connais, soit comprise par l’enfant.

Favoriser le tutorat.
Cela permet d’éviter d’embrouiller l’enfant dans des méthodes explicatives qui ne le renvoie à rien (je pense tout particulièrement à l’explication des divisions, bien loin de la méthode que j’ai moi-même apprise..!)
Les enfants d’une même classe possède le même vocabulaire. Les mêmes méthodes. Je me suis souvent appuyée sur le savoir des enfants pour comprendre un énoncé, une leçon.
« Bon alors, ici il y a une leçon sur les multiplications. Qui peut lui expliquer ? »
– Oh moi ! Moi !
– Je te laisse lui expliquer. Lorsque tu auras fini ton travail, et si tu le veux bien (tu n’es pas obligé), les CP ont du mal avec l’écriture. Tu pourrais devenir tuteur et les aider. Tu me diras à la fin de ton exo si tu veux bien être tuteur ?

Je reviendrai probablement aux mécanismes du tutorat dans un autre billet.

Faire jouer l’intelligence collective
Un mot inconnu dans un texte ? Avant d’aller chercher dans le dictionnaire, jouons un peu à quoi ce mot nous renvoie.
– Cabiaineau, j’ai ce mot là mais je ne sais pas ce que ça veut dire.
– Mmmh.. Une « ronce ». A ton avis ça veut dire quoi ?
– Heu, bah heu je ne sais pas…
– Mais si tu devais imaginer ?
Je me suis rendue compte à cette époque que les enfants ne se sentent pas autorisés à imaginer. Cela amène de nombreux « je ne sais pas », un découragement parfois très perturbant pour l’enfant.
C’est pour cette raison que dans ce type de situation, je créais un sas de décompression, un moment sans enjeux. Un moment de création :

– *hélant le groupe* les enfants, est-ce que vous savez ce que veut dire une « ronce » ?
Enfant 1 : c’est un animal ?
Enfant 2 : Ptet ça se mange
Enfant 3 : Mais NON ! C’est un petit arbre qui pique.
A partir de là, la recherche dans le dictionnaire ira confirmer son hypothèse.
Ce processus permet aux enfants de voir qu’il n’y a pas que l’adulte qui sait, et que le groupe peut venir en aide lorsque l’adulte n’est pas là.
Il présente également un outil immuable, le dictionnaire, qui permet de confirmer ou infirmer.

S’amuser !
Oser s’amuser, c’est défier un certain nombre de conceptions de l’enseignement et du rapport au savoir. Mais à mon sens, apprendre l’ironie, désamorcer certaines situations par le biais de l’humour peut permettre de prendre de la distance sur une situation.
Je pense à cet enfant de CP, en plein mois de mai, qui vient me voir le regard humide et la lèvre tremblante.
– Cabiaineau, je n’ai pas mon feutre d’ardoise.
– Tu n’as pas ton feutre d’ardoise ?
– -air coupable- Non…. !
– Mais c’est terrible ce que tu me dis là. Qu’allons-nous faire ? Les enfants, qu’allons-nous faire ?
Les enfants lèvent un regard étonné et amusé.
JE SAIS ! Nous allons appeler la police des ardoises.
*Tape un numéro sur un téléphone imaginaire* Allo la police des ardoises ? Oui, nous avons une grave urgence ici, à l’école Truc. Moui. Figurez-vous qu’il nous manque un feutre d’ardoise. Vous comprenez, cela met en péril son exercice ! Oui. Absolument. Mmmmh. Oui, je transmets.
*raccroche le téléphone imaginaire*
La police des ardoises m’a dit qu’il fallait que tu demandes à des copains s’ils peuvent t’en prêter un.

Je tiens à préciser que la perte de matériel est une cause d’énervement récurrent pendant les études, des enfants comme des adultes. On est amené à répéter toute l’année de demander au copain de prêter un feutre, ou d’aller en emprunter un à la classe.

Toutes ces méthodes, ces astuces, je les utilise encore aujourd’hui dans le cadre de mon travail. J’essaie de transmettre ce que j’ai pu apprendre aux animateurs dont je m’occupe.

Le savoir scolaire est bien souvent idéalisé par l’adulte. Car l’apprentissage quotidien des enfants est complexe, la majorité d’entre eux ne sont pas réceptifs après une journée d’école.
Ces premiers pas dans l’animation m’ont permis de prendre position, mais surtout d’avoir un point de vue distancié sur l’apprentissage à l’école.

De la bulle de lecture à l’action quotidienne

Quand je lis, je m’isole du monde extérieur et je renoue avec mon intériorité.

En cela, mes souvenirs littéraires sont intensément liés à des émotions et des sensations.

J’ai encore en mémoire cette sensation d’enlisement à la lecture du Procès. La certitude, ligne après ligne, que le héros ne s’en sortira pas. L’écœurement et le tournis en refermant le livre.

J’ai dans le corps les relents et les pulsations organiques décrites par Artaud. Le phrasé lancinant d’Henri Michaux, aux lignes dansantes formant un tableau. La visualisation des couleurs qui se dessinent sous mes yeux, malgré l’encre des caractères d’imprimerie infiniment noirs.

Je ressens toujours la même angoisse mêlée à l’exaltation aux souvenirs des batailles de Marion Zimmer Bradley.

Bientôt dix ans après ma lecture, je souris encore de la naïveté décalée de Perceval.

J’ai pleuré avec Maus. Eu la gorge serrée à la lecture des Ombres. Me suis laissée bercer par Bobin. Je me suis aussi ennuyée avec Chateaubriand, dont le style dithyrambique a fait décroître avec une rapidité consternante ma capacité d’écoute.

Les émotions provoquées par ces écrits, les frissons, les scènes que je me repasse parfois sont maintenant de l’ordre du réel. Ces moments de lecture sont venus enrichir mon imaginaire, ma poétique.

Ils m’ont fait méditer. Par le biais de certains personnages, irritants, insupportables, j’ai parfois compris ce que j’avais du mal à supporter chez les autres.

Lire m’a rendue actrice. D’abord dans le déroulement et la temporalité de ma lecture.

Lire, c’est se donner la possibilité d’être maître. De contrôler les rythmes. S’autoriser des pauses dans des moments trop intenses. De laisser résonner une phrase, de l’écouter encore. De prendre de la distance, d’évaluer certaines situations.

La bulle de lecture est un moment de suspension, où l’extériorité du livre s’entremêle à l’intériorité du lecteur. Les descriptions des scènes se mêlent à mes commentaires, mes réflexions, mes réactions.

Puis un glissement s’opère entre l’imaginaire et la réalité. Ces pauses dans mes lectures deviennent un recentrage sur moi-même. Un point sur la scène fictive présentée, mon ressenti et le réel.

Ces moments de grâce sont presque insidieux. Ma parole intérieure masque la voix du narrateur, qui s’interrompt un instant pour m’écouter penser.

Et j’ai en mémoire chacun de ces instants, qui m’ont permis penser à mes limites, à mes freins, à mon positionnement. Qui m’ont permis de construire le réel. D’opérer une distanciation sur celui-ci.

Et de ces réflexions, furtives, parfois absconses, naissent l’action. Une interaction avec le quotidien. Apprendre, comme dans mes lecture, à prendre le temps. S’autoriser la distanciation. Se délecter d’une césure.

Conserver cette petite voix intérieure, ces scènes déjà imaginées, comme un petit théâtre personnel. S’autoriser la fantaisie tout en conservant un sens aigu du réel.