L’importance de la bienveillance

Cette notion est souvent abordée dans les milieux professionnels en lien avec le public.

C’est un mot-clé, indispensable dans tout projet d’éducateur ou d’animateur. Souvent associé à la pédagogie de groupe.

Dans tout parcours professionnel en lien avec l’univers éducatif, on demande aux adultes leur positionnement pédagogique. Et quiconque souhaite rester évasif pourra écrire cette simple phrase :

« La pédagogie mise en oeuvre sera une pédagogie active, basée sur la bienveillance entre chaque membre du groupe ».

 

Le cadre est posé. Mais comment du sens et du concret derrière cette simple phrase?

 

La bienveillance, est selon le dictionnaire du CNRTL une « disposition particulièrement favorable à l’égard de quelqu’un. Antonyme : dédain, hauteur, hostilité. »

 

La bienveillance est relative à son rapport à l’autre. Cela signifie que je me trouve (dans le pire des cas) dans une disposition neutre vis à vis d’autrui.

Dans le cadre professionnel, cela induit que le référent garant du cadre ne mettra personne en situation de difficulté ou d’échec. Que l’animateur ne sera donc pas malveillant à l’égard de son public.

 

La malveillance, dans le cadre pro, désigne pour moi la mise en échec volontaire d’un individu ou d’un groupe. Elle peut être anticipée (activité non adaptée pour un groupe, les mettant face à leur incapacité d’action) ou pas (vanne envers un ado qui va provoquer sa mise à l’écart).

 

Quelques exemples concrets de malveillance.

 

Exemple 1 : Relation individuelle d’enfant à adulte.

Un enfant montre à son animatrice un dessin qu’elle a fait. Ce dessin représente l’animatrice, et il a été exagéré quelques traits physiques marquants (grande taille, oreilles décollées, etc).

L’animatrice, vexée, demande à l’enfant de jeter son dessin à la poubelle.

 

En quoi l’animatrice n’a pas fait preuve de bienveillance ?

Les enfants possèdent un rapport hiérarchique à l’adulte. Bien souvent, ils sont habitués à ce que l’adulte ait raison, et à ce qu’il prenne les décisions à leur place.

Quelle que soit la pédagogie mise en œuvre, ce postulat de base peut s’atténuer mais ne s’efface pas, car les enfants sont placés dans des relations d’autorité avec la majorité des adultes qu’ils rencontrent.

 

En l’occurrence, l’animatrice n’a pas eu un regard distancié, en prenant ce dessin comme une attaque personnelle. Elle a ici usé de son autorité d’adulte sur l’enfant, sans prendre en considération la liberté d’expression et de représentativité que possède l’enfant.

 

Exemple 2 : De la relation individuelle enfant-adulte à l’extension au groupe.

Un éducateur, particulièrement fatigué du comportement d’un ado, va l’affubler d’un surnom péjoratif pointant un trait de caractère («lâche», « trouillard », etc) ou un détail physique (« poussin » si l’enfant a une crête) et le soumettre au reste du groupe. Celui-ci adoptera ce surnom, même en l’absence de l’éducateur.

 

Encore une fois, l’autorité de l’enfant sur l’adulte n’est pas à négliger.

En affublant l’enfant d’un surnom, et en suggérant au reste du groupe de l’employer, l’adulte légitime l’action de moquer. Il génère une dynamique de groupe visant l’exclusion d’un de ses membres, et autorisant, par extension, ce type de comportement au sein du groupe.

Il sera par ailleurs bien complexe pour cet éducateur d’atténuer les moqueries futures suite à cette action.

 

Comment arriver à la bienveillance ?

 

La bienveillance est pour moi un cadre que l’on pose au groupe. Il commence par l’égalité de traitement entre tous les membres de ce groupe.

Ainsi : les règles sont communes à tous, et sont expliquées de la même manière à chacun.

Ce n’est pas parce que la petite Machine est mignonne et ne bouge pas que je vais lui expliquer plus patiemment qu’au petit Bidule, plus actif et à la concentration plus diffuse.

Exclure la moquerie. Qu’elle soit entre enfant, d’enfant à adulte, ou entre les animateurs.

C’est écouter ce que les enfants ont à dire. Ne pas minimiser une parole d’enfant (« tu n’as pas vraiment mal au ventre? »).

C’est ne pas ignorer en tant qu’adulte ce que l’on peut me dire ou me confier. C’est conserver les secrets, faire la différence entre la relation individuelle et le grand groupe.

C’est proposer une distance entre l’extérieur et ce qu’il se passe au sein du groupe.

 

C’est proposer entre enfants des relations bienveillantes. Ainsi, par exemple, je refuse que les enfants rapportent les bêtises qui ont été faites à l’école, à la maison, au sport ou dans la rue :

– Cabiaineau, tu sais aujourd’hui à l’école Machine elle s’est fait punir parce que dans la cour elle a tapé Bidule.

– Je ne souhaite pas en entendre plus. Ce qui se passe à l’école reste à l’école. Par ailleurs, en me racontant cela, à quoi t’attends-tu ?

– A rien, je voulais juste te raconter.

– Pour quelle raison ? Pour que je re-punisse Machine ? Pour que je la gronde ?

– Heu..

– Cela te plairait-il que Machine vienne me raconter tes bêtises, par exemple celles de la maison ?

– Non.

 

Ce cadre empêche les enfants d’entrer dans des relations complexes, où les punitions sont parfois doublées et rétro-actives.

 

La bienveillance passe par des règles, un cadre. Les règles posées sont adaptées au groupe, sont constantes, et resteront inchangées quel que soit l’enfant ou le groupe. Elles sont toujours expliquées et ne sont pas posées arbitrairement.

Ce type de règles permet aux enfants d’identifier l’adulte qui est en face d’eux comme un repère, qui possédera les mêmes règles quel que soit le moment de l’année ou l’enfant.

Et face à ces règles constantes, de se sentir sécurisé.

 

Au sein de cet espace sécurisé, les enfants s’autoriseront à parler aux adultes. Et cela permettra à l’animateur d’atteindre progressivement un objectif de relation horizontale entre enfant et adulte. Un espace où les paroles et pensées des enfants sont autant écoutées que celles des adultes.

Où les idées de projets d’enfant sont valorisées et encouragées par l’adulte. Car un enfant pense, possède un avis, et que le rôle de l’éducateur est de permettre aux enfants de se forger une pensée construite, un raisonnement logique.

 

Pour parvenir à ces objectifs, il est impératif que le cadre d’animation soit bienveillant.

Que les adultes considèrent les enfants. Qu’ils les écoutent.

Que la parole des enfants ne soit pas tournée en dérision, tout comme leur personnalité ou leur caractère.

Il est nécessaire que le groupe ne soit pas un piège, mais un espace d’expression. Où tout peut être entendu et questionné. Où chacun sait des choses. Où les enfants savent parfois plus que les adultes. Où les enfants savent s’expliquer des notions entre eux. Et où ils peuvent expliquer certaines notions aux adultes.

 

Et pour l’adulte, il est impératif d’être conscient de son autorité et de la tétanie qu’elle peut provoquer chez un enfant. D’apprendre à modérer ses mots et sa pensée. De se remettre en question.

De réfléchir avec les enfants, et non pas par eux.

 

La bienveillance n’est pas un petit mot que l’on place dans son projet. C’est le cadre même de notre travail, la base, l’essence, qui permettra aux enfants de s’émanciper et de se construire.

 

 

 

Statut, identité et contradictions

Et finalement, comment on s’en dépêtre, de ces contradictions ?

 

Mes convictions se sont formées au fil des ans. Des expériences.

J’ai la chance d’être avec un homme qui suit mon évolution. Qui entend mes coups d’éclats, mes moments difficiles à vivre car reléguée au rang de femme.

Et pourtant.

 

On m’a appris à ne pas hausser le ton. A ne pas me faire remarquer.

Si ma verve est acérée, difficile encore de hurler ma haine lorsqu’elle pointe le bout de son nez.

 

On m’a appris à ne pas être provocante.

Si les débardeurs ont une tendance naturelle à me faire des décolletés, et les réflexions et regards concupiscents me renvoient à l’état de steak, j’ai appris à relever machinalement le haut de mon débardeur. Été comme hiver.

 

On m’a appris la répartition des tâches.

Mais une répartition plus répartie pour la fille. Implicitement.

Ainsi, lorsqu’un garçon faisait le ménage, il était félicité et remercié.

 

Aujourd’hui encore, j’ai acquis cette inégalité. Et même si elle me fait fulminer, je ne me battrais pas pour qu’un homme m’assiste dans cette tâche. Car j’ai acquis la notion de « femme hystérique », qui hurle sans arrêt contre une chaussette qui traîne, et que je ne souhaite pas être ainsi.

 

On m’a appris la soumission à l’autorité.

Aujourd’hui, j’apprends à la contrer. Mais difficile de trouver son identité : qui suis-je face aux clichés développés ? Suis-je vraiment protectrice, où est-ce la société qui m’a demandé de l’être ?

Suis-je attentive uniquement parce qu’on m’a élevée à être attentive ?

Comment contrer ces premiers automatismes confortablement installés ?

 

Aujourd’hui, toutes ces contradictions bouillonnent, fulminent, parfois explosent.

Et lorsque je réponds face à l’agression comme je l’aurais fait dans ma tête, je jubile. Je me retrouve.

 

L’identité se construit au fil du temps, des expériences, des réflexions. Mais ces contradictions me poursuivront, comme une ombre à cette identité.

Construire son propre rapport au corps

Le rapport au corps lorsque née fille est particulier. C’est un rapport dominé par autrui.

L’autre se sent concerné par ce corps. Trop maigre, trop gros, disproportionné ou harmonieux. Et se sent autorisé, et souvent encouragé à exprimer son avis à des instants ou nul (et surtout pas la principale intéressée) ne lui a demandé.

 

C’est un cercle insidieux, car le rapport au corps commence souvent par la vision qu’en possède autrui.

Ainsi, paradoxalement, les personnes se permettant réflexion possèdent parfois les stigmates de viles critiques sur leur propre corps. Des critiques mal digérées, mal intériorisées.

 

Cela a commencé dans mon cas par les individus que l’on côtoie le plus, qui par un lien émotionnel se sentent concernés par tous les axes de la vie de leur entourage.

 

Souvent, ces commentaires sont insidieux.

« Tu vois, il ne faudrait pas grand chose pour que tu sois bien. Tu es naturellement plantureuse, mais il faut perdre un peu pour être comme Machine ».

 

J’ai toujours adoré cette notion « d’être bien ». Qu’est-ce que cela peut signifier ?

Être bien, c’est un état interne. Je suis bien à l’intérieur de moi-même.

Or ici, c’est un jugement sans appel. Le bien-être ne correspond pas à l’intériorité de la personne, mais à la vision sociétale de ce que l’autre pense du bien-être.

Et selon cette vision, le bien-être mental ne peut être effectif et véritable qu’avec une enveloppe collant aux idéaux imposés par les canons de beauté.

 

Parfois ils sont justes violents. Déraisonnés. Irrationnels.

« De toute manière, toi comme tu es, tu es une petite pute, hein ? ».

 

Je n’ai toujours par compris cette phrase, qui était tombée comme un couperet, sans annonce ni précédent. Je n’ai toujours pas compris l’objectif de cette personne, qui a cru faire de l’humour à une jeune fille de 11 ans. Je n’ai pas compris l’absence de réaction des personnes assistant à cette petite phrase.

Cela m’a toutefois permis de comprendre le degré d’acceptation de chacun. Du public au sourire figé, de l’énonciateur satisfait.

 

Le temps avance. Les commentaires divers et variés se superposent.

Les réactions sont multiples : la surprise, la honte, le désarroi, la peine.

Puis vient la colère.

Une colère sourde. Violente.

 

Puis vient son aboutissement : une réponse.

Elle est crue, sans artifices. Elle est une réponse à cette superposition de commentaires désobligeants. Elle sonne comme le glas, glace le sang des protagonistes.

 

Et pour autrui, qui se sentait dans son bon droit, qui pensait « aider », vient la stupéfaction.

La stupéfaction de voir la personne répondre. Manifester des sentiments intériorisés depuis longtemps. De voir une argumentation construite.

Non, ces commentaires n’ont aucune visée d’aide. Ils sont essentiellement effectués dans le but de rabaisser la personne qui vous fait face.

Oui, c’est une forme de méchanceté. De venir dire quelque chose de purement gratuit, qui fera de la peine, simplement parce que votre définition du corps est différente de l’image que vous renvoie la personne en face de vous.

 

Ces antithèses de regards, ces commentaires irréfléchis, prononcés sans le filtre entre le cerveau et la bouche sont des traces indélébiles.

Ils pointent une antithèse que j’ai ressenti jusqu’à maintenant. Ce corps qui m’enveloppe, avec qui je suis parfois fâchée, parfois satisfaite, provoque des réactions trop antithétiques pour énoncer une vérité quelconque.

 

S’autoriser à répondre à ces personnes, c’est mettre en exergue leur méchanceté et leur vision stéréotypée.

C’est aussi mettre en avant que le corps d’une femme n’a pas à être soumis à un quelconque commentaire, à la validation ou l’infirmation de quiconque.