Se plonger dans une oeuvre – Le mariage mystique de Sainte Catherine, Giovanni Del Ponte

La découverte d’un nouveau musée est toujours une expérience un peu excitante.
(Oui, je suis folle, les musées me stimulent. Écoutez la suite avant de conclure quoi que ce soit.)

Je ne sais jamais ce que je vais y trouver. Et surtout, je n’ai aucune idée à priori des œuvres qui vont me captiver. Qui vont provoquer un choc, un questionnement.
Dans lesquelles je vais volontairement plonger, où je vais avoir envie de comprendre la logique de l’œuvre. Le tracé, le coup de crayon, les relations entre les personnages.

L’œuvre qui me fera rester devant elle 40 minutes, à changer d’angles, à grimacer ou m’extasier seule.
(Ce qui provoque parfois l’hilarité des gardiens).

En entrant dans le musée des Beaux-Arts de Budapest, c’était un peu une course folle. La journée s’achevait doucement, et s’autoriser à entrer dans un tel musée 2h avant la fermeture, c’est (pour moi) se mettre la pression toute seule.
Car pour avoir cette révélation tableautesque, il faut avant tout avoir le temps… Et savoir le répartir.

Bah oui, pour moi visiter un musée ce n’est pas regarder tous les tableaux avec la même attention. Celle-ci est limitée, ma mana de pieds aussi, alors je m’économise.
Je passe rapidement devant les romantiques (qui m’ennuient), et lorsqu’un détail m’accroche, je reste devant un tableau.

J’entame ma visite, flânant dans les salles, sous les regards étonnés des gardiennes.
Section des italiens primitifs, je ne peux pas m’empêcher d’y aller.
Je passe de salle en salle. Quelques regards désapprobateurs me suivent du bout du nez (« Ah ces touristes, incapables de profiter correctement d’une œuvre, si c’est pas dommage tout ça »).

Avant dernière salle.
La voilà, ma révélation : Le mariage mystique de Sainte Catherine, de Giovanni Del Ponte.

Musée des Beaux Arts de Budapest
Musée des Beaux Arts de Budapest

 

A priori, vous seriez tentés de me dire : »Encore une scène mystique, pas de quoi fouetter un chat, ce qui serait cruel d’ailleurs ».

Quelques explications.

Pour comprendre ce qu’il se passe dans cette scène, il est nécessaire d’identifier les acteurs : comme dans toute pièce de théâtre, roman, film, en découvrant une peinture (qui plus est religieuse), il est intéressant de savoir à qui on a affaire.

Jouons donc aux Saints :

Au centre, la vierge Marie. On ne la présente plus, son histoire est archi-connue. Elle joint les mains de Jésus et de Catherine d’Alexandrie. (Je vous laisse découvrir son histoire ici). Des anges les entourent, à droite et à gauche.

Les personnages au premier plan agenouillés sont ce que j’appelle les « guest », c’est à dire les mécènes bienfaiteurs qui ont permis le financement du tableau. Déjà l’époque, « le client est roi » : le mécène pouvait demander à s’incruster dans la scène, aux côtés de Jésus et Marie. Ça donnait un joli portrait, rassurait un peu aussi (« Rho, j’ai fait peindre une jolie scène que j’ai donné à l’Église, et je suis dessus en plus, je peux pas aller en Enfer, hein? »).

Ici, dans un souci d’humilité, nos guest sont à genoux et plus petits que Jésus (faut pas déconner).

Pour mettre un peu de fun dans les prochaines scènes que vous observerez dans les églises, sachez que la majorité des gens étaient illettrés et ne connaissaient la Bible que par ce qu’en disait le curé. Bien pratique, par ailleurs..

Pour que des images fortes marquent les esprits, et pour que les principales scènes Bibliques soient connues, celles-ci étaient construites comme des BD retraçant l’histoire de Jésus, Marie, d’apôtres, de Saints ou d’évangélistes. Et pour les reconnaître, chacun possédait un ou plusieurs symboles qui étaient grosso modo un fait notable (les clés du Paradis pour Pierre) ou le symbole de leur martyr ou leur mort (la croix en forme de X pour St André).

 

Comment reconnaît-on Sainte Catherine? Si vous observez bien (pas facile avec l’image en qualité bof), vous verrez que toute la vie de son martyr est  imagée sous la scène principale, par des mini-scènes.

 

Passons au décryptage.

(Note : toute l’analyse qui suit n’est en aucun cas une analyse méthodique et universitaire. Je vous aborde mon ressenti face à ce tableau, il est possible que je dise de grosses bêtises, mais qui n’en dit pas, me direz-vous.)

La première chose qui m’a interpellée dans ce tableau, c’est le regard de Marie. Je constate souvent que Marie est représentée comme sereine, bienveillante, apaisée.

La force tranquille en quelque sorte.

 

Cependant ici, quelque chose clochait.

Marie ne regarde ni la scène, ni le spectateur. Elle a le regard vague, mais terriblement sérieux, pesant. Un regard grave. En regardant cette scène, j’avais la sensation qu’elle portait un poids sur les épaules.

 

Giovanni_dal_Ponte_marie_zoom_redim

Son geste, par contre, est très déterminé. Observez le mouvement de sa main. N’avez-vous pas la sensation qu’elle tire presque la main de Catherine, qu’elle la tracte? Nous remarquerons que la seconde main, qui maintient le bras de Jésus, est masqué.

 

Giovanni_dal_Ponte_zoom_main

Observons maintenant Jésus. Légèrement arqué, il se penche pour enfiler un anneau au doigt de Catherine. Il la regarde avec insistance, avec sourire très léger sur le visage. En scrutant le regard qu’il porte à Catherine, cette insistance a quelque chose de dérangeant.

 

Giovanni_dal_Ponte_zoom_jesus

Car entre Marie qui force la main de Catherine et son regard résigné, et l’intense regard de Jésus qui me fait penser à une persuasion oculaire (« Mais si tu vas voir, tu vas kiffer le mariage spirituel, c’est pas une sinécure quand on se fait torturer mais après on est au Paradis, c’est cool »), la contrainte semble belle et bien présente.

 

Puis observons Catherine. Elle seule semble sereine. Si tous ses mouvements semblent fluides, je me suis longuement interrogée sur le mouvement de sa main : ses doigts sont-ils écartés pour laisser le passage de l’anneau, ou sont-ils crispés?

 Giovanni_dal_Ponte_zoom_catherine

Plus je regarde le tableau, plus j’ai la sensation que toutes les expressions, les micros-mouvements du tableau crient à l’erreur dans ce mariage mystique.

Les anges m’ont donné le coup de grâce : observez ceux qui se trouvent à droite de Marie. Le premier (directement à la gauche de Marie, en bleu) à les sourcils froncés, et l’air grave. Le second (plus au premier plan, en rose) semblent « tiquer », bouche entrouverte, léger étonnement / mécontentement sur le visage. Il semblerait qu’il veuille interrompre Marie, qu’il souhaite lui dire quelque chose et se ravise.

 

Giovanni_dal_Ponte_anges

Les deux anges derrière Jésus possèdent des expressions intéressantes également : tandis que l’un (au premier plan, en bleu) bénit avec sérénité (mais intensité dans le regard) Catherine, le second l’observe. Il y a bel et bien une tension dans le visage du second ange. Il est par ailleurs étonnant que l’attention de celui-ci soit porté sur son collègue plutôt que sur la scène principale : pourquoi est-ce étonnant qu’un ange donne sa bénédiction lors d’un mariage spirituel?

 

En observant le tableau, j’ai eu la sensation que tous les protagonistes, hormis peut-être la principale intéressée, avaient connaissance des malheurs qui allaient lui arriver. Et l’acceptaient.

 

Et mon interrogation se raviva : le parti pris du peintre était-il celui-ci? De montrer que le mariage spirituel était un passage obligé peu agréable, au vu des événements futurs? Limite une énorme bêtise? Cela ferait de ce tableau un énorme troll…!

En réfléchissant encore un peu (sous le regard insistant et médusé des gardiennes, ne l’oublions pas), j’ai finalement interprété autrement ces expressions.

Sainte Catherine, par son mariage mystique, se soumet à la volonté de Jésus et Marie. Elle semble se laisser porter. Elle fait le don de soi. Et accepte sans distinction tous les malheurs qui vont lui arriver. Et ce malgré les signes expressifs des messagers de Dieu.

Mais la nouveauté pour moi est de constater que ce mariage mystique n’est ni serein, ni dans l’apaisement. Il y a dans les réactions de ces personnages divins un aspect terriblement terrien, dans les réactions outrées des anges et les incitations physiques de Marie et Jésus.

Ce qui rend le tableau vivant, plus humain, et donne un aspect plus ancré dans la réalité à cette scène biblique.