Les adieux aux habitants : yeux humides et amertume

Il y a eu les joues rougies et les yeux un peu humides, souvent suivis d’une seule question : « pourquoi ? »

 

Les accolades des mamans. Les mots de celles-ci me resteront toujours, je crois.

Il y a Madame A., qui dans son français hésitant (mais si clair) m’a dit : « Ce que toi a fait pour ici, très grand. Habitants d’ailleurs, la chance ils ont. »

Elle m’a prit dans ses bras, longuement. Et à cet instant, il n’y avait que cette étreinte longue, chaleureuse, parsemée de mots doux, et nos yeux brillants à toutes les deux.

Le bébé, à la bouche chocolatée nous regardait, en suspens. « Mathilde, c’est comme Tata! Tu peux faire bisou à elle! » dit-elle à son grand fils, suivi ici depuis deux ans.

Face à l’émotion des adultes, il ne savait pas trop comment réagir. Comme beaucoup d’enfants.

 

Il y a Madame K., non francophone, qui quand on lui a traduit mon départ a mis la main sur le coeur : « Merci. »

Il y a Madame K., que je connais depuis trois ans maintenant : « Tu sais, ce que tu as fait ici pour eux [ses enfants], pour nous, c’est beaucoup. Tu sais, je les ai vu ici les gens qui travaillent avec les enfants. Hé ! Beaucoup soit ils sont pas droits, soit ils font ça pour l’argent. Toi tu es juste avec eux et tu fais ça avec le cœur. »

Il y a Madame S., qui m’a engueulée, puis m’a ensuite dit : « Toute la famille est choquée. De la toute petite [3 ans] au papa ! Toi, ici, tu connais ma situation, c’est toi qui m’oriente. Maintenant, tout réexpliquer, à quelqu’un qui comprendrait peut-être pas ? Mm. Non, non. »

Il y a Madame M., qui a descendu à manger immédiatement. « Mais Mathilde, pourquoi tu pars ? »

 

Il y a la lycéenne que je suis, en état de choc. Elle a mis quelques jours à s’en remettre.

Il y a cette collégienne, qui est venue me parler pendant trois heures. Et au terme « Mais pourquoi tu pars, aussi ? A qui je vais pouvoir parler, maintenant ? »

 

Il y a aussi les cadeaux, amenés au compte goutte : la nourriture en abondance, de petites fleurs cueillies sur le chemin dans le parc, les parfums, les tissus. Les bijoux, aussi :

 

Toutes ces belles attentions, amenées une par une.. « Ne dis pas non, même si leur situation est précaire, me dit ma collègue. Leur dire non, c’est refuser leur reconnaissance, leurs mercis. »

 

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Il y a tout ceux qui m’ont demandé « Comment va t-on faire, maintenant ? »

Les enfants, les parents, « mais on va te revoir, quand même ? »

 

Il y a cet enfant de 11 ans, qui a couru aux toilettes pour y pleurer et à gueulé à ses potes « Mais tu comprends pas ? Mathilde s’en va, et nous on reste ici comme des merdes ! »

Lui et moi nous connaissons depuis trois ans, déjà. Je l’ai suivi, ainsi que sa grande sœur, ado rebelle et son petit frère, canaille permanente.

Ce même enfant m’a dit droit dans les yeux « qui va s’occuper de nous, maintenant ? » Sa réaction n’est pas de l’ordre de la pleurnicherie : face à la situation familiale extrêmement complexe, désordonnée et fluctuante, la Maison de Quartier et ma présence étaient un repère rassurant et sensé rester.

Mes mots ne sonnaient pas si juste. Je n’ai pas su comment consoler l’inconsolable.

 

Il y a cette enfant de 6 ans en état de choc : les yeux ne s’accrochent plus à rien, elle se jette dans mes bras aléatoirement. Et sa mère qui s’effondre en larmes sous ses yeux : « Mais ici, je n’avais que vous en repère. Comment faire maintenant ? »

 

Et il y a eu tous les autres. Les « dommages », « Oh non ! ». Les enfants qui réalisent par contre-coup, après un joyeux « à l’année prochaine ! ».

 

Parents et enfants, la tristesse teinte la fin d’année.

Et pour beaucoup les « mais où vas-tu, qu’on puisse venir ! » : parce que me suivre, même au bout de l’Île de France semble une solution plus acceptable que de ne plus me croiser, pour l’instant. Pour les enfants comme pour leurs parents.

 

Toutes les réactions de ces dernières semaines, dures à encaisser, sont certes une grande reconnaissance du travail réalisé ici, mais me laissent un goût amer. Parce que ces retours, signe d’abandon, certitude que celui d’après « n’aura pas les mêmes ambitions que toi pour les enfants et les familles », sont des constats d’une grande violence.

 

 

Parce que les quartiers méritent des projets d’excellence.

Les habitants, plus qu’ailleurs, méritent un grand respect, de l’écoute et de l’attention.

Et plus que tout, ils méritent des projets ambitieux et de grande envergure.

 

Ici, j’ai juste pris le soin d’écouter les personnes.

De construire avec eux.

De croire en les compétences et les capacités de chacun.

Et de continuer à faire plus. Avec les gens.

De ne pas juger ces personnes, surtout. Oui, je n’ai pas grandit comme les enfants ici. Les mœurs culturels parfois diffèrent. Mais peu importe. Quand une personne arrive, je l’accueille, puis je l’écoute.

Je me suis enrichie au contact de toutes ces personnes. Elles m’ont bien plus appris en trois ans que bien d’autres en 29.

J’ai appris à les connaître, en tant qu’individu. Sans les assimiler d’autorité en représentant d’une communauté, d’une religion, d’un quartier ou d’une condition sociale.

Je n’ai jamais fait de raccourcis. Et je crois intimement qu’il est normal de ne pas en faire, mais le retour de ces personnes témoigne que c’est rarement le cas.

 

L’émotion, la déception, la détresse parfois des familles est d’une violence sans nom. Finalement, au-delà des projets, des aides pour les enfants, c’est aussi l’accueil et l’écoute qui va leur manquer.

La reconnaissance de ce qu’ils sont, sans préjuger.

 

Je pars parce que je n’arrive plus à travailler comme je le souhaite. Parce que les projets intelligents et ambitieux sont ponctués de « non » aléatoires et injustifiés.

Parce que les priorités ne sont plus au service public, parfois.

 

 

Et ce constat me rend triste : l’implication dans le travail, le respect d’autrui et la défense des usagers sont peut-être, en fin de compte, des atouts exceptionnels.

 

Alors qu’ils devraient être à la base du travail social.

 

 

Ce qui me manquera

C’est de traverser le quartier en étant reconnue.

C’est les enfants qui me tapent sur l’épaule dans la rue, les ados qui me tapent la bise. Voir les sourires des familles, entendre les enfants me héler de loin alors que je circule dans les rues en vélo.

 

Ce sont les anecdotes des enfants :

Cet enfant qui m’explique comment il met sa sœur dans le caddie des courses et joue à la promener dans l’appartement.

Le rire de sa mère me confirmant l’anecdote : « Oh oui, elle aime bien ça, la petite, tu sais ».

 

Ce sont les regards en coin des femmes du quartier « Tu es où demain Mathilde ? A Diderot ou à Vaillant ? J’ai fait quelque chose pour toi ».

C’est le regard de cette maman, qui nous gave régulièrement, surprise le jour où je l’ai appelé pour qu’elle descende : j’avais fait un gâteau que je souhaitais partager avec elle.

 

C’est cette maman qui est enfin sortie de son affreux hôtel social.

C’est ce papa, ému aux larmes parce que je lui ai dit que son fils, traité de délinquant à longueur de journée, était un enfant précieux et intelligent.

C’est cette maman avec qui j’ai longuement parlé au téléphone : « tu sais Mathilde, merci pour tout. Je suis une mère poule, je suis très attentive au confort de mes enfants. Ce que tu fais pour eux, c’est important, ça leur fait du bien, je vois la différence ». Elle terminera sa conversation par « gros bisous et prends soin de toi », dans une période complexe pour moi. J’en ai eu les larmes aux yeux.

C’est le glissement du vouvoiement au tutoiement : lorsque les familles empruntent le « tu », alors la confiance est un peu plus installée.

 

C’est cette ado avec qui j’ai bossé le brevet puis le bac de français.

 

C’est la sagesse exemplaire des enfants quand un intervenant était tout nul : ensemble nous attendions que le temps passe.

C’est aussi les regards complices échangés dans ces moments là.

C’est cet enfant avec qui nous avons passé 10 minutes à jouer. Hors du monde, hors de tout, rien n’existait à part notre jeu.

C’est cette enfant mutique qui s’est mise à parler.

C’est cette enfant aux traits autistique avérés qui aujourd’hui m’a longuement parlé, m’a regardé droit dans les yeux.

C’est les joues rougies et les yeux humides de cet enfant, quand je lui ai dit que sa poésie était sublime.

C’est le regard des enfants quand on les valorise. Quand je leur dit que je suis fière d’eux. Quand ils voient que je le pense.

 

C’est aussi les petits frères, les petites sœurs de maternelles ou encore dans la poussette, qui se détachent, courent dans la salle, s’installent sur une chaise et tentent de s’incruster incognito dans une séance.

C’est ces mêmes petits loups qui viennent me voir régulièrement pour savoir quand, eux aussi, auront le droit de faire des activités et des sorties avec moi.

 

Je me souviendrais de la proximité qui varie entre chaque enfant. De la pudeur de chacun. De leur besoins individuels, de chaque situation unique.

Ce sont toutes les micros situations et les petits nœuds du quotidien détricoté patiemment. Avec toujours le même final : « Merci ».

 

C’est la sensation d’avoir été utile aux gens.

 

C’est les enfants qui me prennent dans leurs bras ou courent me chercher.

 

Ce sont les ateliers cirque, le court-métrage épuisant d’une semaine avec des journées de douze heures, le grand jeu autour des pirates et le mystère de Baldassare Cossa, les ateliers d’écriture avec la Machine à Poèmes.

La semaine d’activités sportives à la Base de Loisirs de Champs sur Marne et ma découverte du canoë.

Ce sont les visites au Centquatre, dans Paris, partout.

 

C’est l’équipe d’animation 2014/2015. Des gens précieux, attentifs et investis. Cette année n’aurait pas pu se faire sans eux.

 

Ce sont les collègues précieux.

Les partenaires bienveillants et reconnaissants. Les longues soirées à construire des projets, les longues plages d’écriture.

C’est les verres en plastique colorés de ma collègues Nathalie, son café filtre si fort et la petite cuisine, lieu des confidences.

Ce sont les expressions de mes collègues : « les gosses de Tata Math ».

C’est ma collègue douce et patiente que j’appelle « Maman Bibi ».

Ce sont les paroles de Maman Bibi : « Tu sais, dans toute ma carrière, ce que tu as fait dans ton secteur, je ne l’ai jamais vu. C’est magnifique ce que tu as fait pour les mômes et les familles. Ça va être un vrai déchirement, pour eux comme pour toi, quand tu vas partir. »

 

 

Trois ans déjà passés avec vous.

La page se tourne.

Les Quatre-Chemins, vous allez me manquer.

 

 

Je crois en chaque enfant

Je crois en chaque enfant qui franchit le seuil de la Maison de Quartier. Quand je leur répète, inlassablement, qu’ils sont tous intelligents, ce n’est pas pour flatter leurs égos ni pour me faire aimer.

J’y crois très intimement.

 

Les enfants qui viennent ici ont tous des difficultés. Toujours variées, toujours nombreuses. Souvent liées à l’école, parfois liées à d’autres environnements.

Je suis très consciente du niveau de chaque enfant. Mais ce niveau n’est pas figé : à chaque rencontre, j’observe et j’actualise leurs avancées.

 

Être consciente de là où en est chaque enfant, c’est être consciente de leur réalité, de leur quotidien.

Et avoir de l’ambition pour chacun, c’est ouvrir un possible. Car la sérénité permet l’apprentissage plus aisé et plus rapide de notions.

 

Chaque année, je dis la même chose à ces enfants en refus d’apprendre à lire : « Mon objectif est que tu apprennes à lire. Apprendre à lire, c’est douloureux et pénible : ça fait très mal à la tête. Mais apprendre à lire, c’est devenir autonome : tu n’auras besoin de personne pour te lire une histoire ou le plan du métro ».

Et je reste avec eux, soir après soir. Je ne lâche rien, je fulmine lorsqu’ils font semblant, je rage quand ils me provoquent.

Nous en sortons tous avec les cheveux ébouriffés et un mal de tête du diable.

Je suis avec eux, je crois en eux, j’avance avec eux et je note leurs progrès soir après soir. Et au-delà de les noter intérieurement, j’oralise. A chaque instant, chaque micro pas.

 

Je leur dis à quel point je suis fière d’eux lorsqu’ils franchissent des montagnes.

 

Et chaque soir, je vais voir leurs parents : « Il/Elle a très bien travaillé ce soir. Il/Elle est entré(e) dans la lecture ! C’est un très grand pas, je suis très fière de lui/elle. Et vous pouvez être fier(e) de lui/elle »

 

Ces minots qui venaient la mine basse et cachaient leur cahier de lecture se métamorphosent soudain : arrivée joyeuse, motivation pour lire, envie d’y arriver.

Et ceci malgré leurs difficultés, estompées mais pas volatilisées. L’envie est là, persistante.

Les parents qui m’accueillaient parfois avec inquiétude viennent maintenant me demander : « Alors, comment ça s’est passé ce soir ? »

 

L’objectif fixé, réalisable, associé à l’exigence de l’adulte est une visée positive pour l’enfant. Et devient un devenir accessible et enviable.

 

Et l’exigence ne concerne pas seulement les apprentissages scolaires. Mais tout ce qui concerne la vie en société, le rapport aux autres, le souci du collectif, l’apprentissage de l’autonomie.

La capacité à argumenter, à construire ensemble.

 

 

Je les accueille dans ma structure comme ils arrivent.

J’abandonne les « on dit » de l’école, du centre de loisirs ou les anecdotes croustillantes des cours de récré.

Je me base sur le réel, ici. Sur ce que l’on vit en collectif.

 

Je crois en chacun, en leurs progrès et leurs réussites.

Les petits pas qui, accumulés, permettent de belles avancées.

 

Nouveau projet : Les vacataires – Podcast audio !

Les nouvelles années sont l’occasion des vœux et des projets.

Aussi, j’ai le plaisir de vous annoncer notre nouveau projet de podcast audio : les Vacataires!

Dans ce podcast nous parlerons d’éducation, l’animation et l’éducation populaire!

 

Nous vous y proposerons plusieurs formats : des sujets, des rencontres de professionnels aux pratiques innovantes, mais également des directs dans lesquels vous pourrez réagir et discuter avec nous !

Avec Amandine, nous serons deux, cachées derrière cette émission.

 

Je vous raconte à l’oreille ce nouveau projet..

 

Je vous invite, si vous le souhaitez, à suivre notre compte twitter :Les Vacataires, et le compte d’Amandine, co-fondeuse du podcast !

 

Belle année à tous!

Précaires : connaissons nos droits !

Comme je vous l’ai expliqué auparavant, j’ai été stagiaire, service civique et je suis actuellement en CDD de la fonction publique territoriale. Des statuts qui offrent de nombreux inconvénients, tant dans la stabilité personnelle que dans les perspectives de vie.

Ces statuts précaires fragilisent grandement les personnes en poste : il est complexe de décoder les consignes hiérarchiques, les règlements internes aux structures et la réglementation officielle.

 

Je me suis toujours intéressée aux différents codes du travail auxquels j’étais soumise. Cela m’a permis de faire valoir mes droits, de ne pas me laisser faire face à certains comportements crapuleux de certains employeurs.

Je rencontre régulièrement des personnes qui se soumettent aux impératifs de travail décrites par l’employeur.

Certaines sont fausses.

 

Voici les légendes urbaines auxquelles j’ai pu être confrontée et auxquelles mes collègues précaires font également face.

Vous trouverez tout en bas de l’article des pistes d’action pour se sortir de ces situations compliquées. Enfin, ma mémoire n’est pas forcément actualisée : aussi, n’hésitez pas à me signaler ce qui est erroné !

 

Service Civique

1) Le service civique ne va que jusque 26 ans.

Effectivement. Par contre, le volontariat de service civique permet aux jeunes ayant plus de 26 ans de s’engager, pour des durées de 6 à 24 mois dans des structures d’utilité publique.

Ce dispositif est peu connu et peu approprié part les structures.. Et pour cause ! Le volontariat de service civique oblige les structures à gratifier plus leurs volontaires : 640€/mois au lieu de 540€/mois.

 

Petit rappel du découpage de la gratification  :

– Pour un service civique : 440€ versé par l’état / au moins 100€ par la structure d’accueil

– Pour un volontariat de service civique : 440€ versé par l’état / au moins 200€ par la structure d’accueil.

 

2) Le service civique est payé 540€/mois.

C’est la somme minimale à verser à un volontaire. Rien n’oblige les structure à limiter leur somme à 100€ par mois pour un SCV.

Une structure peut très bien concevoir qu’il est impossible pour un jeune de s’en sortir avec moins de 600€ par mois, et donner un peu plus.

Cette somme correspond au remboursement des frais de bouche (ce qui fait que, par exemple, en tant que SCV, je n’avais pas le droit aux tickets resto..!)

 

3) Après mon service civique, j’ai le droit de percevoir les indemnités chômage.

Absolument pas ! Le service civique est un engagement citoyen (maintenant obligatoire, si j’ai bien compris), d’où l’appellation de « volontaire » : ni bénévole, ni salarié. La somme versée au volontaire pendant son SCV n’est pas un salaire, mais une gratification.

Par conséquent, le temps passé n’est pas un temps de travail. Cela n’ouvre pas de droit aux allocations chômage.

 

4) Le service civique ne peut durer que 12 mois.

Le service civique peut durer de 6 à 12 mois, reconductible une fois. Il peut donc durer plus longtemps.

Si le volontaire, entre son premier engagement et le second, a plus de 26 ans, il passe alors en volontariat de service civique et est payé plus.

 

5) Je suis parfois seul(e) en animation face public, et mon tuteur n’est pas dans la structure.

Le service civique n’est ni un emploi, ni un stage. Cela signifie que l’encadrement du tuteur et sa présence (surtout face public) doit être effective.

Évidemment, les tuteurs laissent une marge de liberté assez appréciable et laissent parfois les volontaires en autonomie sur des animations.

Toutefois, ils sont responsables de leurs volontaires : ainsi, l’absence d’un tuteur est courante (mais anormale), son absence de la structure amène de vraies problématiques au niveau réglementation. En effet, s’il y a accident sur la structure, le SCV n’est pas à blâmer : le tuteur aurait dû être sur place.

Exemple : Je mène une animation le soir de 19h à 20h. Il n’y a aucun responsable sur place (ni directeur, ni adjoint, ni animateur). Seul est présent avec moi l’agent d’accueil.

Je suis seule en animation avec 15 enfants, le nombre a été validé par mon tuteur.

Un enfant se blesse lors d’un jeu, et doit aller à l’hôpital.

→ Outre la gestion de l’urgence, on touche du doigt un réel problème. Si le tuteur pose la faute sur moi (défaut de surveillance, manque d’encadrement), je peux le retrouver aux Prudhommes.

En effet, c’est de son devoir de ne pas me mettre en difficulté, d’être présent sur les animations, ou du moins de laisser une personne qualifiée sur place.

 

Stage

1) On ne peut pas partir d’un stage.

Bien sûr que si… Et encore heureux ! A mon sens, il ne faut pas hésiter à partir d’un stage qui ne remplit par les objectifs initialement fixés, qui mettent en difficulté le stagiaire ou qui le rendent simplement malheureux.

Partir d’un stage est compliqué (je l’ai déjà fait), mais c’est une expérience intéressante pour l’entreprise et le stagiaire.

Cela montre également à l’entreprise qu’elle ne peut pas se permettre n’importe quoi avec les stagiaires recrutés.

 

2) Pour partir d’un stage, il y a un préavis.

Le départ d’un stagiaire est immédiat : il demande simplement d’effectuer un avenant à la convention de stage, indiquant la date de départ de l’entreprise.

Le stagiaire n’est pas tenu de finir les missions qui lui ont été confiées, de tirer jusqu’à la fin de la journée, de la semaine ou la fin du mois.

Une fois passé aux Ressources Humaines, l’avenant signé par les deux parties, le stagiaire peut immédiatement partir. La signature de cet avenant est une couverture pour tous : elle permet à l’entreprise de ne pas avoir de problèmes une fois le stagiaire sorti de la structure (en cas d’accident, par exemple); au stagiaire de prouver qu’il y a rupture dans les règles, et pas abandon de poste. Cela permet de savoir à l’école que le stage est rompu… et d’être informé qu’il est nécessaire d’en trouver un autre !

 

3) Il est possible de faire un stage sans une convention

Non, le stage est soumis à une convention, en trois exemplaires. Elle est signée par le stagiaire, l’école/l’université et la structure d’accueil.

La convention précise le cadre de travail, les horaires, les contraintes particulières, la gratification.

C’est un document essentiel qui pose les devoirs de l’entreprise vis à vis du stagiaire accueilli, de l’école et du stagiaire.

Un stagiaire ne peut pas entrer en entreprise si la convention n’est pas signée par les trois parties.

 

4) Il est possible de ne pas avoir de tuteur de stage

Un stagiaire n’est pas un employé : il doit avoir une personne de référence dans l’entreprise qui va lui confier des missions et va l’accompagner dans son évolution professionnelle. Les missions confiées sont en rapport avec sa fiche de poste,

Un tuteur est obligatoire dans une structure. Il arrive parfois que le tuteur laisse le stagiaire en freestyle.

Il est possible de reprendre la convention et/ou la fiche mission du tuteur, précisant le rôle vis à vis du stagiaire. Il est également possible, pour le stagiaire, de faire un point avec son tuteur expliquant qu’il se sent démuni et nécessite plus d’encadrement.

En cas de soucis, l’école peut éventuellement intervenir auprès du tuteur, pour repréciser le cadre du tutorat.

 

5) Le stage est forcément aux 35h/semaine

La convention précise le nombre d’heures à effectuer par le stagiaire, le rythme de l’alternance et la répartition des jours.

 

6) Le stage est forcément gratifié.

En deçà de deux mois (soit 140h x 2), les stages ne sont pas rémunérés par l’entreprise. Au delà, il y a obligation de gratifier les stagiaires, que ce soit dans la fonction publique ou privée.

 

7) Le stage ne peut pas être payé plus que 436€ par mois

Si. Il y a une gratification minimale, au-delà de deux mois en temps plein. Les employeurs peuvent décider de gratifier plus un stagiaire, de lui offrir des avantages en nature (tickets resto, etc).

Tout cela doit être spécifié dans la convention de stage.

 

8) L’entreprise a un devoir d’apprentissage

Oui, absolument.

Il est essentiel de différencier le stage du travail salarié. Le stage implique que la personne accueillie est en formation, en apprentissage.

Un stage qui permet juste à l’entreprise de se débarrasser des taches ingrates n’apporte rien au stagiaire : faire des photocopies pendant un mois n’apporte rien au CV.

M’étant retrouvée dans cette situation, j’ai demandé à mon tuteur avant de partir ce que je pourrais valoriser dans mon CV. Nous n’avons pas trouvé d’éléments, tous les deux.

Si aider et faire la petite main me semble logique (et en tant que travailleur salarié, on s’acquitte aussi du travail de petites mains), le stage ne doit pas être qu’une succession de petites tâches déconnectées.

Si le tuteur fait miroiter des taches intéressantes futures, si les tâches ne s’inscrivent pas dans le projet présenté en entretien, alors le stage risque d’être une esbrouffe et une perte de temps pour le stagiaire.

 

 

Stage BPJEPS

Le stage BPJEPS (Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l’Education Populaire et des Sport) est la formation pour le métier d’animateur professionnel.

Cette formation est vécue en alternance entre une structure de terrain (MJC, Centres Sociaux, Centres de Loisirs) et l’organisme de formation.

Il y a différentes spécialités pour le BPJEPS. J’ai pour ma part suivi la formation d’animatrice culturelle.

 

1) Un BPJEPS est toujours sur 18 mois.

Non, tout dépend de l’organisme de formation. J’ai personnellement choisi volontairement un cursus court (11 mois de formation, en alternance). Il existe des cursus beaucoup plus longs.

 

2) Le rythme de l’alternance est pareil pour toutes les spécificités / les organismes.

Encore une fois, tout dépend de l’organisme de formation et la spécificité choisie.

J’étais sur un rythme d’alternance de 2 semaines / 2 semaines : 2 semaines en cours, 2 semaines en entreprise. Le mercredi était toujours un jour en structure.

Ce rythme très malin permettait aux entreprises de ne pas s’habituer trop longtemps à notre présence, et de rester suffisamment pour pouvoir mettre des actions en œuvre.

 

3) Étant stagiaire, j’ai le droit d’être payé(e) comme un(e) stagiaire en université (400€ et quelques par mois) ?

Absolument pas, et c’est tout l’aspect vomitif de ce système.

Lorsque j’étais en BPJEPS, on nous a expliqué qu’étant dans une formation pour adulte, et hors d’une formation universitaire, nous n’avions aucune obligation d’être gratifiés.

Cette faille béante, bien connue des structures, amène les stagiaires qui ne sont ni en contrat pro, ni en contrat d’apprentissage à ne pas toucher un sou.

Hé si.

(Je n’ai pas connaissance de l’existence de BPJEPS à l’université ou en DU. Si ce type de formation existe, elle n’est clairement pas majoritaire..!)

 

4) Du coup, je ne suis pas payé(e) du tout ?

Si sur le papier, les stagiaires BPJEPS ont le droit (!) de ne pas être gratifiés, cela ne signifie pas que la structure ne doit rien leur donner.

En ce qui me concerne, j’ai négocié avec ma structure. J’ai expliqué que je voulais toucher plus que lorsque j’étais en service civique, étant plus qualifiée qu’au début de mon volontariat. Cela m’a été accordé, ainsi que le remboursement du pass Navigo.

S’il n’y a pas négociation, les structures ne verseront rien : elles n’ont même pas l’obligation de suffire aux frais de bouche (comme pour les SCV).

C’est au stagiaire de négocier les tickets resto, remboursement des frais de transports, etc.

 

5) Je dois financer ma formation de ma poche ?

En 2011, lorsque j’ai commencé ma formation, celle-ci coûtait 4600€. Il existe de nombreux dispositifs pour financer un BPJEPS (la Région Ile de France, le département, Pole Emploi, etc).

Si vous vous lancez dans un BPJEPS, je ne peux que vous inciter à vous renseigner sur les types de financement.

Dans tous les cas, les financements de formation sont attribuées par Pôle Emploi ou la Mission Locale.

Cela prend du temps et demande beaucoup d’abnégation. Ne lâchez pas l’affaire !

 

6) Si j’ai accepté mon stage BP dans une structure, je suis obligé(e) d’y rester.

Il arrive que le stage se déroule très mal sur une structure. Comme tout stage, un avenant le rompt.

En BPJEPS, les formateurs tentent souvent d’apaiser les tensions, avec les rencontres de tuteurs. En effet, une année de stage passe rapidement au regard des objectifs à accomplir.

On vous incitera souvent à rester dans la structure, mais si les soucis sont trop importants à vous de peser le pour et le contre.

 

7) Mes missions ne concernent que mon projet BPJEPS.

Il est précisé dans les formations (voire dans les conventions de stage) que le stagiaire est amené à travailler sur son projet, mais également à aider au quotidien de la structure.

Les gros événements demandant l’implication de tout l’effectif ou certaines actions particulières peuvent être confiées aux stagiaires.

 

8) Je n’ai pas le droit de travailler sur mes écrits dans ma structure.

Oh que si !

Les employeurs savent que deux écrits sont demandés aux stagiaires : le projet et le rapport de stage. Ce travail est en corrélation avec le travail mené dans la structure. Ce n’est ni du travail personnel, ni du temps de glandouille.

L’organisation de son temps est avant tout à présenter au tuteur. Dans les stagiaires BP de ma promo, ceux qui avaient présenté l’importance de ces moments au tuteur ne se l’étaient pas vu refuser.

 

Et sur tous ces statuts précaires :

1) Le tuteur est le supérieur hiérarchique du stagiaire.

Non, surtout pas. C’est une confusion que je comprends tout à fait : en tant que stagiaire, on se sent parfois hors de l’organigramme.

On calque alors le fonctionnement « tuteur/tutoré » au monde de l’entreprise (« boss/employé »).

Le tuteur n’est toutefois pas le supérieur hiérarchique : c’est l’encadrant dans l’entreprise, garant de l’apprentissage dans la structure.

Son rôle, plus que de donner des ordres, est d’aider à l’adaptation dans la structure, d’accompagner le stagiaire dans ses questionnements. Son rôle est également de vérifier que les missions qui lui sont confiées sont en adéquation avec l’objectif de son stage.

Il peut également accompagner dans le stagiaire dans ses écrits.

 

 

CDD fonction publique territoriale

 

1) Je n’ai pas signé mon arrêté (contrat dans la fonction publique) et je suis en poste.

Dans la fonction publique, il arrive que le contrat arrive tardivement. Il s’avère que, comme dans tout contrat, un arrêté qui n’est pas signé au delà d’un mois de prise de poste équivaut à un CDI.

N’hésitez pas à le rappeler à votre administration, cela lui donnera quelques sueurs froides.

 

2) Qu’est-ce qu’un poste vacant ?

Un poste vacant est un poste permanent, un siège vide. Ce poste est considéré comme essentiel dans la structure et la marche de l’administration (au moment où le poste est vacant, j’entends. Il peut disparaître quelques années plus tard.)

Ce poste est prioritairement donné à des personnes titulaires (fonctionnaires) que contractuelles.

 

4) Si je suis sur un poste vacant, je peux être licencié pour laisser la place à un titulaire ?

Licencié, peut-être pas. Par contre, mettre fin à la période d’essai ou ne pas reconduire le contrat arrivé à son terme, oui !

Dans l’administration publique, les titulaires sont prioritaires pour obtenir ces postes. Cela explique la période d’essai démesurément longue en CDD d’un an (3 mois à mon arrivée!), qui permet au fonctionnaire qui a quitté le poste de pouvoir le reprendre.

 

5) Est-ce normal que je n’ai pas les mêmes primes que tout le monde ?

Oui. Le statut de contractuel induit que certaines primes ne sont pas attribuées. Par exemple, il m’a été expliqué à de nombreuses reprises que la NPI, prime dédiée aux agents travaillant en zone prioritaires et étiquetée zone « à risque » n’est donnée qu’aux titulaires.

(Cela ne signifie pas forcément que cela soit vrai ou juste..!)

 

 

Comment se sortir de ces moments compliqués ?

Il existe des solutions qui permettent de sortir des spirales infernales. En voici quelques-unes :

 

1) Demandez votre fiche de poste/vos missions par écrit.

Quel que soit notre statut, la fiche de poste est un élément clé pour ne pas être amené à faire un « stage/service civique photocopieuse ».

La fiche de poste décline les missions que l’on sera amené à faire. Dans les SCV et les stages, c’est l’offre d’emploi qui peut faire office de fiche de poste.

Sans fiche de poste, tout peut vous être confié : le travail du copain et ceux des voisins. La fiche est un cadre qui protège le précaire.

Sachez qu’une fiche de poste peut être modifiée, ou des éléments peuvent être rajoutés : lors de mon service civique, j’ai demandé à ce que l’on rajoute certaines missions à ma fiche. Cela permet de préciser les missions souvent données oralement, qui perdurent dans le temps. Cela précise également les missions qui seront données à votre successeur.

(Et globalement, demandez toute consigne qui vous semble louche par écrit !)

 

2) Négociez

En tant que précaire, on arrive souvent à pas de loup dans une structure. Bien content d’avoir eu une extraordinaire opportunité, la légitimité à négocier des avantages semble souvent inapproprié.

Il faut un peu de cran, un peu d’audace pour réclamer des avantages qui ne sont pas écrits sur le papier.

Sachez que négocier, cela ne coûte rien. Se voir dire « non », cela ne coûte rien non plus.

Enfin, demander des avantages en nature pour un stage ou un service civique, c’est aussi repréciser notre statut de précaire : les 100€ par mois en plus ou les tickets resto, c’est avant tout de la nourriture, payer des factures, le loyer.

Ce n’est pas du confort. C’est juste vital.

 

3) Explicitez nos conditions de vie et nos réalités quotidiennes.

Expliquez à vos collègues comment on vit avec 400€ par mois. Vos cumuls d’emplois, vos bidouilles, vos emprunts à la banque.

Racontez votre vie quotidienne. Comment on tient avec 30€ pour faire les courses pendant un mois.

Ce n’est pas pour faire pleurer dans les chaumières. Mais de nombreux collègues ou supérieurs ne sont pas conscients de nos réalités.

Aussi, quand on vient vous bassiner sur votre « bel engagement en tant que service civique », reprécisez les choses : Oui, l’engagement c’est sympa. Mais si j’avais pu trouver un travail, j’aurais très sûrement sacrifié mon bel engagement citoyen.

Si vous êtes face à des moqueries liée à votre statut : « La petite stagiaire, elle ira bien me faire quelques photocopies? », et ci celles-ci vous dérangent, surtout dites-le. Cela peut se faire simplement et sans agressivité.

Si cela vous gêne, refusez l’appellation « stagiaire », « service civique ». Autrement, on ne présente jamais personne par son statut, mais par sa fonction.

..Et enfin, le jour où (enfin!) vous aurez décroché votre CDI, souvenez-vous comme c’était dur, pour ne pas tomber dans l’oppression des précaires !

 

4) Dire non, ce n’est pas être méchant.

La pression est parfois forte, les phrases des supérieurs bien tournées, ou simplement on n’ose pas dire non. Pourtant, refuser une tâche ou un ordre absurde, ce n’est pas être méchant. C’est repositionner l’angle hiérarchique, ou celui du tutorat pour les services civiques ou les stages.

Évidemment, un « non » tout sec aura du mal à passer. Mais si vos arguments sont légitimes, que la tâche sort de vos missions, est absurde ou vous met en danger, il n’y a pas de raison que le refus soit mal prit.

Si votre supérieur ou tuteur a comme unique argument « tu dois m’obéir », alors votre argument est d’autant plus valable.

Ne lâchez pas !

 

5) Osez partir quand ça se passe mal.

Un stage, un service civique ou un contrat qui ne se passe pas bien, cela arrive. Il est vrai que lorsqu’on a passé moults entretiens d’embauche pour un stage, on réfléchit à deux fois avant de partir.

Faites le point. Pesez le pour et le contre :

– Est-ce que j’apprends des choses, au court de ce stage/service civique/contrat ?

– L’expérience accumulée me sera-t-elle profitable? Pourrais-je valoriser mon expérience?

– Est-ce mon tuteur/mon supérieur me donne le droit à l’erreur ?

– Puis-je voir l’ensemble d’un projet ? Suis-je assigné uniquement à des tâches déconnectées entres elles ?

– Les tâches confiées correspondent-elles à l’offre d’emploi/service civique/stage ?

– Me parle-t-on convenablement ? Prend-on le temps de m’expliquer ?

– Suis-je écouté ?

– La pression est-elle présente ? Si oui, est-elle supportable ?

– Ais-je envie de poursuivre dans ce type de secteur ?

 

Partir est compliqué. Mais il me semble important qu’une structure qui accueille mal un stagiaire ait un retour de ses failles et défauts.

Et enfin, comme dirait ma chère mère : « à l’impossible, nul n’est tenu ». Si partir peut sembler un acte lâche, il faut réunir beaucoup de courage pour dire « non » à son employeur.

Et réussir à dire non, c’est le premier pas vers le refus à la soumission et à la fragilité induite par la précarité de nos statuts.

 

6) Se renseigner sur ses droits, les connaître et les faire valoir.

C’est à mon sens le plus important.

Renseignez-vous en permanence sur vos droits. Vérifiez toujours ce que l’on vous dit, que l’information vienne du super collègue syndicaliste ou de votre supérieur. Il y a de nombreux sites qui facilitent l’accès à la réglementation.

Conservez les informations importantes. Et surtout, faites-les valoir. Ce dernier élément est très difficile, j’en ai bien conscience.

Mais ce n’est qu’en connaissant ses droits et en les revendiquant que l’on sort du système oppressif dans lequel sont maintenus de nombreux précaires.

 

 

Pour aller plus loin, je vous invite à vérifier tout ce que je vous ai dit ci-dessus :

Legifrance : L’actualité des textes législatifs. Dur à décoder au début, mais plus on s’accroche, plus c’est lisible!

Génération Précaire : spécifiquement autour du droit des stagiaires, un peu des services civique.

Agence Nationale du Service civique : pour la réalité officielle

Infosdroits : superbe portail d’information sur le droit public et privé

Jurisanimation : le portail juridique lié à l’animation http://www.jurisanimation.fr/

Le journal du directeur, publié chaque année, lié à la réglementation dans l’animation (et donc aussi les contrats, taux horaire, etc) :

 

 

Cessez d’affamer les secteurs vitaux!

Ce samedi avait des airs de dimanche.

Où tous, nous attendions que le jour passe, qu’arrive enfin le suivant.

 

Lundi commencera une période officiellement compliquée.

Lundi à 16h, je me demanderai « Mais que vont dire les minots ? »

Et avant cela, je me demanderai « Mais comment vont réagir les anims ? »

(Et encore avant : Peut-on sortir ? A combien ? Comment ? Quels projets annulés cette année?)

 

Je laisserai arriver enfants, animateurs et parents avec leurs questions. Leurs appréhensions, aussi.

Des phrases surgiront sûrement. Nous les attraperons au vol, et discuterons tous ensemble.

J’accepterai les questions, toutes celles qui viendront.

Même celles auxquelles je ne peux pas répondre. Nous y réfléchirons collectivement.

 

Je chercherai des supports, de la littérature jeunesse. Je proposerai peut-être des moments de lecture aux minots. Ces moments où, mine de rien, on se serre tous les uns contre les autres.

Comme des poussins dans leur nid.

 

J’échangerai avec les animateurs.

Je ne souhaite pas les laisser seuls face aux questions parfois désarmantes des enfants. Je les accompagnerai, s’ils en ont besoin.

 

Avec les collègues et partenaires : aucun inter-espace entre nous tous. Comme l’année passée.

Je proposerai peut-être encore un temps entre pro, pour réfléchir à comment accueillir la parole de l’enfant. Ou un temps autour des ateliers philo.

Un temps de rencontre professionnelle, qui nous rassure. Un moyen détourné pour dénouer la parole.

 

Mais samedi, ce faux-samedi qui ressemblait à un dimanche, mes yeux étaient ternes. Mon corps cristallisé.

Car malgré ces actions si concrètes, je redoute la suite.

 

L’année passée, les habitants étaient beaucoup plus discrets. Plus effacés. Plus anxieux.

Redoutant les amalgames, les mamans qui arrivaient en me tapant la bise opéraient un vrai recul.

Parce que d’un coup, l’amalgame « musulman = arabe » (raccourci qui était dans tous les cerveaux sclérosés) devenait concret.

Mes copains et copines identifiés comme « autrui », c’est-à-dire « pas blanc », ont été amalgamés comme « pas français ». Les amalgames foisonnaient.

Ils s’en sont prit plein la figure.

 

Je redoute l’ultra sécuritarisme. Le déploiement de méga moyens, méga couteux, méga inefficaces pour dire « Regardez les mecs, on s’occupe de votre sécurité ».

En se renseignant un peu, on déplore cette communication à paillettes.

L’État déshabille Pierre pour habiller Paul.

 

Il déshabille surtout peu à peu l’éducation, la santé, la justice. La sécurité utile, réelle, de prévention. Pas les flamand roses ultra armés postés dans la rue pour rassurer le chaland.

(Qui personnellement ne me rassurent pas.)

 

On perd peu à peu le Bien Commun. Ce que tout citoyen doit pouvoir avoir.

 

Nous avons besoin de moyens pour travailler sur le terrain.

La santé, la justice, l’éducation.

Plus vous nous désarmez, ôtez des moyens, moins on peut agir.

On ne peut pas bricoler éternellement.

 

Construire la pensée logique, ça demande du temps. Aider les enfants à s’exprimer, ça demande du temps. Des personnes formées ou à former.

Plus vous nous affamez, à coup de « y’a pas de sous », moins on peut médiater. Plus les discussions s’étiolent, sont rapides, moins construites.

Parce que les collègues se sentent démunis. Ne savent pas répondre. Se sentent au pied du mur.

On manque de temps, on n’arrive plus à le prendre. On manque de temps pour réfléchir collectivement, construire ensemble, élaborer.

On manque de temps pour dénouer la panique.

Individuelle, celle en chacun. Et collective, celle du groupe encadré.

 

Je n’ose pas parler de la santé ou la justice. Je sais que les moyens sont affreusement en berne, comme chez nous.

 

C’est juste un cri, une longue plainte qui me berce depuis vendredi soir :

Cessez d’affamer les secteurs vitaux.

 

Nous ne sommes que mi-novembre

Il y a eu cette petite fille, au cousin tué en pleine rue à coup de marteau.

Sa peine et son chagrin. Son courage tellement palpable.

 

Il y a eu cette maman, venant un soir alarmée.

Elle ferme la porte du bureau, ce n’est pas bon signe.

« Mathilde, je viens vous voir car je me sens en insécurité sur le quartier. Je suis ici depuis un an, je me sens mal. Et je culpabilise de laisser ma fille dans cet environnement.

Vous qui êtes professionnelle, qui travaillez dans le domaine de l’éducation, auprès des enfants, dites-moi : est-ce que les enfants ici peuvent s’en sortir ? »

Ma réponse était alambiquée, alternant conviction, projets politiques et réalité criante.

La mère est ressortie plus détendue.

Je suis ressortie blanche et à fleur de peau.

 

Il y a eu ces sorties à 23 enfants, si réjouissantes mais si fatigantes.

 

Il y a eu cet enfant, qui a eu un comportement dangereux en sortie. La conséquence, de ne pas l’emmener à la sortie du lendemain.

Il y a eu son père, en colère, hurlant au téléphone et me raccrochant au nez.

 

Il y a la planification perpétuelle. L’organisation, la médiation, l’écoute.

 

Il y a eu le défaut de surveillance d’un anim. Il n’était pas là pour surveiller le groupe. Il devait passer très rapidement aux toilettes. Il a prit une pause.

Il y a eu la conséquence, sa mise à pied.

Il y a eu une autre conséquence, un message reçu sur mon téléphone. Pas très gentil, très injurieux, un peu menaçant.

 

Il y a eu la hiérarchie, qui est intervenue.

Il y a eu chaque personne me donnant des conseils.

Il y a eu les proches, en colère, alertés, écœurés.

Et moi au milieu.

 

Il y a eu, au milieu de ce bourbier, des bisous d’enfants, des rires, des conversations. Quelques beaux échanges avec les familles.

Heureusement.

 

Il y a eu cet enfant, qui déménage, qui a pleuré quand j’ai annoncé un probable mini-séjour en avril.

 

Il y a les partenaires, si affairés. On n’arrive plus à bien faire.

On fait, on tire, on s’essouffle. On s’épuise.

 

Il y a moi, au milieu de ça.

Nous ne sommes que mi-novembre.

Essayer juste d’être là.

« – Mathilde ?

– Oui N. ?

– Je peux te parler ?

– Oui bien sûr.

– (murmurant) Mon cousin est mort.

 

Face à mes yeux grands ouverts, N. fond en larmes.

– Mon cousin… Mon cousin ! Il est décédé. Ce samedi devant la poste ! »

 

Dans un quartier, les nouvelles vont très vite.

Et tous, nous savions que ce samedi devant la poste a eu lieu un épisode violent. Un règlement de comptes au couteau et au marteau.

 

J’ai toujours la sensation que ce que je dis est vain, dans ces moments là.

Mais pour l’avoir vécu, quand on vit une perte, les mots sont essentiels.

Alors j’ai demandé à N. ce que je pouvais faire pour elle. Dans le temps et maintenant.

« – Je ne sais pas. Je voulais juste te le dire.

– Si tu en avais envie, tu as eu raison de le faire. »

 

Elle n’osait pas pleurer.

Je lui ai dit qu’elle était très courageuse. Qu’elle avait le droit d’être triste. Qu’elle avait le droit de pleurer.

Que j’imaginais que ça devait être dur, à la maison.

 

J’ai demandé à N. ce qui lui conviendrait, là. Quelque chose qui pourrait lui faire un peu de bien.

« Reste avec moi ».

 

On a dessiné. N. a retrouvé un peu le sourire.

Elle a joué et même ri avec les autres.

 

Puis 18h15.

« C’est l’heure de rentrer ? »

– Oui, N.

 

Le visage s’assombrit. Parce que le retour à la maison, c’est le retour dans la bulle de chagrin. On a tendance à croire que seuls les adultes prennent sur eux.

Mais les enfants aussi. Ils tentent d’oublier et créent des bulles temporaires.

 

On n’est que de passage dans la vie de ces enfants. Un espace délimité.

Mais l’enfant n’éprouve pas une vie segmentée. L’espace délimité s’inscrit dans un fil continu, le fil étant lui-même constitué de pleins d’autres espaces délimités.

Impossible d’omettre ce que je ne vois pas, ce à quoi je n’assiste pas. Impossible de couper l’enfant en tranches.

 

On ne fait que s’adapter.

 

Je dis les choses simplement. C’est brut, mais pas violent.

Je travaille avec les enfants de 6 à 12 ans. Parfois des jeunes plus âgés, quand nos ados repassent pour participer à des ateliers ou des activités.

La vie collective implique des partages de moments. Et dans ce panel très riche de situations, nous sommes souvent confrontés à des situations violentes.

 

C’est quoi une situation violente ?

Lorsqu’on aborde la notion de violence, on imagine souvent violence physique (baston, maltraitance). Dans un groupe de minots, on se retrouve plusieurs fois par an à s’interposer au milieu de deux zozos qui se mettent des bourres-pif.

Mais ce n’est pas l’objet véritable de ce billet.

Je souhaite parler ici de violence verbale. Pas des insultes gratinées qui peuvent s’exprimer entre deux êtres, même si cela peut être abordé ici.

On confond souvent, à mon sens à tort, le fait de dire simplement les choses et le fait d’être violent. Pour beaucoup, le fait de dire très simplement à quelqu’un qu’il s’est mal comporté est une parole très violente.

 

Or, travaillant avec des minots, et ayant un mode de vie que j’essaye le plus sain possible, je tente d’appliquer dans ma vie ce simple constat :

Lorsqu’on a quelque chose de violent et de douloureux à dire, le fond restera violent et douloureux. Autant que ce soit :

– Clair (mots les plus proches du ressenti),

– Rapide.

 

Communication non violente : ça ne résout pas tout ?

J’ai rencontré beaucoup de collègues ou amis qui utilisent la communication non violente dans le cadre de leur travail (et de leur vie personnelle).

Pour rappel, la communication non violence a pour objet d’être dans l’empathie, pour favoriser une communication bienveillante et des rapports apaisés.

Elle passe par 4 phases :

1) Observer la situation,

2) Exprimer ses émotions et ressentis,

3) Exprimer ses besoins,

4) Exprimer ce que l’on souhaite.

Je me suis aperçue que je suis assez souvent dans ce type de communication. On observe ce que l’interlocuteur nous dit, on checke son propre ressenti, on exprime ses émotions.

Exprimer ce que l’on ressent est une manière de partager notre intériorité, en étant incontestable. On ne peut pas dire « non » à une personne qui souffre d’une situation, tout comme on ne peut pas dire « non » à quelqu’un qui a mal à la jambe.

La CNV a pour idée d’exprimer simplement et sainement une situation pour qu’autrui, dans son approche d’empathie et de bienveillance, comprenne notre point de vue.

 

Je l’utilise aussi souvent dans ma relation au groupe : pour parler un peu plus concrètement, l’année dernière nous avions une sortie. Tous les enfants étaient là (42 au total). Les parents étaient là également. Les quatre anims.

Et toutes ces personnes venaient à tour de rôle me poser des questions, voire en même temps. Au stress logistique s’ajoutait une grosse surcharge cognitive.

Les sorties, c’est un moment délicat dans son appréhension. On est sur 15 ponts à la fois (autorisations de sorties en règle ? « Il rentre seul, Monsieur ? » « Dites donc les enfants, un peu moins de bruit s’il vous plaît »)

Proche de la saturation, je me suis adressée à l’ensemble du groupe :

«  AAAAH, les enfants, les parents et les animateurs, écoutez-moi bien. Je ne peux pas tout faire en même temps. Vous venez tous avec vos demandes individuelles, et je ne peux pas m’occuper de chacun de vous.

Je suis très fatiguée, très énervée et angoissée.  Je suis pour l’instant dans les autorisations de sorties, je fais un point avec certains enfants et parents. Pour toute autre question, voyez avec l’équipe ».

Ici, j’ai exprimé mon ressenti (je n’en peux plus, allez voir d’autres référents).

 

J’ai été éduquée dans la non-violence. On m’a inculqué l’écoute, le respect de l’autre. Ce qui est assez chouette, mais assez déstabilisant dans la vraie vie.

 

Sauf que.. ?

Je dois l’admettre à contre-coeur, la majorité des gens que je rencontre au quotidien ont des modes de communication torsadés, emberlificotés, parfois sous l’angle de la mauvaise foi, parfois dans le mensonge.

Ces mêmes personnes me mettent dans des situations ambiguës, entre le marteau et l’enclume.

Ce sont des façons d’avoir l’ascendant, des procédés générant une situation basique d’oppresseur et d’opprimé.

Et pour moi, la violence verbale réside dans les moyens de tourner autour du pot, de noyer le poisson, de me faire croire ou de chercher à me faire dire ce que je ne veux pas dire.

Pas à dire « c’est naze » quand une situation est naze.

 

Et avec les minots ?

Je suis dans une optique de dire les choses simplement. Et parfois, les situations violentes nécessitent que l’on s’exprime simplement.

Et qu’on en parle, ensemble.

 

Les enfants subissent déjà de nombreuses violences quotidiennes.

On ne leur parle qu’à l’impératif, et un impératif de groupe : « Assied toi », « Va là bas », « Silence, taisez-vous ! ».

Il n’y a ni négociation, ni argumentation à avoir. L’enfant subit, écoute et obéit. Que ce soit juste ou pas.

J’entends aussi souvent des arguments rhétoriques, ou trop flous pour être mûris par l’enfant. Les arguments « C’est pas joli joli ! », « t’es pas gentil », « ah bah bravo ! ». Sans aucun cadre explicatif, ces arguments sont des moyens de poser son ascendant, voire d’humilier les enfants.

Combien de fois ais-je entendu « Ah, ça y est, il nous refait son [prénom de l’enfant] ».

Imaginez la violence pour l’enfant : on pose sur lui un regard dépréciateur, et en sus on y associe son identité.

 

Du coup, tu fais comment ?

J’ai envie de vous parler d’une situation qui a eu lieu l’année passée.

Je repense à cette pré-ado, assez à l’aise avec les animateurs. Elle leur faisait régulièrement des réflexions déplacées, mais dans le fil conversationnel difficile pour les anims d’expliquer pourquoi les propos étaient inappropriés.

Ces propos étaient de l’ordre du jugement de valeur : « Je trouve que tu t’es trop maquillée, aujourd’hui », « Mais dis-donc O, pourquoi tu mets tant de gel dans tes cheveux ? »

Pris au dépourvu, les animateurs expliquaient toujours, mais très brièvement, que ce n’étaient pas des questions à poser. Que eux ne la commentaient pas.

Le cadre était donc posé, mais pas respecté par cette pré-ado.

 

Un soir, j’entends de mon bureau l’animatrice parler : « Avance, monte l’escalier. Il est là, le bureau de Mathilde. Vas-y, dis-lui ce que tu m’as dit à l’instant. »

Elle avait franchi la limite : ne supportant pas l’attente pour avoir une explication sur son travail, elle a dit sans ciller à l’anim (qui s’occupait d’une autre enfant) : « Nan mais on se demande à quoi tu es payée ! »

Nous sommes typiquement dans une situation violente.

Ici, j’aurais très bien pu dire « Mais qu’est-ce qu’elle ressent, A, quand tu lui dit ça ? Tu penses à elle, etc ? ». Mais à mon sens, dans ce type de situation, il est essentiel de reposer le cadre.

Et de dire très concrètement les agissements et leurs conséquences.

 

Je lui ai demandé de s’asseoir, pour commencer. Ça peut sembler idiot, mais j’étais assise, je ne vois pas pourquoi elle serait restée debout.

Je lui ai demandé si elle comprenait pourquoi elle était dans mon bureau. Elle a hoché la tête. Je lui ai demandé pourquoi. « Parce que j’ai mal parlé à A. »

Je lui ai ensuite dit :

« J’ai eu vent que tu tenais des propos déplacés, depuis quelques temps. Je vais être très claire avec toi : ce que tu as dit ce soir est insupportable parce qu’emprunt de mépris. Je sais que tu es très bonne élève. Mais ici, cela ne suffit pas, tu ne peux pas te reposer uniquement là-dessus.

Peu importe que tu ais de bonnes notes, si tu ne sais pas te comporter avec les autres (adultes ou enfants, c’est pareil!), être au moins aimable et respectueuse, alors tu auras des soucis.

Tu dois apprendre à mettre ton filtre entre ton cerveau et ta bouche. Je suis intraitable autant avec l’équipe d’animation qu’avec vous : on ne peut pas dire tout ce que l’on pense en permanence, sinon tout le monde est malheureux et on finit par se taper dessus.

Ce soir, nous allons faire un point avec tes parents. On va leur expliquer ce qu’il s’est passé. »

Nous avons tous ensemble rencontré et discuté avec la maman. L’enfant s’est excusée très platement, à plusieurs reprises (dont en aparté, lorsque je n’étais pas là).

Les animateurs ont accepté les excuses (et c’était important, ça a permit de reposer les choses à plat). Mais je lui ai dit qu’au-delà de ses excuses, j’espérais que ce type de remarques ne surgiraient plus.

Et ce fut le cas. Parce que la communauté éducative (parents, animateurs, référente et l’enfant) était resserrée. Que nous tous étions d’accords avec ce cadre de vie.

Alors oui, je suis bien consciente que les propos sont violents, parce qu’ils sont bruts. Peu de fioritures, du concret. Pas de ressenti.

Mais la situation de base est violente et brutale.

L’exprimer très concrètement, avec ce que je n’autorise pas (et pourquoi je ne l’autorise pas), c’est éviter des situations de violence sous-jacentes.

C’est dénouer le conflit.

Proposer un cadre en prenant en compte les violences quotidiennes, en expliquant ce qu’il n’est pas possible de faire, c’est désamorcer les situations violentes.

C’est permettre, par contre, de ne pas être d’accord ; on accepte le conflit entre deux êtres, mais pas la violence insidieuse, les propos torsadés, l’humiliation.

 

(Et par la même occasion, je vous conseille ce sublime livre de Miguel Benasayag, Eloge du conflit!)

Je travaille dans la fonction publique : fainéante et planquée, vous disiez ?

Je connais les grands fantasmes liés au service public. Jamais là, toujours en grève, jamais contents. Et en plus, ils ont un emploi à vie. Ces relous de la fonction publique.

 

Et en vrai ?

Le but du jeu n’est pas ici de vous prouver que nous ne sommes ni fainéants, ni relous (ou du moins pas plus qu’ailleurs).

Simplement de vous témoigner de notre quotidien depuis plusieurs années. A moi, et à la majorité des collègues de la ville.

 

Un emploi à vie ?

Je suis en CDD d’un an renouvelé pour la troisième année. Mon poste est ce qu’on appelle un poste vacant. Cela signifie qu’il restera à terme, que le siège est vide.

Comme toutes les personnes de la fonction publique, ma fonction ne m’appartient pas. Cela signifie couramment que si un fonctionnaire arrive, compétent pour mon poste (et qu’accessoirement, ma direction a envie de me mettre dehors), alors il pourra prendre le poste que j’occupe.

C’est comme ça.

 

Nota bene pour la rigolade, je m’étonnais à mon arrivée du temps démesurément long de période d’essai (3 mois, pour un contrat d’un an). On m’a alors expliqué que c’était pour permettre au fonctionnaire qui occupait précédemment mon poste de revenir, en cas de changement d’avis.

C’est comme ça.

 

Le statut de contractuel de la fonction publique cumule de nombreux désavantages du public et du privé. Je suis très précaire, car à la fin de l’année je me demande ce qu’il va m’arriver. Comme tout CDD.

Toutefois, dans un univers où la majorité des personnes sont fonctionnaires, peu se soucient du sort des contractuels. Beaucoup oublient que je ne suis pas obligatoirement là d’une année sur l’autre.

A commencer la première année par ma hiérarchie (contente de moi, mais qui oublie les modalités du CDD).

Et de la DRH.

 

Le statut de contractuel, enfin, amène deux désavantages majeurs : peu voire aucun avancement de carrière et des primes qui sautent liées au statut.

Pour être plus explicite : dans la fonction publique, les augmentations sont (théoriquement) automatiques. Je dis théoriquement, car le gel du point amène une stagnation des salaires depuis très longtemps maintenant.

Sauf que lorsqu’on est contractuel, il n’y a aucun automatisme. C’est donc la croix et la bannière pour faire revaloriser son salaire.

 

Enfin, certaines primes sont liées au statut de fonctionnaire. Par exemple, sur le quartier, nous sommes en zone méga sécurité.

En tant que contractuelle, cette prime liée à une zone sensible ne m’est pas accordée.

A la question à une élue « Pensez-vous qu’en tant que contractuelle je suis plus en sécurité que mes collègues fonctionnaires ? », celle-ci m’a répondu par cette réponse épique :

« Vous savez, les primes sont faites pour privilégier certains, par leur statut ou autre. Si tout le monde les avait, cela n’aurait pas d’intérêt ».

 

Le cadre est posé : celui de ma précarité liée au contrat.

Passons maintenant à la réalité de travail.

 

Mon poste en vaut au moins deux.

J’entame ma troisième année dans une structure de proximité.

Pendant toute cette durée, la maison a tourné en effectif complet pendant peut-être 7 mois. Pas plus.

Je vous entends déjà grogner « toujours malade, toujours en grève, jamais content ».

Laissez-moi vous peindre le tableau.

 

Nous travaillons en face public 7h30 par jour.

Pendant ces sept heures et demie, nous entendons, pêle-mêle :

 

Des personnes exigeantes. Pointilleuses parce qu’on ne sait pas délivrer l’info exacte, alors qu’on est en train de la chercher. (Et qu’on ne peut pas être compétent sur tous les postes d’une structure).

 

Des râleurs, qui vont du bougonnement à l’insulte. Ils exècrent notre lenteur, nos fermetures, nos manques de moyens. On se fait traiter de salopes, de connasses. De fainéantes.

Quand un est en vacances, il est sous-entendu au moins une fois pendant son absence qu’il est « malade, ou en grève ? Vraiment, les fonctionnaires ».

 

Des personnes méprisantes. Car l’accueil est un métier dévalorisé, synonyme de sous-emploi.

Alors que, sans déconner, les personnes d’accueil sont les personnes les plus dynamiques que j’ai vu dans les structures de proximité.

Je suis une femme, et je suis jeune, ce qui n’aide pas non plus dans ce contexte. Petit panaché des plus beaux moments :

« Mais Madame, je travaille, moi. » (sous-entendu que moi non)

« Mais vous n’avez pas l’information ? Vous ne travaillez pas ici ? » (Si monsieur. Mais ce n’est pas mon rôle, les activités retraités).

« Quoi ? Vous fermez à 17h30 ? Et comment ça se passe pour les gens qui travaillent ? » (Monsieur, je travaille aussi. J’ai la gentillesse de vous écouter alors que je suis sensée animer auprès des enfants. Donc retenez votre envolée lyrique.)

« Écoutez, mademoiselle. On a réservé la salle pour 18h30. Il est 18h15, il faut qu’on installe la salle. Donc si vous pouviez libérer les locaux . » (Non. Vous êtes en avance sur votre horaire de réservation, et les enfants occupent la salle. Je vous prie de me parler autrement, et de patienter devant la porte).

 

Des personnes perdues, égarées, qui ne comprennent rien. Notre pédagogie est mise à rude épreuve, on explique, on redit.

Les gens reviennent parfois plusieurs fois dans la même semaine, pour le même renseignement. Ou insistent pour qu’on effectue une démarche que l’on n’est pas en mesure de faire…Voire qui n’est pas de notre ressort.

C’est un peu comme si je demandais au boucher de réparer mes chaussures, et de m’étonner qu’il ne le fasse pas alors qu’il travaille dans une boutique. Bah oui, boucher et cordonnier, ils travaillent dans des boutiques, non ?

 

Des personnes qui arrivent avec leur histoire. Des histoires catastrophiques, délicates, terribles. Des personnes à adresser au 115, aux assistantes sociales, aux collègues compétents. Des histoires parfois (souvent) à pleurer.

Ces personnes cherchent parfois juste une oreille attentive. Souhaitent juste décharger leur histoire. Se délester un peu.

 

Ainsi, je me souviendrai toujours de cette femme, dans la quarantaine. Elle arrive essoufflée. Elle cherche une assistante sociale.

Le service ferme à 17h30. Il est 16h50.

Elle me racontera son histoire en une traite. Elle dort dans sa voiture, elle ne peut plus payer l’hôtel. Son fils (« Il est là, vient donc Benji, présente-toi à la dame ») doit dormir dans un lit ce soir. Elle ne sait plus à qui s’adresser.

L’heure passe. Je répète comme un disque rayé « Madame, je vous entends, je comprends. Mais je ne suis pas AS. Montez en mairie. Ils pourront vous aider. »

L’heure tourne. Elle partira à 17h20.

Quand elle part, on sait toutes les deux que c’est trop tard. Elle dormira dans sa voiture, avec Benji, qui a 14 ans. Mais son besoin immédiat, c’était de parler à quelqu’un.

Les gens arrivent rarement en Maison de Quartier le cœur léger.

 

Mon poste, c’est celui de référente socio-éducative. Je m’occupe de l’accompagnement à la scolarité. Je suis compétente dans les domaines de l’animation, la pédagogie, les secteurs enfance/ado et famille, le montage de projets.

Mais mes journées sont loin d’une journée d’animation ou d’encadrement pur.

 

Dans une journée, j’accueille, j’oriente, j’écoute, j’anime, je range, je fais beaucoup de manutention (porter les tables/ranger les salles), j’écris des projets, je rencontre les partenaires, je fais des sorties, je forme les anims, construis et élabore avec les enfants, partage avec les familles.

Je vous laisse donc imaginer les journées que nous avons.

 

Maintenant, imaginez la même journée en sous-effectif. Un sous-effectif qui va de « très handicapant » à « complètement ingérable ».

Je n’accuse nullement les collègues de manquer à leur tâche.

Mais quand une journée en Maison de Quartier vous rince, que les effectifs autour de soi se resserrent, qu’on nous en demande insidieusement de plus en plus.. Forcément, on tombe malade. On s’épuise. On sature.

Alors oui, mon poste en vaut au moins deux.

Car pour ne pas laisser les collègues en galère, je les assiste souvent, je les déleste un peu.

 

« Jamais contents, les fonctionnaires »

Allez vous farcir dans une journée :

– 2 insultes (je vous laisse le choix dans les noms d’oiseau),

– 2 personnes qui ne pigent rien,

– 1 exigent mécontent du temps d’attente,

– 2 familles (et je suis volontairement en deçà de la réalité) aux problématiques plus que lourdes,

– un groupe de 15 enfants qui débarquent en courant a apaiser.

(Et des informations répétées en boucle toute la journée).

Maintenant, que je vous ai mis dans notre peau, reprenez vos esprits. Et observez le visage de la personne qui vous accueille.

 

Oui, en fin de journée nos traits sont un peu tirés. Notre patience est probablement à un niveau plus que bas.. mais elle est encore de rigueur. Et notre politesse d’usage ne s’est pas estompée par la journée.

 

Nous sommes polyvalents. Nous faisons ce que nous pouvons.

Voici nos journées.

A nous, fainéants de la fonction publique.

A moi, contractuelle de la fonction publique.

Précaire de la fonction publique.

 

On s’entraide. On aide les usagers du mieux qu’on peut. On pallie aux absences, comme on le peut. On répond aux demandes, du mieux possible.

On garde le sourire, la patience. Le courage, aussi, après des histoires rudes et plombantes.

On fait tout cela parce qu’on a des gens en face de nous.

Des personnes qui comptent parfois sur nous à un point tel que les nerfs vrillent.

(Voire même des copains qui demandent un service, au cas où on pourrait aider. En dehors du cadre horaire. Et on le fait. Parce qu’on ne laisse pas les personnes en galère).

 

Mais surtout, n’oubliez pas.

Quand un service publique est fermé, le personnel en pâtit généralement plus que les usagers.

Nous ne sommes pas tous protégés par notre statut. Il y a de nombreux contractuels d’un an, dans les services publics.

Pour travailler ici, il faut avoir l’espoir d’un idéal, l’envie d’aider les gens. Et accepter de se salir les mains.

 

La fonction publique n’est pas un repaire de planqués.