De la bulle de lecture à l’action quotidienne

Quand je lis, je m’isole du monde extérieur et je renoue avec mon intériorité.

En cela, mes souvenirs littéraires sont intensément liés à des émotions et des sensations.

J’ai encore en mémoire cette sensation d’enlisement à la lecture du Procès. La certitude, ligne après ligne, que le héros ne s’en sortira pas. L’écœurement et le tournis en refermant le livre.

J’ai dans le corps les relents et les pulsations organiques décrites par Artaud. Le phrasé lancinant d’Henri Michaux, aux lignes dansantes formant un tableau. La visualisation des couleurs qui se dessinent sous mes yeux, malgré l’encre des caractères d’imprimerie infiniment noirs.

Je ressens toujours la même angoisse mêlée à l’exaltation aux souvenirs des batailles de Marion Zimmer Bradley.

Bientôt dix ans après ma lecture, je souris encore de la naïveté décalée de Perceval.

J’ai pleuré avec Maus. Eu la gorge serrée à la lecture des Ombres. Me suis laissée bercer par Bobin. Je me suis aussi ennuyée avec Chateaubriand, dont le style dithyrambique a fait décroître avec une rapidité consternante ma capacité d’écoute.

Les émotions provoquées par ces écrits, les frissons, les scènes que je me repasse parfois sont maintenant de l’ordre du réel. Ces moments de lecture sont venus enrichir mon imaginaire, ma poétique.

Ils m’ont fait méditer. Par le biais de certains personnages, irritants, insupportables, j’ai parfois compris ce que j’avais du mal à supporter chez les autres.

Lire m’a rendue actrice. D’abord dans le déroulement et la temporalité de ma lecture.

Lire, c’est se donner la possibilité d’être maître. De contrôler les rythmes. S’autoriser des pauses dans des moments trop intenses. De laisser résonner une phrase, de l’écouter encore. De prendre de la distance, d’évaluer certaines situations.

La bulle de lecture est un moment de suspension, où l’extériorité du livre s’entremêle à l’intériorité du lecteur. Les descriptions des scènes se mêlent à mes commentaires, mes réflexions, mes réactions.

Puis un glissement s’opère entre l’imaginaire et la réalité. Ces pauses dans mes lectures deviennent un recentrage sur moi-même. Un point sur la scène fictive présentée, mon ressenti et le réel.

Ces moments de grâce sont presque insidieux. Ma parole intérieure masque la voix du narrateur, qui s’interrompt un instant pour m’écouter penser.

Et j’ai en mémoire chacun de ces instants, qui m’ont permis penser à mes limites, à mes freins, à mon positionnement. Qui m’ont permis de construire le réel. D’opérer une distanciation sur celui-ci.

Et de ces réflexions, furtives, parfois absconses, naissent l’action. Une interaction avec le quotidien. Apprendre, comme dans mes lecture, à prendre le temps. S’autoriser la distanciation. Se délecter d’une césure.

Conserver cette petite voix intérieure, ces scènes déjà imaginées, comme un petit théâtre personnel. S’autoriser la fantaisie tout en conservant un sens aigu du réel.